Ben & Jerry’s ou les glaces de la colère

Dans cette photo d'archive prise le 19 mai 2021. (Photo de Kevin Dietsch / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)
Dans cette photo d'archive prise le 19 mai 2021. (Photo de Kevin Dietsch / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

En plein cœur de l’été, une « bombe glacée » s’est s’abattue sur Israël : la marque américaine Ben & Jerry’s a décidé de cesser de vendre ses glaces dans les territoires palestiniens occupés.

Le célèbre fabricant a laissé l’Israélien en état de choc après l’annonce de deux nouvelles inattendues : premièrement, Ben & Jerry’s serait de fabrication israélienne et deuxièmement, il existerait des territoires palestiniens occupés par Israël.

Le premier choc est aisément digérable : l’Israélien croyait consommer une glace made in USA. Eh bien non : le pot de glace Ben & Jerry’s est fabriqué en Israël.

Le second choc sera plus difficile à avaler : la société-mère américaine Ben & Jerry’s est venue rappeler aux Israéliens que leur pays occupe des territoires palestiniens, habitants compris.

Cinquante-quatre ans d’occupation

Au-delà des réactions légitimes de la classe politique israélienne pour dénoncer une forme nouvelle de boycott, l’annonce de la société américaine a pris de court les consommateurs israéliens.

Et pour cause : beaucoup d’entre eux croyaient la question de l’occupation palestinienne oubliée, morte et enterrée.

Et voilà qu’une société américaine se permet de ressusciter un problème que les gouvernements de l’ère Netanyahou avaient pris soin de dissimuler aux citoyens israéliens : le conflit israélo-palestinien n’a pas disparu, il est toujours présent dans la région.

Au-delà du défi culinaire, l’annonce de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Ben & Jerry’s » a remis à l’ordre du jour l’occupation de territoires palestiniens qui se poursuit depuis plus de 54 ans et qui n’a jamais été acceptée par la communauté internationale.

Entre marteau et enclume

La glace Ben & Jerry’s est produite dans le sud d’Israël, par une usine israélienne sous licence américaine ; comme souvent dans le secteur de l’agroalimentaire, un franchisé israélien a acquis le droit de produire en Israël une glace sous la marque Ben & Jerry’s, bien sûr en utilisant les mêmes secrets de fabrication.

Certes, la décision de la marque américaine de ne pas renouveler l’accord de licence au fabricant israélien n’aura pas d’effet immédiat : la licence israélienne expire en décembre 2022, soit dans un an et demi.

Il n’empêche que les 160 salariés des usines Ben & Jerry’s en Israël se trouvent entre le marteau et l’enclume, position qui va leur imposer un choix difficile.

Le refus d’accepter le diktat américain leur ferait perdre leur emploi, un marteau économique qui va peser sur leur tête pendant un an et demi.

En revanche, cesser de vendre ses glaces dans les territoires palestiniens occupés serait pour le franchisé israélien comme un coup porté sur son enclume idéologique.

Effet inattendu

Disons-le tout net ; un boycott quel qu’il soit et d’où qu’il vienne ne résoudra aucun conflit géopolitique ou diplomatique et il faut s’y opposer fermement.

La réaction « sioniste » à l’annonce du fabricant de glaces n’est pas de jeter les pots de glaces à la poubelle ; elle est de continuer à les consommer pour rejeter le boycott d’entreprises israéliennes et soutenir l’emploi.

« L’affaire Ben & Jerry’s » aura eu un effet inattendu : elle a remis à l’ordre du jour le conflit israélo-palestinien que les gouvernements israéliens tentent vainement d’occulter.

Une manière de rappeler aux Israéliens qu’ils ne pourront pas vivre indéfiniment en imposant leur loi à trois millions de Palestiniens vivant dans des territoires occupés depuis plus de cinquante-quatre ans.

Pour empêcher les boycotts à venir, il serait plus efficace de lutter contre leurs causes plutôt que contre leurs effets.

La normalisation des relations entre Israël et les Emirats arabes unis ne peut remplacer une paix négociée avec les Palestiniens.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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