Augustin appelé à la rescousse par Ratzinger-Benoît XVI : Mauvais choix !

Le site du journal La Croix, publie, ce 12 août, deux articles de presse consacrés à la polémique suscitée par la publication, dans l’édition en langue allemande de la revue catholique Communio, d’un article du pape émérite Benoît XVI, dans lequel il prend ses distances avec le texte séminal (et apprécié de nombreux Juifs), publié fin 2015, par la Commission du Vatican pour les relations entre l’Eglise et le Judaïsme [1].

Il s’agit respectivement d’un article de Bénédicte Hoffner, exposant la genèse de l’événement qui a donné lieu à la polémique qui enfle de jour en jour [2], et d’un autre de la même journaliste, qui rapporte les propos du père Luc Forestier, directeur de l’Institut supérieur d’études œcuméniques au Theologicum de l’Institut catholique de Paris, par lesquels il « explique les enjeux théologiques » de l’article du pape émérite [3].

Je ne saurais trop recommander la lecture de ces deux contributions, surtout celle qui rapporte les propos du P. Forestier concernant l’article de Razinger-Benoît XVI. Je veux m’arrêter un instant sur la réponse du théologien de l’Institut Catholique à la question de la journaliste – Quelle est [la] position [Benoît XVI] concernant la théologie de la substitution ?

Forestier  : La théologie de la substitution consiste à affirmer que l’Église a remplacé Israël. Du point de vue du pape, elle n’existe pas en tant que position théologique structurée et il en veut pour preuve, notamment, les écrits de saint Augustin reconnaissant l’apport d’Israël dans la révélation à travers les Écritures (ce que nous appelons l’Ancien Testament). Je trouve son affirmation discutable car je pense qu’il n’examine pas toutes les pièces du dossier.

 

Car Augustin considérait aussi que l’existence diasporique du peuple juif prouve qu’il a tort et que nous, chrétiens, avons raison ! Selon moi, cette théologie de la substitution – symbolisée par les deux statues de la cathédrale de Strasbourg représentant l’Église catholique sous les traits d’une belle jeune femme et le peuple juif sous la forme d’une vieille femme les yeux bandés – a structuré notre imaginaire pendant des siècles [4].

Je trouve cette réaction tout à fait appropriée. Elle est d’ailleurs confirmée autant qu’illustrée par ce cruel développement d’Augustin lui-même à propos des Juifs « aveugles » :

« Les Juifs ont fait souffrir le Christ : ils se sont laissé dominer par l’orgueil contre lui. En quel endroit ? Dans la ville de Jérusalem. Ils y étaient les maîtres : voilà pourquoi ils s’y montraient si orgueilleux : voilà pourquoi ils y levaient si hautement la tête.

 

Après la passion du Sauveur, ils en ont été arrachés, et ils ont perdu le royaume à la tête duquel ils n’ont pas voulu placer le Christ. Voyez comme ils sont tombés dans l’opprobre : les voilà dispersés au milieu de toutes les nations, incapables de se tenir n’importe où, ne tenant nulle part une place fixe. Il reste encore assez de ces malheureux Juifs pour porter en tous lieux nos livres saints, à leur propre confusion.

 

Quand, en effet, nous voulons prouver que le Christ a été annoncé par les prophètes, nous montrons aux païens ces saintes lettres. Les adversaires de notre foi ne peuvent nous reprocher, à nous chrétiens, d’en être les auteurs et de les avoir fait parfaitement concorder avec l’Évangile, afin de faire croire que ce que nous prêchons avait été prédit d’avance : car la vérité de notre Évangile ressort avec évidence de ce fait palpable, que toutes les prophéties relatives au Christ sont entre les mains des Juifs, et qu’ils les possèdent toutes.

 

Par là, des ennemis nous fournissent eux-mêmes, dans ces Écritures divines, des armes pour réfuter et confondre d’autres ennemis. Quelle honte leur a donc été infligée ? C’est qu’ils sont les dépositaires des livres où le chrétien trouve le fondement le plus solide de sa foi. Ils sont nos libraires : ils ressemblent à ces serviteurs qui portent des livres derrière leurs maîtres : ceux-ci les lisent à leur profit : ceux-là les portent sans autre bénéfice que d’en être chargés.

 

Tel est l’opprobre infligé aux Juifs : voilà comme s’accomplit en eux cette prédiction si ancienne : “Il a fait tomber dans l’opprobre ceux qui me foulaient aux pieds.” Quelle honte pour eux, mes frères, de lire ce verset, et de ressembler à des aveugles qui se trouvent en face d’un miroir ! Devant les Saintes Écritures, dont ils sont les dépositaires, les Juifs sont dans une position analogue à celle d’un aveugle devant un miroir : on l’y voit, et il ne s’y voit pas lui-même. […] » [5].

Pour plus d’informations sur cette affaire, consulter la rubrique Eglise/Judaïsme : contentieux (voir substitution), de mon compte sur le site américain Academia.edu.

Notes

[1] Commission pour les Relations religieuses avec le Judaïsme. « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rm 11, 29). Une réflexion théologique sur les rapports entre catholiques et juifs, à l’occasion du 50ème anniversaire de Nostra Aetate (N. 4). Texte en ligne sur le site du Vatican. Je me permets de référer à mon Commentaire du document du Vatican sur les Relations entre Chrétiens et Juifs (déc. 2015).

[2] Intitulé « Un article de Benoît XVI sur l’Église et les Juifs fait débat ».

[3] Sous le titre « Le texte de Benoît XVI sur l’Église et les Juifs « ne manquera pas de susciter des réactions » ».

[4] Les enrichissements typographiques sont mon fait et non celui du P. Forestier. J’ai d’autant plus apprécié l’allusion aux statues de la cathédrale de Strasbourg représentant la synagogue déchue face à l’Eglise triomphante, que je m’apprêtais à y faire allusion pour contrer l’affirmation spécieuse du pape émérite selon laquelle l’enseignement de l’Eglise ne préconise pas la théologie de la substitution.

[5] Cité d’après Augustin, Discours sur les Psaumes, I, du psaume 1 au psaume 80, Cerf, coll. «Sagesses chrétiennes», Paris, 2007, p. 969.

à propos de l'auteur
Background universitaire : BA d’Histoire de la Pensée juive (Univers. Hébr. Jérusalem) + 3 ans de cursus libre en théologie catholique et patristique orientale (Université Catholique de Louvain). Militance : Veille médiatique sur Internet depuis 1999. Responsable de sites, durant 4 ans, pour deux grandes organisations juives françaises. Blogueur autonome depuis 2008. Principaux thèmes de ses articles et dossiers: décryptage de la désinformation médiatique à l’encontre d’Israël et ré-information correspondante. Mise à disposition des internautes d’un matériau de vulgarisation visant à faire connaître les richesses culturelles, philosophiques et spirituelles des sources juives, à celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de les étudier, et plus spécialement aux non-juifs qui s’intéressent avec sincérité au destin singulier du peuple juif
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