Au fer rouge…
Ma famille a connu les affres de la Seconde Guerre mondiale. Mais, c’est une chose dont je n’ai, vu mon jeune âge à l’époque, quasiment pas entendu parler. Rien de plus normal que des personnes ayant connu de telles horreurs n’aient pas forcément envie de raviver de douloureux souvenirs… L’horreur des camps, je l’ai comprise en 1974, à près de 800 Km de Paris où nous résidions. Mes parents avaient loué un appartement en Catalogne et s’étaient liés d’amitié avec un habitant du cru, Mr Gouma.
Mr Gouma était un homme aisé, marié et père de deux beaux enfants. Comme pour tout espagnol, les deux piliers de sa religion étaient la belote et la pétanque. C’était un homme affable, sympathique, à qui l’on aurait donné le bon Dieu sans confession. Nous avions été invités à déguster une paella, et, sur la terrasse de son appartement dominée par l’éclat d’une Méditerranée reflétant l’azur d’un ciel sans nuage, il m’a pris à part. Il a remonté la manche d’une chemise de la même couleur que le bleu qui nous surplombait et m’a montré un tatouage composé d’une série de chiffres. Il m’a alors expliqué, qu’à une lointaine époque, il avait fait partie des républicains espagnols, qui furent chez nous le calvaire du Premier ministre de l’époque.
Un jour, réfugiés dans un trou d’obus, lui et ses camarades tirèrent au sort celui qui irait les ravitailler en cigarettes. Il en fut la victime, (un obus étant censé ne jamais tomber deux fois au même point), et lorsqu’il en fut sorti, défiant les statistiques, un deuxième projectile tombant exactement au même endroit, son infortune lui valut la vie sauve. Cela ne l’empêcha pas d’être pris quelques jours plus tard par l’armée allemande, dont l’intervention inspira un célèbre et bien triste tableau.
Prisonnier dans un camp, on lui tatoua le numéro qu’il venait de me dévoiler. Il me raconta alors, que, le jour suivant son internement, l’appel fut fait. Personne ne lui avait dit que ce dernier le serait en appelant les numéros en question. Dès lors, ne répondant pas au sien, un kapo l’arracha des rangs avec une grande violence. Il le fit coucher sur une planche et le fouetta jusqu’au sang avec un plaisir frisant le sadisme. Lorsque quelques années plus tard, le camp fut enfin libéré, il me raconta avec le plus grand calme la scène suivante :
Il parcourut ce dernier, retrouva son tortionnaire, et, armé d’un couteau, l’égorgea.
J’avais en face de moi un homme sympathique, père de famille, travailleur et honnête, qui me racontait avec le plus grand calme comment une ordure avait fait de lui un assassin. C’est là où je compris qu’entre les hommes de justice et la justice des hommes il y avait un fossé que nul ne peut franchir.
Si l’on peut comprendre le sentiment de vengeance des victimes ou de leurs proches, il n’appartient pas à la société de se substituer à ce désir légitime. Mais, je dois à cette personne de m’avoir fait comprendre que, face à l’horreur, il n’est parfois d’autre solution que d’éradiquer le mal à la racine, fusse-t-elle en contradiction avec le respect de l’existence qui fait partie intégrante de notre culture.
Même si les faits que j’évoque n’appartiennent plus qu’à un lointain passé, il serait peut-être bon, en ces temps troublés, où le prix de la vie ne semble plus n’avoir d’importance, de se rappeler que cette dernière est un bien précieux et surtout, irremplaçable. Le sentiment de vengeance est humain, parfois viscéral et peut même être justifié. Le surmonter est parfois un obstacle infranchissable. C’est pour cela que je ne me suis jamais permise de juger cet homme. Qui suis-je donc pour le faire ?
Mais, face à l’horreur que notre peuple a traversé, et voyant que ce qui fut autrefois une nation juste devient peu à peu une arme de représailles parfois condamnable, je ne peux que penser à cette citation : « Nous pouvons pardonner à nos ennemis d’avoir tué nos enfants, mais nous ne pouvons pas leur pardonner de nous forcer à tuer leurs enfants. » (Golda Meir).
