Atlit : patrimoine et nouvelles dynamiques

Les ruines antiques de la forteresse d'Atlit sur la plage de la ville d'Atlit, dans le nord d'Israël, le 18 mai 2016. Photo de Hadas Parush / Flash90
Les ruines antiques de la forteresse d'Atlit sur la plage de la ville d'Atlit, dans le nord d'Israël, le 18 mai 2016. Photo de Hadas Parush / Flash90

Atlit, située au Sud de Haïfa, est une petite ville qui cache bien son jeu. En effet, la commune est petite, le tissu urbain l’est également. Mais à la regarder de plus près, elle possède de nombreux atouts qui en font un centre à l’échelle locale. C’est pour illustrer cela, que nous vous proposons de vous y emmener, le temps d’une lecture, dans cette petite ville maritime, de plus de 800 ans d’existence.

Localisation géographique et micro-histoire

Atlit est une petite ville côtière située au Sud de la ville de Haïfa entre deux anses maritimes. Elle est située au pieds des forts du Carmel, qui borde ses parcelles agricoles à l’Est.

L’Histoire d’Atlit n’est pas vraiment longiligne. Disons que l’on ne connait d’elle que deux moments : la période médiévale et la période contemporaine. En revanche, l’on pourrait spéculer sur son histoire antique dans la mesure où l’actuelle ville d’Atlit est située à une dizaine de kilomètres au Nord de la grande cité antique de Césarée.

On peut imaginer, par sa situation géographique qu’elle accueillit durant cette période des micro-sociétés, liées par le commerce et dépendant politiquement et économiquement de la « métropole antique » de Césarée. On peut supposer également que les principales activités de ses habitants furent celles de la mer.

Notamment, autour de l’exploitation des ressources halieutiques fournies par la configuration géomorphologique du site et par sa situation en « front de mer ». Mais cela n’est que spéculation. Nous laissons ici la grâce aux historiens d’approfondir l’histoire antique de la ville de Atlit.

En revanche, le passé médiéval fait trace à Atlit. C’est par son fort, l’ancien château pèlerin, que l’on sait aujourd’hui que la ville fut un point de passage important à l’époque des états latins d’Orient et que la petite cité jouait un rôle essentiel dans la défense et la sécurisation du royaume latin de Jérusalem. En effet, fut construit entre 1217 et 1218, au Nord de l’actuelle ville, une forteresse.

Fruit de l’ouvrage bénévole des pèlerins chrétiens. Elle fut remise aux Templiers en 1220. En d’autres termes, Atlit fut une cité templière. Ce qui de fait, renforce considérablement son attractivité pour celles et ceux qui s’intéresseraient au Patrimoine chrétien médiéval d’Israël, qu’ils soient nationaux ou touristes étrangers.

En quoi peut-on dire que la petite ville d’Atlit fit office de « centre » à l’échelle locale, à l’époque des états latins d’Orient et notamment à l’époque du royaume latin de Jérusalem ?

Deux éléments de réponse peuvent être apportés :

1. La situation géographique d’Atlit (sur la façade maritime) fit de la ville un point de commerce et constitua une porte d’entrée importante pour les échanges et les flux (de marchandises et de personnes) à destination de la Terre sainte. Le fait qu’il y fut construit une forteresse, nous laisse à penser très franchement, que l’anse d’Atlit fut considérée par les forces militaires et politiques de l’époque comme un « lieu stratégique » tant pour l’économie du royaume que pour sa défense.

Atlit constitua donc une « zone à défendre » pour reprendre une terminologie contemporaine, un territoire à protéger et à garder dans son giron. Elle était ville d’accueil pour les pèlerins chrétiens, ville de transit pour les marchands de méditerranée et zone militaire stratégique, dans le dispositif de défense des états latins d’Orient, en particulier de celui du royaume chrétien de Jérusalem.

