Be Ezrat Hashem ou Bli Ezrat Hashem ?[1]

Abréviation en hébreu qui peut soit être l'abréviation de "Be Ezrat Hashem" soit celle de "Bli Ezrat Hashem".
Abréviation en hébreu qui peut soit être l'abréviation de "Be Ezrat Hashem" soit celle de "Bli Ezrat Hashem".

Avertissement aux lecteurs : Le texte qui suit est susceptible de heurter les personnes ayant une sensibilité religieuse prononcée.

Alors que l’expression « Be Ezrat Hashem » (« avec l’aide de Dieu ») n’était pas très en vogue dans la société israélienne jusqu’aux années 1980, elle y a fait un retour remarqué au point qu’elle est devenue omniprésente, même chez ceux qui n’accordent qu’une place limitée à la pratique religieuse dans leur univers quotidien. 

Quel que soit le sujet et la situation, cette formule – aujourd’hui répétée à satiété – est supposée conjurer le mauvais sort et favoriser une issue heureuse à tout projet entrepris, ou une solution positive à tout problème qui survient. Un peu à la manière du fameux Inchallah, son équivalent dans le monde musulman, qui lui aussi fait l’objet d’exhortations de tous les instants.

Pourtant, malgré la fréquence très élevée de ces formulations d’assistance vers le Très Haut, on peut s’interroger sur la capacité de ce dernier à aider les hommes en quoi que ce soit pour surmonter leurs difficultés. 

Pire, la Bible nous fournit quantité d’illustrations pour établir que, loin de contribuer à l’apaisement des cœurs et des esprits, Dieu tient un rôle de tout premier plan dans le déchaînement de violences que ces nombreux récits, encore si présents dans notre monde moderne, nous rapportent.

Prenons quelques exemples parmi beaucoup d’autres :

Le Déluge

La Bible affirme qu’avant le Déluge :

La méchanceté de l’homme était grande. [Genèse 6:5]

Elle ajoute :

La terre était devenue corrompue aux yeux du vrai Dieu parce que la majorité des humains étaient violents et avaient une conduite sexuelle immorale. [Genèse 6:11 ; Jude 6, 7]

Dieu a donc décidé de…

…débarrasser la terre de la méchanceté et de permettre aux hommes bons de prendre un nouveau départ. [Genèse 6:6, 7, 17]

En d’autres termes, dans cet épisode du Déluge, toute l’humanité – y compris nourrissons, malades ou vieillards, a priori innocents de toutes les supposées déviances ainsi dénoncées – devait être exterminée sans aucune pitié parce que le comportement des humains ne trouvait pas grâce aux yeux de l’Éternel. 

Cette condamnation à mort devaient également s’appliquer à tous les êtres du règne animal (hormis les happy few sélectionnés pour entrer dans la fameuse Arche) qui, bien évidemment, n’étaient en rien associés de quelque manière que ce soit aux péchés imputés aux hommes et aux femmes.

Si on attribue la moindre crédibilité, même métaphorique, à un tel récit, comment rendre compte de la cruauté du Créateur dans cette séquence exterminatrice, initiée par lui-même, qui ne peut que faire horreur à toute personne éprise d’un minimum d’humanisme ?

Sodome et Gomorrhe

Ici on a affaire à une situation de même nature que celle du Déluge : constatant dans ces deux villes un mode de vie des êtres humains non-conforme à ce qu’il en attend, le Seigneur décide de les raser. 

Outre la différence de méthode – le feu en lieu et place de l’eau comme arme de destruction massive – les dégâts sont quelque part moins importants puisqu’il ne s’agit « que » de deux villes, alors que le Déluge déclenché par le Tout Puissant avait ciblé la terre entière.

Même si les raisons d’un tel courroux ne sont par précisément décrites dans le texte biblique, celui-ci laisse penser que l’homosexualité ainsi que des comportements déviants non sanctionnés par une tradition d’un autre âge figurent parmi les motifs principaux d’une telle sentence de mort. 

Glissons sur l’épisode on ne peut plus douteux des deux envoyés de Dieu venus inspecter le comportement des habitants que Loth – frère d’Abraham et supposé être irréprochable puisqu’épargné par la condamnation – décide de protéger, en proposant ses deux filles vierges pour calmer et distraire la populace hostile venue sur place s’informer sur ces nouveaux venus.

