Billet d’Israël post élections…

Vendredi 12 avril vers 17 heures, heure israélienne : le boing 777 de la compagnie El Al vient de toucher le sol. Une salve d’applaudissements salue l’atterrissage et surtout les vœux du commandant de bord qui dit chabbat chalom et Pessah naim. Je dois reconnaître que c’est toujours la même émotion qui m’étreint quand je l’entends en hébreu dans l’Etat des Juifs où le judaïsme est la norme, où les fêtes juives sont les fêtes du pays tout entier. Je pense alors qu’en dépit de toutes les critiques méritées par El Al, et Dieu sait qu’elles sont intarissables, quand on entend les instructions dans la langue de la Bible, on se sent déjà en Israël….

Mais mes pensées étaient ailleurs. Car j’ai suivi assidûment les débats autour des élections sur ma chaîne préférée I24News et il me tardait de retrouver un pays apaisé, une fois l’écho de cette campagne folle et affolante estompé. Je craignais de retrouver un pays fracassé, fragmenté et bref, en guerre avec lui-même.

J’ai de la philosophie politique une certaine conception qui voit dans les querelles partisanes un mal nécessaire car on n’a pas encore trouvé un autre mode de désignation du corps législatif ou de l’exécutif. Pour moi, il est concevable de voter pour des gens qui ne me semblent pas irréprochables (et qui le serait ?) à tout point de vue…

J’ai de la considération pour les adversaires de Benjamin Netanyahou et leurs électeurs mais je ne puis passer sous silence les achèvements du nouveau Premier ministre qui va entamer sa nouvelle direction, la cinquième, du pays. Si les déclarations de l’ancien chef d’Etat Major m’ont paru modérées et de pas trop mauvais aloi, celles, sottement offensantes et mal élevées de son colistier occasionnel ou temporaire m’ont choqué.

Mais passons par dessus les aléas de la nature humaine (l’amertume des perdants) et concentrons nous sur l’essentiel, et l’essentiel c’est la façon dont le nouveau pouvoir va relever les défi qui l’attendent.

Dans cette campagne si personnalitée (pour ou contre Netanyahou), aucun débat de fond n’a eu lieu, et surtout personne, à part un petit parti d’extrême gauche, n’a évoqué de manière substantielle la question palestinienne et la publication du deal du siècle, si tant est que ce ne soit pas l’arlésienne… Existe t-il vraiment ce plan dont personne n’a encore eu la moindre idée, même si d’aucuns prétendent que ce sera pour Donal Trump l’occasion de présenter la note de tous ses bienfaits (reconnaissance du Golan, Jérusalem capitale d’Israël, transfert de l’ambassade US, etc…) à B. Netanyahou. Mais nous verrons bien.

Mais la proximité de la fête de Pessah, mythe fondateur de l’Histoire du peuple d’Israël, et premier événement national de ce peuple en tant que tel, me conduit à un autre type de spéculations car, après tout, la politique est un mal nécessaire et même Hegel a montré qu’on ne pouvait pas en faire l’économie, ni totalement ni durablement. C’est une tradition qui remonte à très loin, puisque la pensée grecque (Socrate, Platon, Aristote) y souscrivait déjà…

Je voudrais m’attarder un peu sur l’essence de tradition juive et sa tendance historiographique, en d’autres termes, comment notre tradition conçoit la relation ou le témoignage historique. Et je voudrais faire état d’une critique «subtilissime » faite à ce type de récit, comme la sortie d’Egypte, la traversée du désert, la remise des Tables de la Loi, etc…

C’est une petite histoire, une véritable blague qui met en présence un jeune lycéen et ses parents, personnes éduquées et cultivées, ayant un bagage académique, juifs israéliens pratiquement laïques mais ouverts, c’est-à-dire non ennemis de la religion. Ces parents savent que l’élément religieux est inséparable de l’essence de l’histoire d’Israël, faute de quoi le peuple juif n’aurait aucun droit sur cette terre, cette patrie ancestrale, qui lui est de toutes manières éternellement contestée. Et ce, en tout état de cause.

