Au bout du compte, est-ce Dieudonné qui a gagné ?

Dieudonné M'Bala M'Bala quittant le palais de justice de Paris le mercredi 4 février 2015 (Photo AP / Michel Euler)
Dieudonné M'Bala M'Bala quittant le palais de justice de Paris le mercredi 4 février 2015 (Photo AP / Michel Euler)

Peut-on être autre que ce qu’on nait ? Peut-on avoir une autre identité que celle des origines ? Est-on ce que l’on choisit d’être ? Michaël Jackson ne voulait plus être noir, ne voulait plus avoir le nez, les yeux, les cheveux, de ses origines. Après une multitude d’interventions médicales il était devenu une sorte de mutant genre Bogdanoff, indéfinissable.

Il y a ceux et celles qui ne veulent plus être assignées au sexe de leur naissance. Les personnes transgenres affirment une autre identité que celle produite par les chemins de la biologie. Pourquoi ces questions d’identité sont-elles aussi pesantes, quand aujourd’hui mettent un genou en terre ceux qui réclament la vérité pour la mort d’Adama Traoré et disent leur solidarité avec ce noir américain, assassiné à Minneapolis par un policier blanc ?

Pourquoi cette identification des deux affaires alors qu’elles n’ont pour seul lien commun que la couleur de peau de la victime ?

Daniel Cohn-Bendit posait la question dans un documentaire dont il est l’auteur : Qu’est ce qui fait que je suis Juif ? Qu’est-ce qu’être Juif ? Une enseignante d’origine française récemment partie vivre en Israël rapportait les raisons de son départ: sa stigmatisation, en tant que juive, par ses élèves d’origine maghrébine. Laïque et républicaine, elle disait la douleur de cette confrontation mais le bonheur pour sa paix retrouvée.

Youssouf Fofana, noir, a assassiné Ilan Halimi parce qu’il était juif. Madame Sarah Halimi a été assassinée par un noir islamiste drogué parce qu’elle était juive. Le frère ainé de Dany, Gabriel, affirmait son refus de toute identité des origines, ne voulant être que celui qu’il aurait décidé d’être et refusant d’être soumis à cette assignation imposée par une quelconque filiation.

Dans ce film sensible, à la fois à fleur de peau et profond, Dany, les cheveux blanchis, se débarrasse de toutes ses étiquettes abusivement collées par l’histoire, il tente d’être celui qu’il aurait aimé être : un homme universel, un homme sans qualités. Cet homme, d’abord fraternel, chaleureux, met à l’épreuve ses convictions premières. En secouant à la fois ses propres questionnements autant qu’en se frottant à l’affrontement entre Israéliens et Palestiniens, il montre qu’il peut y avoir des ententes généreuses entre victimes de la fureur identitaire. Est-il encore possible d’en faire une politique ?

Ces questions posées là-bas croisent ici d’autres itinéraires. Celui d’Henri Weber et celui de Claude Goasguen, tous deux morts récemment du Covid, au même âge, en sont exemplaires. Le premier était d’extrême gauche dans sa jeunesse et le second d’extrême droite à la même époque.

Le premier, éduqué à l’Hashomer Hatzaïr, un mouvement de jeunesse sioniste socialiste, a milité plus tard dans un groupe, la LCR, farouchement antisioniste et le second a milité aux côtés de personnes franchement antisémites. Le premier était internationaliste et le second nationaliste. Henri était un fidèle des chansons de Talila qui le ramenaient à son enfance, à la langue vouée à être détruite, celle de ses origines. Le second était un fidèle parmi les fidèles d’Israël, qui affirmait regretter de ne pas être Juif. Ces itinéraires incroyables se sont croisés autour de Talila, celle qui chante si bien en yiddish l’exceptionnel destin de ces Juifs venus vivre libres à Paris.

Ce lien identitaire entre Weber et Cohn-Bendit rebondit avec une autre question.  Voilà qu’Israël s’en mêle comme un objet interpellant l’un, l’autre et le troisième. Qu’est-ce que Goasguen trouvait en Israël, sinon ce qu’il regrettait que la France ne fût plus: un peuple et un Etat qui défend ce qu’il fut mais aussi ce qu’il est devenu par son génie historique, par la Déclaration des Droits de l’Homme. Cette nostalgie serait-elle devenue soudainement trop politiquement incorrecte ?

La France est un très beau pays, béni des dieux, géographiquement équilibré, magnifiquement tempéré. Sa diversité signe un mélange de populations et d’histoires ayant trouvé au bout de plus de mille ans une harmonie incertaine, fragile. On dit de ce pays qu’il est de cocagne et tous les étrangers de passage nous l’envient pour la beauté de ses paysages, les richesses de son patrimoine, la luxuriance de sa littérature, les saveurs de sa cuisine, la magnificence de son héritage, les legs universels de son histoire, le nombre de ses fromages et le charme de ses femmes.

Est-ce tout cela qui est menacé ? Est-ce cette fragile harmonie qui est névrotiquement insupportable ? La France est, simultanément depuis Robespierre, le pays qui aime se payer de mots de rupture. Que veulent tous les héros de figuration ? Eprouver le divin frisson de la lutte anti fasciste ? Comme ils l’espèrent, ce fascisme tant désiré ! Comme ils l’attendent, ce moment béni pour enfin pouvoir agir en antifa dignes de ce nom.