Ce qui fait particulièrement frémir est la négociation entre Loth et Dieu sur l’opportunité d’épargner les habitants de ces deux cités, dans la mesure où s’y trouveraient quelques Justes. 

Au-delà de ces Justes finalement introuvables, comment rester insensible au sort fait aux enfants innocents brûlés vifs dans ce cataclysme sciemment déchaîné par le Seigneur ? En quoi ces derniers étaient-ils comptables des pratiques de leurs aînés ? Là encore, la violence céleste est déchaînée sans aucune retenue.

La ligature d’Isaac 

Dans cette séquence qui, contrairement aux deux précédentes, bénéficie d’une sorte de happy end, il est difficile de ne pas s’interroger sur la demande faîte à Abraham de sacrifier son fils pour lui prouver sa fidélité et son obédience. 

Ce qui est en cause ici est d’une part cette injonction dictée par l’Éternel, mais également le comportement servile du saint patriarche qui emmène son fils pour une expédition sans retour de trois jours, au terme de laquelle il est bien décidé à le tuer comme gage de sa piété vis-à-vis de son Dieu si exigeant.

Le fait que le meurtre n’ait finalement pas lieu, l’Éternel ayant changé d’avis au dernier moment en se satisfaisant de cette preuve d’obéissance absolue d’Abraham que constitue son consentement à ce sacrifice suprême, n’enlève rien ni au caractère cruel de cette demande, ni à la soumission aveugle de la personne considérée comme la figure la plus sacrée de la Bible, qui a souscrit d’avance à cet infanticide manqué. Et toutes les exégèses du monde ne pourront effacer ni l’absurdité d’une telle exigence, ni sa cruauté.

Et comment ne pas s’étonner que cet épisode si troublant soit considéré comme l’origine de l’Alliance qui s’est nouée entre le peuple juif et ce Seigneur capable de formuler une telle injonction comme preuve de soumission ? 

Lors de la fête de Rosh Hashana, qui est vécue par de très nombreux Juifs comme le début de la nouvelle année, on oublie parfois que c’est également cet épisode de la ligature d’Isaac qui est célébré, alors qu’il devrait plutôt être stigmatisé sans ambiguïté, selon le principe élémentaire de morale que la fin – dans ce cas précis la fidélité à l’Éternel – ne justifie pas tous les moyens, en l’occurrence l’infanticide.

La sortie d’Égypte et la mort des premiers nés 

La fameuse fête de Pessah célèbre la sortie d’Égypte du peuple juif et transforme cette épopée en une ode à la liberté. Effectivement, l’esclavage auquel était soumis ce peuple juif sous la poigne du Pharaon tel que rapporté par la Bible était sans aucun doute une épreuve abominable, comme l’est d’ailleurs tout esclavage. 

Cependant, comment apprécier les immenses dégâts causés par les dix plaies d’Égypte célébrées dans la Haggadah, en particulier la dernière qui condamnait à mort tous les premiers nés de ce peuple égyptien, quel que soit leur rôle dans cette oppression combattue à juste titre ?

Comment ne pas également s’interroger sur le fait que si Dieu a tant de pouvoirs au point de faire plier la puissance de ce pharaon, Il ne les ait pas mis en action pour justement épargner en premier lieu à ce peuple élu cette douloureuse épreuve de l’esclavage ? 

Les sages proposent des myriades d’analyses et d’explications qui, la plupart du temps, tournent autour du sujet et finissent par noyer ces interrogations légitimes dans un flot ininterrompu de paroles et de midrashim divers et variés déversés sans compter, mais qui en réalité n’apportent pas de réponse claire et satisfaisante à ce type questionnement.

L’épisode du veau d’or 

Cette péripétie se situe après que Moïse ait rapporté les tables de la loi du mont Sinaï. Constatant que les Hébreux avaient trahi leur foie en érigeant un veau d’or en guise de substitution au Dieu unique promu par Moïse, il s’agissait alors de ramener toute cette populace fautive à la raison. 

Ce qui est un peu moins connu que la scène où la population assemblée est fustigée pour avoir douté, c’est que Moïse ordonne alors un carnage qui aurait fait plus de 3 000 morts selon certaines interprétations. 