2. Selon les historiens et archéologues spécialistes, Atlit abrita l’une des plus grandes nécropoles chrétiennes d’Orient au XI-XIIe siècle. En effet, un cimetière chrétien abritant 1 900 tombes, jouxte les anciens murs d’enceinte du Château pèlerin. Le nombre imposant de sépultures mortuaires retrouvées ces dernières années, du dire des historiens et archéologues, est la preuve qu’Atlit ne fut pas une petite ville « comme les autres ».

Posséder un cimetière abritant le repos de près de 2 000 personnes, signifie que la ville était intensément fréquentée. Le cimetière retrouvé et déblayé en 1934 sous l’autorité de l’archéologue britannique C.N.Johns à l’époque du mandat britannique, est le dernier vestige avec une partie des murs d’enceinte de la forteresse, de l’ancienne ville templière médiévale.

Comme souvent en archéologie, les morts en disent plus que les vivants. L’exploration du cimetière a permis d’établir des clés de compréhension quant aux activités économiques de la ville, à l’ampleur de sa démographie, aux rites funéraires pratiquées à cette période.

Aujourd’hui une partie du site de la ville médiévale d’Atlit a été investie par les autorités militaires qui y ont installé une prison : la prison numéro 6.

De la période moderne nous n’avons pas beaucoup d’informations à disposition. Il est très probable que la ville d’Atlit accueillit des activités, liées à la mer encore et à sa situation géographique qui lui confère le rôle de « porte d’entrée » sur le territoire, du temps des Ottomans. De plus, il faut rappeler que la ville médiévale d’Atlit fut détruite, les murs de défense et la forteresse démontées par les armées musulmanes au moment de la Reconquête des territoires chrétiens.

Ne restèrent que des ruines ? L’histoire d’Atlit s’est-elle arrêtée pendant plus de 500 ans ? Pour dire vrai, nous n’en savons rien et laissons les réponses à ses questions aux historiens spécialistes de la région. En revanche, on aimerait faire un bond dans l’Histoire et s’arrêter quelques instants sur Atlit au début du XXe siècle.

C’est en 1910, qu’un Juif roumain récemment immigré en Palestine encore sous autorité ottomane, redonne un nouveau souffle à la ville. Il s’agit de l’agronome Aharon Aharonson. Il est en quelque sorte le « pionnier » de la ville nouvelle d’Atlit et de ses nouvelles dynamiques, qui perdureront encore après l’Indépendance et qui évoluent encore aujourd’hui.

En 1910, A.Aharonson fonde une « colonie agricole », composée d’une communauté presqu’exclusivement juive. L’objectif d’Aharonson : mettre en valeur les sols qui bordent la mer à Atlit et développer une micro-société juive, capable de maîtriser son territoire et d’assurer ses besoins essentiels. Aharonson n’entretient pas de mauvais rapport avec les autorités ottomanes.

Au contraire, il sera même chargé par les autorités durant le Premier conflit mondial, de constituer et piloter un réseau d’espionnage contre les Britanniques. Mais l’on flaire dans son projet l’idée déjà naissante chez de nombreux Juifs à cette époque, de donner au territoire originel un nouveau souffle et de fournir aux communautés juives locales et à venir, les moyens d’assurer leur propre émancipation.

Un modèle de Kibboutz avant l’heure ? N’exagérons pas les choses tout de même… Mais le principe semble être là dès la première moitié du XXe siècle. La colonie d’Aharonson voit le jour au Sud de l’ancienne ville médiévale. C’est elle qui aujourd’hui constitue le « noyau historique » de la « ville nouvelle ». En effet, les constructions du XXe siècle ne se firent pas à partir du site médiéval d’Atlit. Elles se firent à côté, en y intégrant évidemment quelques parcelles.

Les Britanniques, du temps de leur mandat, n’ignorèrent pas Atlit. Ils y construisirent un camp militaire venant appuyer la défense de la façade maritime d’une part ainsi que celle de la ville de Haïfa, maillon essentiel du territoire (port de commerce et port industriel).