Ces parents hypothétiques demandent à leur fils collégien ou lycéen ce que les professeurs d’histoire juive lui enseignent au sujet de Pessah. Et voici, grosso modo, ce que leur fils espiègle leur raconte : il y avait des Juifs en Egypte il y a très longtemps et au début tout se passait bien, quand soudain tout changea. Le colonel Pharaon a commencé à les persécuter. Tsahal eut vent de l’affaire et mit au point une vaste opération aéroportée destinée à évacuer ces Juifs perdus d’Egypte et à les ramener en Eréts Israël…

Les parents qui écoutaient leur fils avec attention sont médusés et posent tout de même une question à leur fils : Est-ce bien là ce que vous enseignent vos maîtres d’histoire juive au lycée ?

Le fils éclate de rire et leur répondit ceci : Ah mes chers parents si je vous disais ce qu’ils nous disent vraiment vous n’en croirez pas un seul mot. CQFD…

Voilà la plus subtile mise en cause de la tradition historiographique juive, controversée au sein de ses propres tenants. Quel est le sens profond de ce midrash moderniste ? Il veut attirer l’attention sur le caractère fabuleux, à peine croyable, du récit que donne la Haggada de Pessah. Et cette Haggada est une véritable Aggada, une légende, mais une légende en laquelle nous croyons et qui constitue l’une de nos plus belles soirées de fêtes familiales, au cours desquelles nous sommes tous attablés, ensemble, dans la joie et l’harmonie.

Le dialogue symptomatique entre les parents et leur fils vise à montrer du doigt le décalage entre le mythe et la réalité. Certes, la réalité historique, nul ne la connaîtra jamais car nous n’y étions pas. Mais selon la critique biblique, le récit de cette sortie d’Egypte est une lecture théologique de l’Histoire. Ce n’est pas le reflet fidèle ou vérifiable de ce qui s’est réellement passé.

Les hypothèses de la haute critique évoquent un mouvement de transfert de populations qui s’est déroulé sur plus d’un siècle, où des tribus sémitiques ont franchi le Jourdain et se sont mêlées à d’autres tribus de même origine. Cette théorie fait de l’émergence  du peuple d’Israël le résultat d’une simple évolution démographique. Et elle réduit à zéro l’influence du courant charismatique qui fait de Dieu le factor primus de toute l’Histoire juive : Dieu a jeté son dévolu sur ce peuple sans lui demander son avis. Et toute l’histoire du peuple d’Israël se réduirait à ce constat.

D’autres critiques bibliques se sont inscrits en faux contre cette approche : derrière cette théorie une certaine théologie protestante est à l’œuvre et qui cherche à discréditer la fiabilité du récit biblique, car, ne l’oublions pas, un certain antisémitisme se cache là-derrière, même s’il ne veut pas dire son nom.

En fait, toutes les nations, tous les peuples, toutes les religions, y compris le judaïsme, sont batis sur des mythes fondateurs car le mythe est une forme d’histoire populaire. La sortie d’Egypte demeure l’épine dorsale du judaïsme puisque la Haggada constitue le premier midrash du livre biblique de l’Exode. Les Sages ont su s’adresser à la conscience populaire juive en choisissant les arguments qui lui parlent.

C’est comme le récit de l’œuvre de la création, ma’assé béréchut. Et le talmud ne s’y est pas trompé qui souligne que ce premier chapitre de la Genèse a résumé de son mieux des choses compliquées car, révéler le secret de la création à des êtres de chair et de sang est chose impossible

Je propose d’étendre cela au récit de la sortie d’Egypte qui représente et représentera pour l’éternité l’Odyssée du peuple d’Israël. C’est notre plus belle fête familiale. Et n’oublions pas que les auteurs de cette Haggada recommandent d’approfondir le momentum de ce récit. Le faire est digne d’éloge : haré zé meshubbah.

 

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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