Dans l’analyse du texte de l’Ancien Testament, on ne sait pas trop si c’est Moïse qui est à l’origine de ce massacre ou bien si Moïse agit sur injonction divine.

Quoiqu’il en soit, la Bible nous rapporte que les tueries ont bien eu lieu et que c’est la trahison à l’autorité qui a été ainsi sanctionnée de manière très sanglante.

Lorsque des agissements de la sorte sont constatés dans le monde moderne, où des populations sont décimées pour cause de révoltes contre des pouvoirs abusifs (massacres de 1989 sur la place de Tian’anmen à Pékin, tueries en Syrie de populations désarmées en 2011-2012, répressions sanglantes au Chili ou en Argentine dans les années 1970, pour ne pas parler des monstrueuses oppressions nazies et staliniennes), tyrans et autocrates sont dénoncés de manière très ferme et avec raison. 

Pourquoi Moïse et son Seigneur bénéficient-ils d’un traitement de faveur pour des crimes somme toute de nature similaire ?

La conquête de Canaan 

Cette conquête est racontée dans le livre de Josué et est résumée dans les termes suivants : 

Josué battit tout le pays (…) il ne laissa aucun survivant. Il frappa d’anathème tout ce qui respirait comme l’avait ordonné le Seigneur, le Dieu d’Israël. [Jos 10:40]

Que penser d’une telle description, sinon que cette conquête militaire fut extrêmement féroce et que ce territoire de Canaan, appelé à devenir la Judée, fut l’objet d’un effroyable nettoyage ethnique ?

Là encore, ce qui frappe dans le livre de Josué ce ne sont pas tant les exactions militaires elles-mêmes qui se sont produites, ce qui était malheureusement très courant dans ces temps antiques[2], que les directives reçues de l’Éternel qui les déclenchent, les sanctionnent et les encouragent. 

Parler d’un être supérieur plein de miséricorde, alors que celui-ci est la cause première de guerres qui sèment chaos et désolation est d’une rare incohérence.

Que nous apprennent ces exemples ?

Dans toutes ces séquences, non seulement l’Éternel n’a pas aidé grand monde, mais les livres saints rapportent qu’il a plutôt agi dans un sens contraire à l’éthique la plus élémentaire. Un peu à la manière des divinités cruelles des époques reculées où les populations crédules devaient payer des impôts de sueur et de sang à des Moloch imaginés ou autoproclamés. 

On notera d’ailleurs la proximité lexicale des termes Moloch et Melekh. Wikipedia donne la définition suivante d’un Moloch : 

Divinité ammonite, représentée par un homme à tête de taureau, à qui l’on sacrifiait par le feu des victimes humaines, surtout des enfants.

Si, dans le cas des Juifs, les sacrifices humains ainsi que la tête de taureau ont disparu, il semble que la notion de soumission et de tribut à payer aient bien subsisté dans ce passage de Moloch à Melekh. Les innombrables sacrifices d’animaux dans le temple de Jérusalem, lorsque ce dernier existait à l’époque d’Hérode, tendent à confirmer cette proximité de concepts.

Il est indéniable que les récits bibliques qui ont façonné notre civilisation ont une valeur littéraire précieuse, au même titre que les récits de la mythologie grecque, avec son parterre de divinités dont les comportements sont riches d’enseignements sur la nature humaine. 

Mais si aujourd’hui les amateurs de ces mythologies antiques sont toujours légions, les adeptes de ces religions gréco-romaines ne sont plus très nombreux. De même, il faudrait pouvoir s’abstraire de l’aspect religieux de la Bible pour n’en conserver que ses aspects littéraires et philosophiques.

Une autre expression a fleuri dans cette société israélienne : « Toda la El », soit « Merci[au] Dieu »

Par exemple, dans la dernière guerre qui a opposé Israël et l’Iran, de nombreux reportages montraient des citoyens qui, épargnés par les missiles, énonçaient cette formule « Toda la El » pour exprimer leur reconnaissance à Dieu de ne pas avoir été affectés. 

Là encore, la logique la plus élémentaire voudrait que si l’Éternel ainsi loué et remercié est supposé comptable du fait que les missiles ne soient pas tombés sur tel ou tel immeuble, il doit forcément être également comptable que ces bombes soient tombées sur tel ou tel autre immeuble. Sauf à se voiler sciemment les yeux, l’un ne peut pas se concevoir sans l’autre. À moins d’appliquer à Dieu ce que pratiquent quasiment tous les dirigeants autoritaires de la planète, qui s’attribuent systématiquement les succès mais imputent tout aussi systématiquement à d’autres les échecs.

