Avant Herzl, il y avait les Marocains
Des siècles avant le sionisme, des siècles avant les grandes vagues venues d’Europe, les Juifs du Maroc partaient déjà s’installer à Jérusalem et en Terre Sainte. Ils n’y allaient pas en pionniers. Ils y retournaient.
Quand on raconte l’histoire du retour des Juifs en Terre Sainte, on commence presque toujours en 1882, avec les premières grandes vagues d’immigration venues d’Europe de l’Est. Comme si rien n’avait existé avant. C’est faux. Et ce qui existait avant portait, pour une bonne part, un nom : le Maroc.
La preuve la plus ancienne est gravée dans la pierre de Jérusalem. Au XIIe siècle, le fils de Saladin crée une fondation pour loger les pèlerins et les résidents marocains de la ville. Cette fondation donnera naissance au quartier marocain, installé pendant des siècles juste en face du mur Occidental, avec ses maisons, ses mosquées, ses lieux de prière. Huit cents ans avant la création de l’État d’Israël, il existait donc, en plein cœur de Jérusalem, un quartier qui portait le nom du Maroc. La Porte des Marocains, qui donne encore aujourd’hui accès à l’esplanade, en est le dernier vestige.
Et le mouvement ne s’est jamais arrêté. Au XIIe siècle déjà, la famille de Maïmonide, le plus grand penseur juif du Moyen Âge, réfugiée à Fès, en repart pour la Terre Sainte. Après 1492 et l’expulsion des Juifs d’Espagne, le Maroc accueille des dizaines de milliers de réfugiés. Et c’est de ce monde judéo-marocain que partiront beaucoup de ceux qui feront de Safed, au XVIe siècle, la capitale mondiale de la mystique juive, la Kabbale. Ce n’est pas un hasard si Safed et le judaïsme marocain se ressemblent autant : la même ferveur, les mêmes saints, les mêmes textes sacrés lus dans les foyers. Le Maroc était une terre de Kabbale, Safed en est devenue le sanctuaire.
Au XVIIe siècle, les archives montrent des Juifs marocains qui choisissent de partir vivre en Terre Sainte. Et bien avant 1882, les communautés juives installées dans les quatre villes saintes, Jérusalem, Safed, Tibériade et Hébron, comptent leurs familles venues du Maroc et d’Afrique du Nord. À Jaffa, le premier noyau juif moderne est formé par des immigrants nord-africains, rejoints ensuite seulement par les Juifs d’Europe. À Jérusalem, quand la ville commence à construire hors de ses murailles dans les années 1860, l’un des tout premiers quartiers, Mahané Israël, est bâti par la communauté marocaine.
Voilà ce que l’histoire officielle raconte rarement. Quand les pionniers venus d’Europe débarquent à la fin du XIXe siècle, ils ne trouvent pas une terre vide de présence juive. Ils trouvent, entre autres, des Marocains. Des hommes et des femmes qui n’avaient pas attendu de mouvement politique pour partir. Leur départ à eux était religieux, patient, continu. Il durait depuis des siècles.
Cela ne retire rien aux vagues qui ont suivi. Cela remet simplement les choses dans l’ordre. Le lien entre les Juifs du Maroc et Jérusalem n’est pas né en 1948, quand des dizaines de milliers d’entre eux sont partis. Il n’est pas né en 1882. Il est aussi ancien que le quartier marocain de Jérusalem, aussi profond que la mystique de Safed. En 1948, les Juifs marocains ne découvraient pas la Terre Sainte. Ils y avaient une adresse depuis huit cents ans.

