Bref éloge des mères juives

Dans un monde où il est de temps à autre difficile de trouver son chemin, les mères juives sont plus que jamais essentielles. Hommage à leur amour incomparable qui nous porte au quotidien.

« Elgozy décida de m’inviter chez lui, où sa vieille mère aurait tout le loisir de me passer en revue. Je me souviens d’elle, trônant dans son salon, telle une mystérieuse souveraine. Quand je me présentai, elle me demanda de lui confier ma main. Elle examina les lignes et les plis de ma paume comme si elle déchiffrait une carte de mon âme. Quand elle en eut terminé, elle releva les yeux vers son fils en lui disant ces simples mots : « Fais tout ce qu’il te demandera »».

Voilà comment Shimon Peres raconte sa rencontre avec la mère de Georges Elgozy, juif originaire d’Oran et conseiller économique du Président du Conseil Paul Reynaud. Cette anecdote étonnante de la bouche d’un homme d’Etat illustre tout le charisme, toute la personnalité et le charme d’une mère juive. Loin d’être cantonnées à une forme de folklore ou de superficialité, elles sont au contraire nos boussoles, nos étoiles dans un monde où nous manquons cruellement de repères. Alors que l’individualisme est devenu roi, elles redonnent non seulement une chaleur mais également un sens profond à nos actions : les rendre fières et heureuses.

« J’ai besoin d’elle plus que jamais »

Alors que les lumières de Hannouka viennent tout juste de s’éteindre, les mères juives illuminent nos existences tout au long de l’année. Philip Roth écrivait qu’« un Juif dont les parents vivent est un enfant de quinze ans, et reste un enfant de quinze ans jusqu’à sa mort ». Autrement dit, les mères juives considèrent toujours leur rejeton, peu importe leur âge, comme la prunelle de leurs yeux. Cette affection inconditionnelle leur offre en quelques sortes, « une conscience de la grandeur qu’ils ignorent en eux » comme l’expliquait Malraux. Tantôt possessives, tantôt excessives pour reprendre Georges Moustaki, elles se dévouent corps et âmes pour leur progéniture.

C’est un amour inconditionnel, incomparable. Une relation si puissante, si intense qu’elle surprend et désabuse, quelquefois, les non-initiés. Elles éclairent le quotidien par leur tendresse, comme lorsqu’elles ordonnent à leur fils ou à leur fille de se couvrir ou de ne pas marcher pieds nus, pour éviter de « prendre froid ». Cet exemple comme tant d’autres du même acabit incarne la singularité du concept de mère juive ou de yiddish mame chez les ashkénazes. Cet attachement viscéral, quasi fusionnel peut avoir pour résultat d’inhiber l’enfant ou au contraire de le sublimer.

Tout faire pour sa mère, à cause de sa mère et grâce à sa mère

La confiance qu’elles placent dans leur rejeton peut parfois être agaçante ou effrayante, car elle les oblige à s’en montrer digne. « Tu seras ambassadeur, mon fils » répétait inlassablement la mère de Romain Gary. Certains pensent qu’à trop étouffer leurs fils, ils risqueraient d’avoir le sentiment de ne jamais en faire assez. C’est peut-être vrai. Pourtant, c’est bien cette foi dans l’heureuse destinée de leur enfant qui l’encourage à surmonter ses limites. « Le secret du dynamisme israélien est que tout le monde a une mère juive » se plait à rappeler le pape des start-ups israéliennes, Yossi Vardi.

La caricature de la mère juive, qui ressent une fierté démesurée pour les réussites de ses enfants et les pousse toujours à se dépasser, est une réalité. La volonté de réussir, le goût de l’ambition et le sens de l’exigence constituent des valeurs importantes transmises par les mères juives, peut-être plus que toutes autres. Beaucoup diront qu’ils ont toujours tenté d’impressionner leur mère, de les rendre fière afin de remercier ce souffle si inspirant qui accompagne leur réussite. Ainsi, la mère juive rend son enfant responsable et autonome car elle sait souvent ce qui est bon pour lui. Loin de le brimer, elle lui donne au contraire les clés pour faire les meilleurs choix et les assumer le cas échéant.

Souvenons-nous de la matriarche Rebecca, s’attelant à obtenir la bénédiction de son mari Isaac, pour son fils Jacob aux dépens d’Esaü, lui accordant de facto un destin doré et inattendu de chef de la nation d’Israël (Yaakov avinou). Cet épisode souligne l’influence essentielle des mères dans la responsabilisation de l’enfant et dans la préparation à son accomplissement en tant qu’humain. Il interroge également sur le caractère juif de la notion de mère juive.

La mère juive, un concept juif ?

Comme en témoigne Robert Badinter dans Idiss, son dernier livre consacré à sa grand-mère, les mères juives constituent des exemples de bravoure et de douceur. Elles ne sont évidemment pas toujours de religion juive même si, soyons franc, cela aide. Durant les centaines d’années d’exil et de servitude, les mères juives ont parfois représenté l’un des seuls espoirs, des dernières raisons justifiant la lutte pour s’élever dans l’échelle sociale en dépit de toutes les contraintes.

Ainsi, derrière de grands esprits juifs se cache souvent une mère à l’image, pêle-mêle, de Marc Chagall, Marcel Proust, des Marx Brothers ou encore d’Albert Cohen. Comme l’explique Bruno Halioua dans son ouvrage dédié, tous ces génies qui ont marqué l’Histoire ont entretenu avec leur mère une relation passionnelle, fusionnelle pour les uns, parfois conflictuelle pour les autres. Il reste qu’à chaque fois, cette interaction s’est révélée déterminante dans leur carrière. Elle symbolise la quintessence d’un amour réciproque quoi qu’occasionnellement tumultueux.

Dès lors, bien que la relation puisse parfois s’avérer compliquée, la mère juive joue le rôle d’un véritable guide, somme toute indispensable pour affronter sereinement les péripéties du quotidien. A cet égard, ma grand-mère aussi faisait partie de ces fameuses mères juives. Quatre ans après son départ, j’entends toujours le murmure de sa voix enthousiaste et rassurante.

Même là-haut, elle m’intime de me resservir à table et de manger de la viande, beaucoup de viande car c’est « bon pour la santé » et que « tu es trop maigre, mon fils ». Elle me rappelle également de privilégier le « travail, toujours le travail » et m’invite continuellement à découvrir les classiques de la littérature. Toujours à me faire passer avant elle, ça en devient presque lassant. Et pourtant, je ne rêve que de ça, de la revoir et de la serrer dans mes bras. Pas de doute, c’est bien une vraie mère juive.

About the Author
Emmanuel est consultant en influence et possède une expertise en matière de communication publique et de conseil stratégique. Passionné par les enjeux internationaux, il a notamment travaillé pour l'Ambassade d'Israël à Paris, le Ministère des Affaires étrangères français et plusieurs cabinets de conseil. Il s'intéresse également à l'ensemble des sujets qui éveillent son esprit critique. Et dans l'actualité en général, les occasions ne manquent pas.
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