Pourquoi ces télescopages avec le temps présent alors que certains se prennent à être ce qu’ils jouent à être. Voilà que ces questions d’identité se reposent aujourd’hui, et, ironie de l’histoire, les voilà posées justement par ceux-là mêmes qui disent lutter contre le racisme.

Quels sont ces antiracistes qui crient des « sales juifs ! » à des militants d’extrême droite ? Que faisait cette Pro Palestine présente place de la République, aussi fantasmagorique qu’obligée pour qui s’affirme de gauche, forcément de gauche ? De quoi est-elle le symbole exclusif pour les malheurs du monde quand par ailleurs ce sont des arabes qui massacrent d’autres arabes par centaines et par milliers ou quand ce sont des musulmans qui viennent, ici, mitrailler un concert au nom d’Allah.

Le pays des kouffars ne s’est-il pas suffisamment repenti de ses méfaits coloniaux ? Quelle est cette manipulation qui radote ses mensonges, ses contre-vérités ?

C’est bien le paradoxe actuel que ce retour de l’idée de race pour lutter contre le racisme. Quand Christiane Taubira est l’auteur d’une Loi faisant de l’esclavage un crime contre l’humanité en désignant la traite négrière comme l’œuvre exclusive des blancs européens, ne désigne-t-elle pas un seul coupable au nom de ses origines, criminel parce que blanc, contre d’autres au nom de leurs origines ? N’y avait il pas des négriers noirs, des négriers arabes pour déporter des esclaves noirs ? N’y a-t-il pas aujourd’hui des africains noirs, esclavagisés en Mauritanie, en Libye ?

Jamais la race n’a été à ce point un concept utilisé pour lire les tribulations humaines.

En refaisant de la race une catégorie conceptuelle, certains veulent renverser l’apartheid mais maintiennent symétriquement valide son principe moteur : les races seraient le cadre pertinent pour lire l’humanité, faisant de l’idée d’Universel une catégorie obsolète. Des petits enfants d’émigrés, nés en France, se revendiquent indigènes de la République, tandis qu’une éphémère tribu K affirme la supériorité raciale des noirs face aux leucodermes et que des progressistes séminaires décoloniaux sont interdits aux blancs. Au bout du compte, est-ce Dieudonné qui a gagné ?

Après mille années passées à essayer de sortir de cette servitude raciale, voilà qu’au nom de la liberté on réinvente cet enfermement ! Gabriel Cohn-Bendit n’a pas tort en refusant d’être ce à quoi les autres voulaient le réduire : un homme unidimensionnel. Combien de Juifs, émancipés, croyant aux Lumières, ont-ils refusé de porter l’étoile jaune pour n’avoir pas accepté cette seule identité imposée par les nazis ? Henri Bergson, prêt à se convertir au catholicisme, préféra affirmer son identité juive de naissance et alla se faire recenser comme tel selon les lois de Vichy, au commissariat en 1941.

Dans le remarquable film de Joseph Losey, Alain Delon jouant « Monsieur Klein » regarde son reflet quand son nom est appelé: Est-ce de moi qu’il s’agit, semble demander son image répétée à l’infini dans un jeu de miroirs. Ce Robert Klein, confondu avec un homonyme juif, va se retrouver dans le wagon qui le conduit aussi à la mort tandis que parmi la liste des noms égrainés par des hauts parleurs au Vel d’hiv, on entend celui de Mahmoud Hamchari.

Qui est Qui au bout du compte ? Celui qui est né ou celui qui est ce qu’il veut être ? Comment et pourquoi ces questions ont-elles pu devenir si essentielles de nos jours alors que l’époque est à la mondialisation, au mélange, au métissage ?

Est-ce justement à cause de la mondialisation, par le désordre qu’elle impose à l’humanité, pour ce singulier qu’elle prétend effacer ? Signe-t-elle la défaite de l’universel ? La fin de l’idée d’humanité, quand bien même elle serait plurielle ? Si la lutte contre le racisme passe par cette régression intellectuelle, ce n’est pas un genou en terre qu’il faudra mettre mais bien les deux, pour signifier la défaite de tous.

Dès lors, cette folie présente, aussi aveugle qu’autodestructrice, va finir par saccager le bien commun. Le faire au nom de catégories raciales est suicidaire. Cette dynamique contre un Etat que l’on accable de tous les maux et dont simultanément on attendrait tout révèle d’abord une imagination en berne. On se met à penser au mot de Kennedy : « Vous demandez tout à l’Amérique, mais vous, qu’avez-vous fait pour l’Amérique ? »

Dans « Le Monde d’hier », Stephan Zweig faisait le constat suivant : « Cela reste une loi immense de notre Histoire, celle qui interdit précisément aux contemporains de discerner dès le début les grands mouvements qui déterminent leur époque »

Devant ce qui allait être son époque, Zweig a préféré se donner la mort. C’était en 1942. Dans quelle époque entrons-nous ?

Heureusement voilà que le Covid vient rappeler aux hommes qu’ils sont tous identiques devant la mort. Il est progressiste, ce virus !

à propos de l'auteur
Né à Oran et nostalgique de la plage, Jacques est à la retraite de la CSI/CNRS. Ex chercheur à la Cité des sciences, essayiste, documentariste, il est co auteur du film "décryptage" (2003) sur les représentations d'Israël et de l'essai "le nom de trop" (Armand Colin) sur la délégitimation d'Israël. Gauchophobique sur Israël et sur d'autres choses, Jacques est allergique à la bonne conscience
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