Après l’Indépendance, le camp fut utilisé comme « camp de transit » pour y accueillir et ensuite orienter sur le territoire israélien, fraîchement indépendant, les immigrants juifs venus d’Europe et d’Afrique du Nord. Aujourd’hui, le camp a été « patrimonialisé ». On peut le visiter et il fait office de « trace » historique de l’immigration juive en terre promise.

La ville d’Atlit connu quant à elle un réel essor au moment de l’indépendance et grâce à l’arrivée de nouveaux immigrants juifs, qui constituaient à la fois de nouveaux contingents pour le peuplement de la cité mais aussi de nouveaux contingents nécessaires à l’agriculture locale et à l’exploitation des ressources halieutiques. Les premières populations allogènes qui s’installèrent à Atlit, au lendemain de l’Indépendance, furent principalement des communautés juives originaires d’Afrique du Nord. Notamment du Maroc.

On y retrouve moult famille du Mellah de Fès, du Mellah de Marrakech ou d’autres grandes villes arabes du Maroc. Parfois, les immigrants nord-africains partis à des moments ou via des itinéraires différents, se retrouvèrent à Atlit quelques années après leur installation respective.

Aux dires des premiers habitants « postindépendance », il n’y avait pas grand-chose à Atlit, les premiers temps. Les autorités municipales à l’échelle locale et celles chargées de l’accueil des immigrants, firent construire des maisons et attribuèrent des logements aux familles arrivées en Israël par Haïfa. Aujourd’hui encore, quand on se balade dans Atlit, on peut reconnaître ces petites maisons en crépis, avec leur ombrage en taule ou en zinc couvrant les petites terrasses, bordé d’un jardin.

Il fallut attendre les années 1950 voire les années 1960, pour que les premiers grands ensembles furent construits dans la ville, dans l’optique de loger les familles arrivées à cette époque mais aussi pour faire face à l’afflux de travailleurs venus s’employer à l’usine de transformation de sel ou travaillant à Haïfa et sa banlieue. Ces reliques d’un temps passé sont observables à côté du stade municipal mais ont très mal vieilli. D’ailleurs, il semblerait qu’ils doivent être démolis dans les années à venir, pour être remplacés par de nouveaux grands ensembles, conformes aux normes esthétiques et fonctionnelles de notre époque.

Les nouvelles dynamiques territoriales de la ville de Atlit

La ville d’Atlit présente plusieurs types de paysages. Le centre « historique » qui témoigne de l’ancienne fonction de la ville, qui fut celle d’accueillir des flux de nouveaux immigrants juifs, à la suite de l’Indépendance du pays. Les zones résidentielles, qui ont été construites au fur et à mesure de l’avancée de la ville vers le Sud, l’Est, et l’Ouest (vers la Mer).

Les zones agricoles qui jouxtent les limites de la ville à l’Est, au Nord et au Sud des limes communales. Les zones d’exploitation halieutiques au centre Ouest de la ville, avec comme fer de lance l’usine de transformation de sel qui fonctionne encore aujourd’hui et qui se situe à quelques pas du cimetière communal dans un paysage magnifique de marrées salants.

Depuis les années 1950-1960 la ville s’est beaucoup agrandit. Le type d’habitat le plus répandu y est le lotissement individuel, ce qui pousse à croire qu’avec le temps, Atlit s’est finalement constituée comme ville résidentielle accueillant des populations travaillant sur Haïfa ou dans sa banlieue, seul véritable bassin d’emplois à l’échelle locale.

Les lotissements en question ont des aspects assez variés. De manière générale, ils sont composés d’une maison individuelle entourée d’un jardin d’une superficie comprise entre 400 et 500 m2. La variété de ses lotissements montre également la variété sociale de la ville de Atlit. Les différences de taille, de superficie, nous rappellent qu’Atlit est une ville stratifiée, où vivent des individus qui n’ont pas tous la même position sur l’échelle sociale.

Aujourd’hui cette dynamique de « résidentialisation » d’Atlit, n’a pas disparu et s’est même accrue. De nombreuses poches en cours de construction entourent le centre historique de la « ville nouvelle ». Il s’agit des quartiers de Nehalim, Yefe Nof au Nord ; de Neve Moshe à l’Est ainsi que de Neve Haperahim.

