Benny Gantz, la force tranquille

Le chef du parti politique Bleu Blanc, Benny Gantz, s'adressant à ses partisans alors que les résultats des élections générales israéliennes sont annoncés au siège du parti à Tel Aviv, le 9 avril 2019. Photo : Noam Revkin Fenton / FLASH90
Le chef du parti politique Bleu Blanc, Benny Gantz, s'adressant à ses partisans alors que les résultats des élections générales israéliennes sont annoncés au siège du parti à Tel Aviv, le 9 avril 2019. Photo : Noam Revkin Fenton / FLASH90

Dans cette campagne électorale, une grande différence existe entre la stratégie de Benjamin Netanyahou et celle de Benny Gantz. L’un se place sur tous les fronts, en Israël et à l’étranger, l’autre enfonce son clou localement et méthodiquement, faisant le moins de vagues possibles et de déclarations provocantes.

Cependant ce positionnement choisi par Gantz est interprété par ses adversaires comme un manque de charisme, pire une incompétence au poste de Premier ministre. Or il préfère la force tranquille, attribuée à François Mitterrand, à l’esbroufe et veut éviter à tout prix les attaques personnelles. A la manière du mochavnik qu’il fut dans son village agricole de Kfar Ahim, il laboure patiemment son terrain sans s’intéresser aux obstacles placés sur son chemin et en gardant la même direction.

Netanyahou évolue sans cesse. Il avait d’abord privilégié son entourage d’extrême-droite en cherchant à l’aider à se développer puis ensuite à le laminer car il mordait trop sur son électorat. A la droite du Likoud, il ne semble pas que les résultats soient ceux qu’ils espéraient. On ne voit pas de décollage du parti Yamina. La greffe d’une laïque à la tête d’un groupement ultra majoritaire en hommes à kippa et en femmes à la tête couverte n’a pas pris.

Alors Netanyahou s’est donné pour objectif à présent de réduire Yamina à sept ou huit sièges ; une claque pour les nationalistes. Les militants de Shaked ont peu apprécié sa promesse de voter en faveur de l’immunité de Netanyahou si elle retrouvait son poste au ministère de la Justice. Elle se dévaluait en mendiant un soutien du Likoud. Pourquoi les électeurs voteraient pour une copie alors que l’original existe. Cette affaire a nui à l’intégrité et à la réputation de Shaked qui, comme en avril, a encore commis une bourde électorale qui démontre son manque de maturité politique.

La visite de Netanyahou en Ukraine, avec l’intention non avouée de draguer les voix russophones, ne semble pas avoir été couronnée de succès. Le tsar israélien tient bien ses troupes. Le dénigrement de Netanyahou à son égard n’a pas été payant : «Je ne m’intéresse pas aux gauchistes qui votent pour Evet Lieberman». Traiter de gauchistes les Russes qui choisissent l’un des leurs est contre-productif et à la limite du ridicule. Son voyage a été un échec surtout après la bourde énorme de Sarah. Il voulait obtenir des retraites pour les immigrants ukrainiens, en vain. Il est allé à la recherche d’une déclaration sur le transfert de l’ambassade à Jérusalem, mais il a juste obtenu la promesse de l’ouverture d’un bureau commercial. Une promesse de plus.

Par ailleurs, l’attention portée par Netanyahou aux petits partis censés lui permettre de constituer une coalition a indisposé les membres du Likoud qui se sentent sinon rejetés, au moins négligés. D’autant plus que l’agité du bocal, Bezalel Smotrich, ne cesse de faire des déclarations intempestives. C’est d’abord sa volonté d’appliquer la Torah à la justice israélienne : «Le pays devrait revenir à l’époque du roi David, car le droit religieux est de loin supérieur au système juridique actuel». C’est ensuite son attaque en règle contre les femmes soldats de Tsahal. C’est suffisant pour pousser les laïcs du Likoud dans les bras accueillants de Lieberman. Cela fait vraiment désordre dans la campagne à l’extrême-droite.

La surprise de la signature du partage des voix excédentaires orphelines entre Gantz et Lieberman est la dernière goutte qui rapproche Kahol Lavan du podium. Ce n’est pas une nouvelle aux conséquences fondamentales mais elle tient lieu de symbole d’un revirement accentué de Lieberman qui veut prouver que Gantz n’est pas de gauche, mais bien du centre, et suffisamment pour atteindre la couche centriste du Likoud. On est loin de sa déclaration : «Gantz formerait un gouvernement avec des ours polaires».