Pour revenir à l’aide de Dieu que l’on sollicite en permanence, celle-ci n’a pas été très présente dans la catastrophe qui s’est abattue sur le peuple juif durant la Shoah[3]. Le titre d’un livre exprime très bien cette non-assistance à peuple en danger : Dieu était en vacances[4]. 

Et c’est d’ailleurs justement ce constat d’absence divine vis à vis du peuple supposé élu qui a donné tant d’élans au sionisme des premières années : ne plus compter sur une aide hypothétique du Seigneur pour échapper aux griffes meurtrières de l’antisémitisme, mais reprendre son destin en main, sans le faire reposer sur un quelconque salut céleste, aussi hypothétique qu’invisible et inefficace. 

Et c’est aussi une des raisons pour laquelle le monde religieux juif s’est dans un premier temps si fermement opposé à ce sionisme des origines qui ne voulait plus compter que sur lui-même ; sans aucune assistance de Dieu qui n’avait jamais été là pour aider en quoi que ce soit le peuple juif à survivre dans un monde si hostile.

Dans le schisme profond qui divise aujourd’hui la société israélienne, on pourrait presque dire très schématiquement qu’il y a le peuple du « Bli Ezrat Ha Shem » et le peuple du « Be Ezrat Ha Shem ».

  • Le premier considère que, indépendamment de l’assistance que le Tout puissant est supposé activer, il vaut mieux de pas trop compter sur elle et agir comme si celle-ci ne devait jamais venir ; soit donner la priorité à soi-même et à la société civile, pour construire et avancer, et non se reposer sur la foi dans une quelconque divinité, qui doit rester une affaire strictement personnelle et privée. Finalement, se comporter avec ce mot d’ordre présent à l’esprit : « Bli Ezrat Ha Shem ».
  • Le second considère que la priorité du pays est de conserver l’héritage religieux juif, quitte à tolérer qu’une partie importante de la population ne participe pas aux tâches de défense ou à la vie économique du pays, ces activités devant être compensées par l’étude et la prière, supposées, entre autres choses, favoriser une assistance divine que l’expression « Be Ezrat Ha Shem » symbolise si bien.

Le sionisme des origines qui a créé le pays et lui a assuré d’innombrables succès[5] dans tant de domaines – agriculture, industrie, hi-tech, recherche, défense, culture, éducation, arts, etc. – a mobilisé le premier peuple qui n’a compté que sur lui-même lorsqu’il s’est lancé dans cette entreprise et a créé un État puissant, ainsi qu’une société forte et résiliente. 

Est-ce que le sionisme du XXIe siècle, qui s’annonce comme plus orienté vers la religion et qui compte dorénavant sur cette aide divine, aujourd’hui sollicitée en permanence dans le langage quotidien, aura autant de réussites ? Il est permis de s’interroger.

[1] « Avec l’aide de Dieu » ou « sans l’aide de Dieu ».

[2] Il est raisonnable de penser que les Hébreux n’étaient pas forcément plus cruels que les autres envahisseurs de l’Antiquité tels que les Hittites, les Scythes, les Égyptiens, les Assyriens les Grecs ou les Romains.

[3] Le comble de l’indécence revient à certains groupes religieux juifs qui en viennent à affirmer sans aucune honte que cette catastrophe serait partiellement « justifiée » au motif que le peuple juif était en perdition du fait de son détachement progressif vis-à-vis de la pratique religieuse. Les mots manquent pour qualifier l’obscénité de tels propos…

[4] Dieu était en vacances, de Julia Wallach et Pauline Guéna : parcours d’une déportée.

[5] Et aussi quelques échecs notoires…

à propos de l'auteur
Franco-Israélien né à Paris (France) en 1954, David Musnik vit en France avec un passage de plusieurs années en Israël dans les années 1970’s. Diplômé du Technion en 1977 dans la faculté "Electrical Engineering", puis mobilisé dans Tsahal pendant presque 3 années. Informaticien retraité spécialisé dans l’ingénierie documentaire.
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