Catastrophe économique en Tunisie

Un homme passant devant un café fermé à La Marsa, à l'extérieur de Tunis, le jeudi 26 mars 2020. (Photo AP / Hassene Dridi)
Un homme passant devant un café fermé à La Marsa, à l'extérieur de Tunis, le jeudi 26 mars 2020. (Photo AP / Hassene Dridi)

Lors de sa prise de fonction, le président tunisien, Kaïs Saïed, sympathisant islamiste, avait estimé urgent de prendre position sur le conflit israélo-palestinien : «l’accord du siècle est un siècle sombre et une grande trahison, pas une normalisation. La situation normale est l’élimination de l’entité sioniste. La culture de la défaite a contribué à la soumission du système arabe à de telles négociations. La Palestine n’est pas un déchet pour faire l’objet d’un accord».

Malgré cette déclaration, nul ne peut se réjouir de la catastrophe économique qui guette la Tunisie en raison du coronavirus, même si ses choix politiques anti-israéliens ont été à l’opposé d’un pragmatisme indispensable.

Cependant le pays a été peu touché par le virus puisque seulement 43 morts ont été dénombrés pour environ 500 contaminés. La situation aurait pu être pire si un confinement strict n’avait pas été imposé jusqu’au 5 juin. Mais si la Tunisie échappe au coronavirus, elle ne pourra pas empêcher la crise économique et sociale de sévir. Les conséquences de la pandémie s’ajoutent à l’instabilité politique que connait la Tunisie depuis plusieurs années.

Depuis la Révolution du jasmin de 2011, les gouvernements n’ont jamais réussi à stabiliser une économie chancelante parce qu’ils manquent de trésorerie et de moyens financiers. Les entreprises actuellement en difficulté ne pourront pas être aidées, voire sauvées de la faillite, avec les conséquences sociales que l’on peut imaginer. A l’instar de tous les pays qui sortent ou sortiront du confinement, le réveil sera brutal, aggravé par le mois de Ramadan. Les Tunisiens ne vivent que dans l’angoisse de connaître une contagion à l’italienne ou à la française.

Les festivités quotidiennes du Ramadan ont été supprimées ce qui augmente la mauvaise humeur, voire l’inquiétude d’une population aux abois. Il n’y a pas de masques pour tout le monde et une certaine anarchie règne dans les villes ce qui a poussé le gouvernement à imposer un couvre-feu brutal au moment où les prières nocturnes sont remplacées par la récitation de versets du Coran à travers des haut-parleurs à forte puissance. Contrairement aux traditions du Ramadan, les nuits sont calmes, les rues désertes et les terrasses de café vides. Malgré les doutes sur la réalité des statistiques, il semble bien que la pandémie soit contrôlée.

Les activités économiques reprendront après le 5 juin à l’exception des cafés et restaurants. Les salariés autorisés à travailler ne pourront circuler qu’avec des documents délivrés à cet effet, en particulier pour utiliser les transports en commun. Mais le coronavirus a aggravé la situation de pauvreté du pays et le coût du confinement met la situation économique du pays en danger. Le gouvernement ne dispose pas de marge de manœuvre.

Le conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI) a approuvé un décaissement de 745 millions de dollars en faveur de la Tunisie au titre de l’instrument de financement rapide (IFR). Ces ressources permettront de répondre aux besoins urgents de financement du budget et de la balance des paiements, causés par la pandémie de Covid-19.

L’économie de la Tunisie, qui avait connu en 2019 une croissance faible de 1,1%, devrait se contracter de -4,3% en 2020. Il s’agira de la récession la plus grave depuis l’indépendance du pays en 1956. Cet appui du FMI aidera les autorités à répondre aux besoins notables de financement du budget et de la balance des paiements, estimés à 2,6 et 4,7 % du PIB, respectivement. Les instituts internationaux sont pessimistes. On évalue à 19% la proportion de Tunisiens vivant en dessous du seuil de pauvreté de 5,5 dollars par jour. Par conséquent, les soupes populaires se développent partout dans le pays.

Le pays n’a pas réussi à diversifier ses sources de revenu depuis plusieurs années axées essentiellement sur le tourisme et les services. À noter aussi que la politique des gouvernements successifs et les attentats islamistes ont fait fuir les touristes européens habitués à envahir les plages et les hôtels. Les Tunisiens qui vivent du tourisme, souvent sans protection sociale, sont à présent au chômage et leurs réserves personnelles sont à zéro. Le pèlerinage annuel de la Ghriba de la fête de Lag Baomer, qui draguait quelques centaines de Juifs de l’étranger, a été annulé. Djerba va ressentir un coup économique qu’elle aura du mal à surmonter.

Les vendeurs à la sauvette dans les rues n’osent plus s’aventurer de crainte d’être arrêtés par la police mais ils perdent en même-temps leur seul moyen de subsistance. L’aide promise par l’État est insuffisante, 60 euros par ménage, et n’est même pas encore distribuée. Le gouvernement préfère privilégier les entreprises pourvoyeuses d’emploi plutôt que les particuliers mais il n’a aucune marge budgétaire. Selon les statistiques, la moitié des entreprises sont en faillite, les autres ne peuvent payer comme salaires que les 200 dinars (64 euros) d’aide allouée par l’État qui est d’ailleurs en retard de versement. On prévoit que 42% des entreprises vont réduire de 30% leurs effectifs. La situation est donc catastrophique.

L’administration semble débordée et n’a prévu aucune solution pour sauvegarder les entreprises. De son côté Anouar Maarouf, ministre du Transport, n’a rien trouvé de mieux que d’affirmer qu’il n’est pas nécessaire d’aller travailler par crainte d’une éventuelle contagion. Il aurait dû être plus prudent dans ses déclarations dans un contexte où beaucoup de Tunisiens sont restés privés de leur gagne-pain durant deux mois sans aucune indemnisation et qu’ils sont nombreux à n’avoir que les transports en commun publics ou privés pour gagner leur vie. Cette déclaration intempestive montre que le ministre ignore la réalité du quotidien de ses administrés qui sont obligés de s’entasser dans les transports dans des conditions difficiles pour se déplacer  vers leur lieu travail. Seuls les riches et certains hauts fonctionnaires disposent d’une voiture de fonction.

La Tunisie a connu de nombreuses crises économiques mais celle découlant du coronavirus est la plus grave car elle est exceptionnellement pénalisante. Le pays ne peut même pas compter sur les «frères» arabes, touchés eux-aussi par une réduction dramatique de la consommation de pétrole et de ce fait par la baisse du prix du baril et donc des revenus. Mais il existe un risque dans les pays fragiles ; la crise pourrait déboucher sur de la violence et des émeutes.

Le président tunisien aurait mieux fait de modifier les structures économiques du pays et se s’ouvrir au monde occidental plutôt que de s’enfermer au sein d’un monde arabe égoïste et lui aussi instable. Ses déclarations violentes à l’égard d’Israël, mal à propos, l’ont desservi auprès des chancelleries occidentales et surtout américaines qui le boudent à présent au point de refuser de lever leur petit doigt en pleine récession économique mondiale.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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