Bibi ou le pouvoir à tout prix

L'ancien Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s'adressant aux membres du parti d'opposition de droite, à la Knesset, le parlement israélien, à Jérusalem le 14 juin 2021. (AP Photo/Maya Alleruzzo, Fichier)
L'ancien Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s'adressant aux membres du parti d'opposition de droite, à la Knesset, le parlement israélien, à Jérusalem le 14 juin 2021. (AP Photo/Maya Alleruzzo, Fichier)

Le gouvernement de Benyamin Netanyahou n’est pas encore formé mais les négociations pour constituer une coalition stable donnent une impression de déjà-vu.

En fait, les alliances politiques recherchées par Netanyahou n’ont qu’un seul et unique objectif : reprendre le pouvoir à tout prix.

Le chef du Likoud n’en est pas à son coup d’essai ; pour former les cinq gouvernements qu’il a dirigés entre 1996 et 1999 puis de 2009 à 2021, Netanyahou n’a pas hésité à s’allier à ses adversaires idéologiques, comme les travaillistes et le centre-gauche.

Tout au long des années Netanyahou, le nationalisme de la droite israélienne est devenu synonyme de pragmatisme politique : Bibi n’hésitera jamais à préférer ses intérêts personnels à ses convictions partisanes.

C’est ainsi que Benyamin Netanyahou s’attachera à faire et à défaire des alliances avec ses partenaires de la droite, du centre-droite à l’extrême-droite en passant par la droite religieuse ; beaucoup deviendront plus tard des concurrents politiques comme Naftali Bennett ou Avigdor Liberman.

Après sa mise en accusation pour corruption en 2019, Netanyahou utilisera tous les moyens à sa disposition pour assurer sa survie politique ; notamment en remettant en cause l’Etat de droit et en fragilisant les contre-pouvoirs démocratiques.

Coalition de rêve

Pour former son sixième gouvernement, le chef du Likoud bénéficie d’une coalition de rêve : 64 députés sur 120 le soutiennent, appartenant tous au bloc de la droite-harédim, ce qui donne une certaine homogénéité idéologique à la majorité parlementaire.

Par ailleurs, aucun des partenaires de la future coalition ne dispose d’une meilleure alternative que de participer à une coalition dirigée par Netanyahou.

En revanche, Netanyahou de 2022 doit faire face à de nouvelles règles du jeu politique : ses partenaires « naturels » ne croient plus en des promesses vaines, ils exigent des décisions concrètes, vite et maintenant.

De l’extrême-droite aux partis religieux, les futurs partenaires de Netanyahou ont bien compris que ce dernier n’avait pas d’autre choix que de former une coalition avec eux ; ils sont persuadés, et à juste titre, que Netanyahou a davantage besoin d’eux qu’eux ont besoin de lui.

La jurisprudence Déry

Les partenaires de Netanyahou ont donc fait monter les enchères ; d’où la préparation d’une série de lois personnelles comme « Loi Déry », « Loi Smotrich » et « Loi Ben Gvir » pour répondre aux exigences des futurs ministres.

Même les partis juifs orthodoxes, alliés traditionnels du Likoud, se sentent en position de force ; ils ont multiplié leurs exigences qui sont de nature à accroître la place de la religion dans la société israélienne, modifiant le fragile modus vivendi entre laïcs et religieux.

Le procès de Netanyahou donne à ce dernier une raison supplémentaire pour reprendre le pouvoir à tout prix ; un changement de conseiller juridique du gouvernement permettrait de parvenir à une médiation pénale voire de raccourcir le procès.

Sans compter que le « cas Déry » fera jurisprudence en faveur de Netanyahou : si le chef du parti Shass reçoit l’aval de la Knesset et de la Cour suprême pour redevenir ministre malgré sa condamnation pénale, Netanyahou pourra tranquillement poursuivre sa carrière politique.

Dans tous les cas, Netanyahou n’hésitera plus à faire adopter par la Knesset une loi qui exempterait un Premier ministre de poursuites pénales pour des actes accomplis dans l’exercice de ses fonctions (dites « loi française »).

Le prix du pouvoir

Le retour de Bibi au pouvoir en 2022 aura donc un prix que paieront tous les Israéliens.

Le prix sera d’abord économique : les lois de nature religieuse pèseront sur le budget de l’Etat alors que les dépenses de sécurité et de défense augmenteront sur le compte des budgets sociaux, éducation et santé.

Le prix sera aussi politique : la participation de partis d’extrême-droite au gouvernement isolera un peu plus Israël sur la scène mondiale alors que l’annexion de facto des territoires palestiniens accentuera les tensions dans les relations avec la communauté internationale.

Le prix sera surtout institutionnel : la soumission du judiciaire à l’exécutif se traduira par des réformes institutionnelles (concernant notamment les prérogatives de la Cour suprême, de la Knesset et du conseiller juridique du gouvernement) qui feront vaciller un peu plus les fondements de la démocratie israélienne.

Si la version 2022 de Netanyahou semble plus affaiblie que les versions antérieures, le futur Premier ministre israélien entend bien tirer profit de son succès électoral à titre personnel ; au risque d’aggraver la fracture sociétale…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998, à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005 et au Collège universitaire de Netanya de 2012 à 2020. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Dernier ouvrage paru : "Les Années Netanyahou, le grand virage d’Israël" (L’Harmattan, 2022). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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