Ayelet Shaked au service de Netanyahou

Après le départ définitif de Naftali Bennett de la politique, Ayelet Shaked reprend les rênes du parti Yamina dont on ignore quels seront les membres compte tenu des départs de Amichai Chikli, Idit Silman et Uri Orbach.

Le vice-ministre des Affaires religieuses, Matan Kahana, a déjà précisé qu’il ne se représentera pas sous les couleurs de ce parti car il ne veut pas être un quelconque secours pour Bibi. Elle va pouvoir enfin insuffler son idéologie à un parti qui s’était compromis avec la gauche. Le chemin est totalement libre, longtemps obstrué par Naftali Bennett, jaloux de ses prérogatives.

Cependant, compte tenu de sa personnalité, elle voudra certainement garder son autonomie politique en n’intégrant pas un autre parti, le Likoud en l’occurrence. Mais, contrairement à Bennett, elle acceptera toute offre de rejoindre une coalition dirigée par Netanyahou. D’ailleurs, elle se voit déjà en faiseuse de roi pour la droite. En revanche on ne voit pas quel second couteau acceptera de la rejoindre à Yamina, sous ses ordres, au sein d’un parti déjà déconsidéré.

Durant sa présence dans la coalition, elle a évité de rompre les liens avec le Likoud pour ménager son avenir politique et elle s’est opposée avec force au projet de Gidéon Saar d’interdire à toute député inculpé de prétendre au poste de premier ministre. Il s’agissait bien sûr d’une loi sur mesure contre Netanyahou.

Sous réserve qu’elle passe le seuil électoral, ses quatre sièges seraient un complément indispensable au Likoud pour obtenir une majorité. Elle serait certainement récompensée par un poste ministériel. Mais son retour au Likoud est compromis en raison de la haine à son égard des militants qui ne lui pardonnent pas d’avoir fait la courte échelle à Bennett pour constituer une coalition.

Elle n’était pas à l’aise dans cette coalition et encore moins lorsqu’elle fut nommée ministre de la Justice le 14 mai 2015 alors qu’informaticienne de haut niveau, elle n’avait suivi aucune formation juridique. Et pourtant, elle avait hérité d’un portefeuille clé qui lui donna accès au puissant cabinet de sécurité, chargé de prendre les décisions les plus lourdes pour le pays.

Elle a profité de sa fonction au ministère de la Justice pour nommer plusieurs juges portant la kippa afin d’essayer de changer le système judiciaire de l’intérieur. Elle a par ailleurs empêché la réunification des familles palestiniennes lorsque la loi sur la citoyenneté n’a pas été votée. Elle n’a jamais rompu le contact avec les représentants des implantations ni cessé de se battre avec eux, parfois contre ses collègues du gouvernement.

Elle a toujours eu une position réactionnaire depuis son élection à la Knesset en 2013 car elle s’est battue pour défendre des lois antidémocratiques. En particulier, elle voulait limiter les attributions de la Cour suprême, seul contre-pouvoir sous le régime Netanyahou. Cette institution a pour rôle essentiel de contrôler la constitutionnalité des lois et de garantir les Droits de l’homme. Il s’agit de maintenir un frein aux excès des législateurs de la Knesset. Elle s’était ensuite attaquée aux sources de financement des ONG de gauche. Bien sûr, elle est favorable au développement des implantations en Cisjordanie.

Elle ne cachait pas ses positions antipalestiniennes ce qui rendait intenable sa position dans un gouvernement soutenu par le parti islamiste Raam. Mais par opportunisme, elle était prête à tout, attendant son heure, qui semble à présent être arrivée. En 2002, elle n’avait pas hésité à qualifier les Palestiniens de «serpents et d’ennemis» allant jusqu’à exiger la peine de mort contre les terroristes.

C’est dire si elle a beaucoup enduré au sein de la défunte coalition et attiré à elle les pires comparaisons : Erdogan était allé jusqu’à comparer son état d’esprit à celui d’Hitler. Au sein de la Knesset elle avait subi des attaques sexistes pour son physique avantageux. Le député de la Knesset Joseph Paritsky avait ainsi déclaré : «Finalement, nous avons une ministre de la Justice qui pourrait apparaître dans un calendrier de garagiste».

Ayelet Shaked a longtemps cristallisé à elle seule toutes les peurs, toutes les appréhensions et toutes les colères de la communauté internationale, des Palestiniens et de la gauche israélienne. D’un père d’origine irakienne, né en Iran, elle ne vit pas dans une implantation mais dans la très libérale Tel Aviv. Elle est laïque et se dit féministe, ce qui n’est pas si courant dans la droite israélienne.

Contrainte de cohabiter avec eux, elle n’a jamais cessé de dénigrer ses partenaires de coalition Yaïr Lapid et Benny Gantz. Selon des fuites de certains enregistrements, elle avait accusé le ministre des Affaires étrangères Lapid de bâcler les liens avec la Jordanie et les États-Unis. On peut entendre Shaked qualifier Lapid de «superficiel»estimant que Bennett devait faire le ménage après lui. Elle avait également critiqué le ministre de la Défense Benny Gantz, qualifié de «pire que Lapid», sans s’expliquer sur ce qualificatif.

Elle avait anticipé le départ de Bennett puisqu’elle était persuadée que Yamina n’allait pas honorer l’accord de rotation qui devait voir Lapid prendre le poste de Premier ministre en 2023.  Il est donc évident qu’avec une partenaire pareille, la coalition ne pouvait plus durer, ce qui a poussé Bennett à avancer la date de la rupture.

Il n’est pas certain que la Droite accueille avec joie une partenaire avec les dents aussi longues sauf à lui offrir un strapontin pour compléter une coalition de droite. Les ambitions sont grandes au Likoud. Sur le plan ministériel, elle n’aurait rien à gagner car elle dispose déjà d’un grand ministère, l’Intérieur, mais rien n’est encore fait. La campagne électorale démarre et les recompositions politiques sont encore en cours. En l’état actuel du positionnement des partis et si Ayelet Shaked soutient Netanyahou, la droite obtiendrait une bonne majorité à la Knesset. Mais tout est encore possible, même les événements imprévisibles.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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