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Bilan de l’Eurovision : Israël 12 points, le BDS éliminé

Rémi revient sur l'exploit technique, le succès politique et démocratique de l'organisation du concours musical
L'Australienne Kate Miller-Heidke chante "Zero Gravity durant la première demi-finale du 64ème concours de l'Eurovision organisé au centre des expositions de Tel Aviv, le 14 mai 2019 (Crédit : Jack GUEZ / AFP)
L'Australienne Kate Miller-Heidke chante "Zero Gravity durant la première demi-finale du 64ème concours de l'Eurovision organisé au centre des expositions de Tel Aviv, le 14 mai 2019 (Crédit : Jack GUEZ / AFP)

Ça y est, l’Eurovision en Israël est terminé. Après de longues semaines durant lesquelles les Israéliens ont été submergés d’informations sur littéralement tous les détails de l’événement, après quelques jours où ils ont dû subir les inconvénients de l’arrivée de flots de touristes (certes moins nombreux que prévus), ils peuvent reprendre une vie normale, et se concentrer sur des sujets plus sérieux, comme la formation du prochain gouvernement, qui s’annonce plus compliquée que prévu.

Mais avant de refermer ce chapitre, qui a pris une dimension presque surréaliste en Israël, on peut déjà en faire un premier bilan. Bien entendu, je ne vais pas ici juger la qualité des prestations des participants, dont chacun pourra apprécier la valeur selon ses goûts. Par contre, personne n’est dupe que les déclarations des organisateurs selon lesquelles l’Eurovision « n’est pas politique » ne sont que des vœux pieux. Des choix de chansons aux votes des jurys, le politique a toujours flotté dans l’air.

Et comme il existe de par le monde un groupe d’individus qui ne peuvent voir Israël et les Israéliens autrement qu’à travers un prisme politique chargé, tout le monde savait que l’Eurovision à Tel Aviv serait autant une compétition politique qu’une compétition musicale. Maintenant que l’événement est terminé, il est temps de le dire clairement : si sur le plan musical, le représentant israélien n’a pas particulièrement brillé, sur le plan politique, Israël vient d’enregistrer une belle victoire.

Une fête sans incident

Tout d’abord, l’Eurovision s’est déroulé sans aucun incident sécuritaire. Alors que le pays avait connu un cycle de violence assez impressionnant moins de deux semaines avant le concours, rien n’est venu gêner son déroulement ou empêcher les touristes de profiter de leur temps passé en Israël. C’est en soit une réussite impressionnante des services de sécurité et du gouvernement israéliens. On se demandera une autre fois ce que le Hamas et le Jihad islamique ont obtenu en échange du calme à Gaza…

Les appels au boycott ont été vains

Ensuite, et de manière encore plus significative, la soirée de samedi soir a été une victoire par KO d’Israël face au BDS. Les boycotteurs de tous poils n’avaient pourtant pas ménagé leurs efforts pour nuire aux organisateurs israéliens de l’événement. En vain.

D’une part, aucun des artistes censés venir à Tel Aviv n’a refusé de le faire, malgré les campagnes variées des mouvements BDS du monde. Et d’autre, part, et c’est presque plus important, les téléspectateurs européens sont restés insensibles aux appels des mêmes BDSeux à boycotter le concours. Au contraire, selon les chiffres d’audience qui commencent à arriver, l’édition 2019 de l’Eurovision s’annonce comme l’une des plus regardées des dernières années.

A la fin des années 1980, lorsque les populations d’Europe de l’est traversaient en masse le rideau de fer pour fuir les régimes communistes, on disait qu’elles « votaient avec leur pied ». Entre le BDS et Israël, on peut dire que les téléspectateurs européens ont « voté avec leur télécommande », et ils ont plébiscité l’Etat hébreu. Ainsi, au détour d’un concours pop, la preuve est une nouvelle fois donnée que les anti-Israéliens, aussi bruyants qu’ils puissent être, ne sont en fait qu’une minorité qui s’auto-radicalise, mais qui n’est en rien représentative de l’opinion des populations européennes.

Les qualités d’Israël montrées au monde

La dernière victoire d’Israël samedi soir a été le spectacle lui-même. Tout d’abord, par la qualité du « show », au niveau technique et artistique, l’Eurovision a été une occasion bien employée de montrer au monde la qualité du « Made in Israël ».

