Au‑delà du folklore : repenser les rencontres judéo‑musulmanes

Makhlouf Azoulay. (2026, 23 février). A little more from the special status of Muslim prayer in a synagogue here in Marrakesh. We will all pray for peace in the world and for peace in Israel [Vidéo]. Facebook. URL https://www.facebook.com/reel/2028168761247237
Makhlouf Azoulay. (2026, 23 février). A little more from the special status of Muslim prayer in a synagogue here in Marrakesh. We will all pray for peace in the world and for peace in Israel [Vidéo]. Facebook. URL https://www.facebook.com/reel/2028168761247237

Un post Facebook publié le 23 février 2026 par מלכוף אזיין attire mon attention : il documente une scène inhabituelle, celle d’une prière musulmane accomplie à l’intérieur d’une synagogue à Marrakech, explicitement placée sous le signe de la paix « dans le monde » et « en Israël ». Cette image condense, en quelques secondes filmées, ce que pourrait signifier aujourd’hui l’ouverture des lieux de culte : non pas une simple curiosité médiatique, mais la réactivation d’une mémoire longue de la coexistence judéo‑musulmane au Maroc, et la confirmation de ce référent comme cadre structurant des imaginaires contemporains.

Au Maroc, les rencontres interreligieuses sont nombreuses et fortement mises en scène. À force de célébrer une diversité spectaculaire, ces événements tendent cependant à invisibiliser les asymétries historiques, les blessures encore vives et les enjeux politiques qui pèsent sur toute rencontre entre juifs et musulmans. Critiquer ces soirées folkloriques ne revient pas à mépriser la musique, la cuisine ou la joie partagée, mais à refuser qu’elles deviennent le substitut d’un véritable travail théologique et social. En figeant l’autre dans l’image rassurante de « frère historique » avec lequel on échange des saveurs et des mélodies, on évite soigneusement de se laisser déplacer par sa manière de prier, de dire le mal, le salut, la justice.

Dans le contexte marocain, les travaux d’historiens comme Haïm Zafrani et Mohammed Kenbib ont documenté la proximité spatiale et sociale entre mellahs et quartiers musulmans, ainsi que l’existence d’échanges culturels autour des calendriers festifs. Les fêtes comme Achoura et Pourim, lorsqu’elles sont abordées dans la profondeur de leurs mémoires et de leurs pratiques, invitent à un tout autre type de rencontre : non pas un spectacle folklorisant pour publics urbains en quête d’« expériences culturelles », mais une hospitalité mutuelle où l’on accepte de faire entrer l’autre au cœur même de son rapport au divin.

Partir d’Achoura et de Pourim comme point de départ pour penser une ouverture réciproque des lieux de culte juifs et musulmans ne relève donc pas d’un irénisme symbolique. Dans leurs expressions marocaines, ces deux fêtes constituent des matrices d’expériences religieuses où se tissent mémoire, convivialité et créativité rituelle. Leur mise en regard permet de formuler une proposition théologico‑politique : faire des synagogues et des mosquées non seulement des espaces de prière, mais aussi des lieux d’hospitalité mutuelle, où se célèbre la pluralité des fidélités au Dieu unique.

Achoura, au Maroc, illustre de manière exemplaire cette dynamique. Si la date, dans l’horizon chiite, condense la mémoire tragique de Karbala et la théologie du martyre, son appropriation sunnite malikite au Maghreb s’est progressivement déployée sur un registre plus festif, articulant jeûne méritoire, aumône, jeux d’enfants, musiques populaires et rituels d’eau ou de feu. Loin de signifier une « désacralisation », cette carnavalisation manifeste la capacité d’une tradition à intégrer des couches culturelles diverses – judéo‑amazighes, agraires, urbaines – sans rompre avec son noyau spirituel. Achoura devient ainsi le laboratoire d’une religiosité à la fois orthodoxe et poreuse, où le sacré se donne à vivre dans le partage, la redistribution, la circulation des corps dans l’espace public.