De nouvelles résidences privées sont en cours de construction, symbole de l’arrivée depuis les années 2010, d’une nouvelle population plus aisée que l’originelle et qui compte bien faire de Atlit un lieu de résidence secondaire, où passé du repos à l’occasion d’un « break ».

D’après les promoteurs immobiliers de la ville, les nouveaux investisseurs sont principalement des habitants de Haïfa, souhaitant acquérir des terrains pour y construire des résidences secondaires. Qui seront soit habitées de manière temporaire, soit mis en location. Dernière option qui va sûrement dynamiser l’activité immobilière et entraîner à la longue une augmentation du foncier. Mais cela reste à voir, le phénomène est encore trop précoce pour être profondément observé.

D’autres sont des familles souhaitant quitter Haïfa et sa banlieue dans l’optique de s’installer dans une petite ville, cosy en bord de mer. Autres motivations qui elle aussi pourrait entraîner une refonte du paysage géographique et socio-économique de la ville. Les habitats pourraient changer d’une part. D’autre part, si des populations originaires de l’urbanité et possédant des revenus supérieurs à la population « autochtone » de Atlit s’y installait, alors pourrait se profiler à Atlit une sorte de « gentrification » de la ville.

Ce qui pourrait donner lieu à une exurbanisation des population autochtones les plus fragiles économiquement, qui n’auraient plus les moyens de suivre les augmentations du foncier, de l’immobilier ainsi que des prix à la consommation, du fait de l’installation de populations plus aisées. Mais il est trop tôt pour prévoir un tel scénario et rien ne nous dit à l’heure actuelle que les projets immobiliers en cours ont pour optique de construire des résidences principales. Pour le moment, des projets dont on a pu prendre connaissance, il s’agissait de résidences secondaires individuelles.

Ces nouvelles dynamiques semblent indiquer qu’Atlit va progressivement s’intégrer à l’aire urbaine de Haïfa. S’intégrer géographiquement, puisqu’elle l’était déjà dans le champ économique. Elle constituera peut-être dans les années à venir, l’une des villes de la banlieue proche de Haïfa. Dans tous les cas, sa tranquillité et ses paysages exceptionnels (notamment la plage de Neve Yam, commune jouxtant celle d’Atlit au Sud-Est) semblent attirer de nouvelles populations, qui sont en train de transformer le paysage originel d’Atlit.

La ville accueille également depuis moins d’une dizaine d’années un petit canyon qui témoigne du dynamisme de la ville. Outre un centre résidentiel et balnéaire (à moindre échelle), Atlit semble également constituer un « centre commercial ».

En revanche, rien ne garantie que le centre commercial d’Atlit représentera un centre attractif local, dans la mesure où la concurrence est rude pour ces établissements, sachant que Haïfa et sa banlieue sont déjà des centres commerciaux très importants qui captent davantage les flux de clients vivant dans la ville, dans sa banlieue ou dans les villes limitrophes.

Mais le fait qu’une petite ville comme Atlit se dotent d’un centre commercial, petit soit-il, nous indique que la ville connaît bel et bien de nouvelles dynamiques. En particulier, qu’une nouvelle population semble voir le jour.

Atlit, ville pluriséculaire, semble prendre la voie de la mutation. Même si le phénomène nous parait encore très jeune, il serait intéressant de regarder ce qu’il en sera dans cinq à dix années.

En tout cas, la ville de Atlit est une ville charmante du District de Haïfa tant dans ses paysages que dans son histoire. Bien que les goût soient question de subjectivité, disons pour clore ce billet et utiliser une expression française, que la petite ville de Atlit « en vaut le détour ».

Croquis de synthèse

à propos de l'auteur
Géographe de formation, Nathan porte de l'intérêt pour les sujets géopolitiques, de géographie culturelle et d'observation politique dans le contexte israélien, étasunien et français, en essayant de mêler les trois.
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