Mais, au-delà de cela, les organisateurs de l’événement ont su l’utiliser pour montrer le plus beau visage de l’Etat hébreu. Des petits films ouvrant chaque chanson et qui ont pu permettre de mettre en valeur les plus beaux paysages du pays (en incluant d’ailleurs des régions moins consensuelles dans la communauté internationale, comme la Vieille Ville de Jérusalem) aux allusions des présentateurs, l’Eurovision a permis aux Israéliens de se présenter sous leur meilleur jour.

Personnellement, je retiens le choix par Idan Raichel de faire projeter une énorme étoile de David pendant son passage sur scène. Alors que ce symbole porte en lui une charge historique lourde, pour le meilleur et pour le pire, alors qu’aujourd’hui encore il est utilisé comme une insulte dans les caricatures du monde arabe, au sein de l’extrême droite ou même comme graffiti sur les affiches électorales de candidats français aux européennes, cette décision d’aller à l’encontre de tous ceux qui veulent transformer l’étoile de David en salissure, et cette volonté de la revendiquer au contraire aux yeux du monde en plein milieu d’un numéro musical de haute volée, étaient particulièrement émouvantes et fortes.

Madonna et les Islandais : Le ridicule ne tue pas

Bien sûr, la réussite ne pouvait pas être complète : Madonna et les représentants de l’Islande ont cru bon d’afficher un drapeau palestinien. Tant pis pour eux, le mal est minime. La reine de la pop aura plus marqué le spectacle par la piètre qualité de son chant que par la force de son message politique.

Quant au groupe islandais, leur attitude était d’un grotesque rare. Ces fils de bonnes familles qui se veulent anti-capitalistes ont essayé de se racheter une virginité de révolutionnaires en montrant des banderoles « Free Palestine ». Leur geste pseudo fort aura avant tout été l’occasion d’une série de réactions absurdes prouvant bien la vacuité de leur action. On a ainsi vu des gens se revendiquant musulmans religieux soutenir un groupe qui se dit sataniste et BDSM uniquement au nom de la haine partagée d’Israël, pendant que les associations palestiniennes prenaient au contraire leurs distances face au geste jugé « insignifiant » des Islandais, sans parler de ceux qui se sont posé, avec raison, la question de savoir comment leur petit numéro musical aurait été accueilli dans les territoires palestiniens.

Eurovision et politique intérieure israélienne

Pour terminer ce petit bilan je voudrais changer d’échelle et regarder l’Eurovision par le prisme de la politique nationale israélienne. De ce point de vue, il faut dire la vérité : cette victoire sans appel d’Israël et de « son » Eurovision n’est pas celle du gouvernement israélien ou de son premier ministre. Au contraire, les artisans de ce succès représentent à peu près tout ce que détestent Netanyahu et ses alliés : Tel Aviv, les artistes, les laïcs, la télévision publique, la communauté LGBT, etc. Nous pouvons nous attendre à une tentative de récupération par Bibi, mais il faut dire les choses comme elles sont : cette réussite a eu lieu malgré lui plutôt que grâce à lui.

En ce sens, l’Eurovision porte aussi un enseignement à la société israélienne. Personne ne veut forcer les ultra-orthodoxes à se déhancher face à Netta Barzilai, et personne n’attend de Smotritch qu’il exprime son admiration en voyant Conchita Wurst. Mais le succès de l’Eurovision vient prouver une nouvelle fois qu’Israël n’est jamais aussi fort que quand il s’affirme dans sa diversité, et quand chacune des nombreuses composantes de sa société peut s’exprimer librement.

Dans une période où cette diversité et cette liberté sont remises en question par une partie du spectre politique israélien, puisse la réussite du concours de samedi soir rappeler à tous leur valeur.

About the Author
Rémi Daniel est ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Paris (promotion B/L 2010) où il a étudié au département d'histoire (mineure "Etudes turques"). En parallèle, il a obtenu un master d'histoire à l'Université Paris I Panthéon Sorbonne. Dans le cadre de ses études il a étudié à l'Université du Bosphore (Bogazici Universitesi) d'Istanbul en 2012-2013. Après son service militaire dans l'unité d'infanterie du Nahal, il est, depuis septembre 2016, doctorant en Relations Internationales à l'Université Hébraïque de Jérusalem, avec les relations entre Ankara et Jérusalem comme sujet de recherches. Il intervient régulièrement sur i24 pour commenter l'actualité en Turquie et dans le Moyen-Orient.
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