Pourim, tel qu’il a été vécu dans les communautés judéo‑marocaines, relève d’une logique comparable. Fête de la délivrance racontée par la Meguilat Esther, il articule lecture liturgique, obligation de charité, échange de mets et repas festif. Là encore, la fête fonctionne comme un opérateur d’appropriation contextuelle : la mémoire biblique du salut est relue au prisme d’événements propres au mellah, des rapports au pouvoir ou des tensions avec l’environnement majoritaire. Pourim devient, dans ce cadre, un langage permettant de transformer le traumatisme en narration, puis la narration en convivialité.

Mettre en dialogue Achoura et Pourim, en particulier dans leur déclinaison marocaine, revient alors à reconnaître l’existence d’une grammaire commune de la fête religieuse. Les convergences ne gomment pas les différences dogmatiques ; elles dessinent plutôt un terrain phénoménologique commun où le croyant juif et le croyant musulman font l’expérience, chacun à sa manière, d’un Dieu qui sauve, protège, retourne les situations.

C’est précisément à partir de cette proximité expérientielle qu’un appel à l’ouverture réciproque des lieux de culte peut se formuler de manière non naïve. Il ne s’agit ni de fusionner des liturgies ni de dissoudre les frontières identitaires, mais de prendre acte que synagogues et mosquées, dans l’histoire marocaine, ont longtemps cohabité dans un même tissu urbain, parfois séparées par quelques ruelles seulement. Rouvrir ces lieux les uns aux autres reviendrait à actualiser une mémoire partagée de voisinage, aujourd’hui largement occultée par les reconfigurations géopolitiques du conflit israélo‑palestinien.

Concrètement, on peut imaginer des formes graduées d’ouverture. Dans un premier temps, des visites croisées : des groupes de fidèles musulmans accueillis dans une synagogue lors de la lecture de la Meguila, non pour y participer rituellement, mais pour écouter, comprendre et recevoir l’hospitalité de la communauté ; des fidèles juifs invités à assister, depuis un espace approprié, aux prêches ou aux enseignements donnés autour d’Achoura dans une mosquée. Cette présence, encadrée et préparée, ferait du lieu de culte un espace d’apprentissage mutuel. Dans un second temps, ces ouvertures ponctuelles pourraient s’accompagner de moments communs situés à la lisière des deux espaces : repas intercommunautaires, projets d’aide aux plus démunis, ateliers pédagogiques pour enfants.

Un tel projet n’est évidemment pas exempt de risques. L’ouverture des synagogues et des mosquées peut être perçue, par certains fidèles, comme une menace pour l’intégrité doctrinale ou comme une instrumentalisation politique des émotions religieuses. C’est précisément pourquoi Achoura et Pourim constituent des ancrages privilégiés : leur dimension populaire, festive, parfois carnavalesque, crée une marge de manœuvre symbolique. Sur le plan normatif, l’entrée de non‑musulmans dans une mosquée a fait l’objet de discussions classiques ; plusieurs écoles sunnites l’ont admise sous conditions de respect, hors des sanctuaires les plus sacrés, tandis que, côté juif, la halakha n’interdit pas en principe la présence de non‑juifs dans une synagogue, pour autant que l’intégrité du culte soit préservée. Ces cadres juridiques rendent possible une hospitalité encadrée sans syncrétisme liturgique.

La synagogue qui ouvre ses portes à des voisins musulmans pour raconter Esther, la mosquée qui accueille des voisins juifs pour exposer la pluralité des significations d’Achoura, deviennent alors des lieux où la fidélité à une tradition se conjugue avec la reconnaissance active de l’altérité. Appeler à ouvrir mosquées et synagogues à l’occasion d’Achoura et de Pourim revient, en ce sens, à proposer une théologie pratique de l’hospitalité, au croisement de la mémoire partagée et des défis contemporains.

*Achoura et Pourrim,  ces deux fêtes sont convoquées comme points d’appui analytiques, à titre indicatif, dans une réflexion plus large.

à propos de l'auteur
Blogueur, M.sc politique appliquée, propagande et communication politique, ÉPA PhDing, Diplomatie religieuse et culturelle
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