Catherine Breillat, la briseuse de tabous

Le 40e Festival du film à Jérusalem a projeté « L’été dernier » de Catherine Breillat (sélection officielle du Festival de Cannes 2023). Le film sortira en France le 13 septembre 2023.

Connue et appréciée pour ces films infiltrés, tous désignés charnels.

En 2005, victime d’une hémorragie cérébrale elle gardera des séquelles physiques : devenue hémiplégique suite à un AVC, puis spoliée par un escroc. Elle revient après 10 ans d’absence. Son regard nous conduit dans des dérives peu visitées. Ce film défroisse nos réserves, nos résistances enquystées dans notre morale judéo-chrétienne.

Filmer la montée du désir est souvent associé à l’impétuosité des instincts. Ici le thème est peu banal : une avocate très appréciée, mariée à un homme d’affaires, avec deux filles adoptées, se laisse aller à avoir une liaison avec son beau-fils. Samuel Kircher, acteur remarquable, incarne l’adolescent de 17 ans peu sociable, bordélique ; il vit avec sa mère et vient passer l’été chez son père. Sa belle-mère, interprétée finement par Léa Drucker, tente de l’apprivoiser. Elle l’invite à une baignade avec ses filles, partage de joies glissant très vite sur une complicité ambiguë. La fraîcheur de cet adolescent la trouble. Ils succombent et vivront des ébats interdits. Tel un coq, le fils rompra le pacte, il relatera à son père son lien intime à sa belle-mère. Un « vantardisme » pointant un rapport de force conduit par le fils sur le père, dépossédé de son épouse. Intrusion facile dans un couple essoufflé ? Confrontée, la belle-mère, opte pour le déni radical. Elle se réhabilite une place d’honneur en taxant le fils de mythomane. Il ira jusqu’à prendre un avocat pour la dénoncer, pour dénoncer l’inceste.

Il en résulte un film impactant, qui dérange et soulève bien des questions.

La filmographie de Catherine Breillat est jalonnée de nombreux scandales sulfureux dès son premier film, « Une vraie jeune fille », censuré puis diffusé en l’an 2000, suivi de « 36 fillettes », « Sale comme un ange », « Parfait Amour », « Romance ». On pense à Sade, Lautréamont, Wilde, Barbey d’Aurevilly…

Elle capte le grain, la peau, le visage dans son entier. Émancipée, elle endosse sans le savoir le rôle d’Ambassadrice de l’exploration des sens. Parcourir l’identité sexuelle, transgresser jusqu’à la destruction… Cinéma organique qui semble ultra nature mais n’en est pas. « Le cinéma, dit-elle, c’est l’art de l’intime. Je fais du réalisme, du naturalisme, parce qu’il faut quand même avoir le naturel et l’intimité pour qu’on se dise qu’il n’y a pas de caméra ; mais, en même temps, j’y mélange de l’expressionnisme. Tout d’un coup, l’image doit être hyper signifiante. Le naturel du cinéma est très artificiel car il doit rentrer dans le cadre. »

Réalisatrice iconoclaste, scénariste et déjà romancière à 17 ans avec son livre « L’homme facile » puis « Le livre du plaisir », « Une vraie jeune fille », « A ma sœur », « Pornocratie », « Corps amoureux », « Emmanuel Carrère » et « Abus de faiblesse ».

« Police », écrit par elle en 1985, fut retenu par Maurice Pialat. Sollicitée par lui pour écrire le scénario du film, elle se documente dans le quartier de Belleville pour étoffer la véracité des scènes. Pialat, connu pour ses coups de sang, la remplace par deux autres scénaristes. Leur brouille les conduira à un procès, gagné par l’écrivaine qui obtiendra son nom au générique.

Les ravages des tournages sur de très jeunes actrices et acteurs

Ces films insolents qui satisfont les réalisateurs ne mesurent pas les ravages opérés sur les acteurs.

Je pense à Caroline Ducey, qui a tourné dans « Romance » aux côtés de la star porno Rocco Siffredi, à Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux qui ont joué dans « La vie d’Adèle » d’Abdellatif Kechiche et ne veulent plus tourner avec lui à cause des conditions éprouvantes et intolérables vécues sur le tournage. A Maria Schneider qui disait avoir été violée symboliquement dans « Le dernier tango » à Paris. Traumatisée par les vannes grivoises et insultes subies, si peu entourée par Bertolucci, elle devint toxicomane. Ou encore à Jodie Foster, choisie par Scorsese à l’âge de 12 ans pour jouer une prostituée dans « Taxi driver ».

« Le souffle au cœur » de Louis Malle, en 1971, abordait déjà la question de l’inceste. Lea Massari y incarnait une mère idéalement sensuelle. L’évolution d’un jeune de 14 ans, sa sexualité et son dépucelage décrits au travers d’une prostituée, puis avec sa mère et, au final, avec une partenaire de son âge. Louis Malle, en 1978, nous livre « La petite » avec Brook Shields âgée de 12 ans, mise en enchères pour sa virginité dans un bordel en Louisiane. Il disait avoir fait un film sur les mœurs…

Valérie Kaprisky, aujourd’hui à 60 ans, parle des huit années de thérapie suite au mal-être subi après deux films tournés en 1984 : « L’année des méduses » de Christopher Frank, où elle jouait une séductrice manipulatrice, et « La femme publique » d’Andrzej Żuławski, où il est question d’une femme volage qui gagne sa vie en posant nue. Après ces expériences poussées, une avalanche d’harcèlement s’en est suivie la portant à refuser tout scénario avec scène dénudée.

L’acteur Björn Andrésen qui jouait dans « Mort à Venise » avait 15 ans. Visconti pensait le protéger en spécifiant que nul ne devait toucher un cheveu de l’ange. Durant le tournage, un soir avec l’équipe, il fut invité dans une discothèque homosexuelle et sentit les regards avides posés sur lui. Cet épisode fossilisé en sa mémoire de jeune androgyne le perturba longtemps, au point de sombrer dans l’alcool, la drogue et la dépression. Il mit fin à sa carrière d’acteur et vivota de quelques compositions de musiques de film. Aujourd’hui à 68 ans, il enseigne le piano.

J’aime espérer que Samuel Kircher, l’acteur choisi par Catherine Breillat qui ressemble étrangement au Suédois de « Mort à Venise », saura braver le sort et évoluera sans fracas dans sa carrière et sa vie d’homme averti.

à propos de l'auteur
Vanessa est psychanalyste.
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