Contrairement à Gantz, Lieberman est très actif dans sa campagne électorale, labourant tous les centres d’immigrants où il peut rencontrer des Russophones, à savoir Carmiel, Nof Hagalil, Ashkelon, Ashdod, Arad et Bat Yam et il semble convaincre. Il ne néglige pas les laïcs, ceux de Tel-Aviv en particulier, en installant un stand au boulevard Rothschild pour distribuer son programme.

Quelques rumeurs parviennent laissant entendre que si le Likoud ne parvenait pas à boucler sa coalition ou pire s’il ne parvenait pas à se placer en tête des élections, alors l’éviction de Netanyahou serait posée sur la table des militants. Les hyènes se préparent déjà à sauter sur le cadavre encore chaud.

Ce qui n’était qu’une hypothèse farfelue commence à prendre forme. En cas d’échec le 17 septembre, son renversement par des conspirateurs du Likoud devient une certitude. Par ailleurs, il sait que l’avidité des partis orthodoxes pour le pouvoir et pour des subventions les pousseraient les premiers à faire leur offre de service à Benny Gantz qui pourra aussi compter, non pas sur une participation arabe au gouvernement, mais sur une neutralité en échange d’avantages économiques pour les villages arabes israéliens.

L’incertitude règne encore et toujours à l’extrême-droite car le parti kahaniste Otzma d’Itamar Ben Gvir et Zehut de Moshé Feiglin ne parviennent pas dans l’immédiat à dépasser le seuil électoral. Or ils constituent une réserve de sièges pour Netanyahou. Ces sièges, très aléatoires, seraient indispensables à la constitution d’une coalition sous l’égide de Netanyahou.

Il reste une vingtaine de jours avant les élections et toutes les surprises restent possibles, même des alliances improbables dans les seuls intérêts personnels. Ainsi le travailliste Amir Peretz, dont les espoirs électoraux ne sont pas à la hauteur de ses espérances, ne décolle pas dans les intentions de vote après avoir refusé une grande alliance de gauche pensant gagner en faisant cavalier seul. Il s’est engagé à créer un «filet de sécurité pour Netanyahou si ce dernier s’engageait dans des efforts de paix». Il ne s’agit pas de rumeur mais d’une déclaration à la radio israélienne. Certes pour l’instant, il ne compte pas entrer dans son gouvernement, mais «s’il n’était pas l’objet d’accusations de corruption, nous négocierions avec lui». Ce n’est pas le non catégorique du début de la campagne. En bon politicien, il note que Netanyahou reste toujours en course et il laisse donc la porte ouverte à une trahison.

En fait le deal est connu depuis longtemps. Amir Peretz est prêt à accepter un strapontin au gouvernement avec ses 4 ou 5 députés en appoint à la coalition de Netanyahou. En échange il obtiendrait la réalisation de son rêve : devenir président de l’État en 2021 à la fin du mandat de Réouven Rivlin. Il sait qu’il ne peut être élu président par la Knesset qu’avec les voix du Likoud. Donc un poste prestigieux vaut tous les renoncements à ses convictions socialistes d’autant plus que Netanyahou n’a pas encore perdu. Nul n’est à une compromission près, ni à une trahison près. On se souvient de la trahison de Jacques Chirac qui a abandonné le candidat de son parti, Jacques Chaban-Delmas, au profit de Valéry Giscard d’Estaing. Une fois ses voix offertes au candidat du centre qui a été élu, il a été renvoyé à ses chères études.

Devant l’énormité du revirement de Peretz, ses militants tentent d’éteindre le feu qu’il a volontairement allumé mais aucun démenti officiel n’est venu contredire ses déclarations, donc ses intentions. Dont acte.

Parfois la trahison peut payer sauf si les militants travaillistes se détournent du parti Avoda pour se reporter sur le camp démocrate de Barak et Horowitz, quitte à interdire au parti d’Amir Peretz d’atteindre le seuil électoral; ce serait le prix normal payé par ceux qui trahissent leurs électeurs.

Mise à jour du 26 août 2019

Interrogé sur la chaîne 12 : Amir Peretz a rejeté les informations concernant un accord avec Netanyahou, selon lequel Peretz se joindrait au gouvernement Netanyahou et serait par la suite nommé président d’Israël. « Il n’y a rien de tel ». Dont acte.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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