Assad renvoie en Iran le commandant du Corps des Gardiens de la révolution islamique

Le général iranien Javad Ghaffari dirigeant le Corps des gardiens de la révolution islamique en Syrie. [Photo diffusée en ligne]
Le général iranien Javad Ghaffari dirigeant le Corps des gardiens de la révolution islamique en Syrie. [Photo diffusée en ligne]

La décision d’Assad de renvoyer en Iran le commandant du Corps des Gardiens de la révolution islamique, Jawad Ghaffari, est très symbolique et lourde de conséquences car cet Iranien était l’homme le plus fort de Syrie. L’entourage présidentiel avait émis de nombreuses critiques sur cette présence iranienne en Syrie. Il s’agit d’une figure importante mise à l’écart.

Feu Kassem Soleimani était le commandant de la force Al-Quds et son adjoint était Jawad Ghaffari, «commandant des forces iraniennes en Syrie». Au-dessous d’eux se trouvaient deux membres du Hezbollah, Yassir Ahmed Daher et Hasan Yusuf, chargés d’attaquer Israël avec des drones, mais qui ont été éliminés à temps lors des attaques israéliennes près de Damas dans la nuit du 25 août 2020.

La question du rôle exact de Jawad Ghaffari a été posée car il ne figurait sur aucun organigramme iranien. En raison de sa mission critique en Syrie, son nom gardé secret était interdit de diffusion. Les renseignements israéliens en savent un peu plus à présent. Jawad Ghaffari, dont le nom d’origine serait Ahmed Madani, a combattu en Irak entre 1980 et 1988 aux côtés de Qassem Soleimani.

Il a été nommé commandant de toutes les milices chiites en Syrie après que le général de brigade Hossein Hamadani a été tué près d’Alep en octobre 2015. Il était installé sur la base militaire de Ruqayyah, entre les villages de Jarrah et Tat à l’ouest du lac Al Jaboul, à 30 km au sud-est du centre-ville d’Alep et à 5 km au sud du district de Safira. Cette base militaire est également le lieu où sont stationnés les bataillons spéciaux «Sabireen».

Selon certaines sources confirmées par le commandant militaire iranien Mohammad Bagheri, l’Iran y a lancé des activités de production de missiles. Ce commandant du CGRI déplace et répartit ses milices sectaires depuis des pays comme l’Irak, le Liban et l’Afghanistan, pour réaliser l’ambition du CGRI de créer une voie terrestre reliant Téhéran à Beyrouth.

Son rôle est une tentative de renforcer sa présence dans le pays et de favoriser ses visées expansionnistes en Syrie et dans la région. Il est le cerveau qui dirige le bras du CGRI en territoire syrien, en totale indépendance par rapport au régime syrien, malgré les efforts déployés pour montrer que son action est destinée à venir en soutien aux Syriens ou au régime. Il commande également une unité spéciale composée de 7.000 combattants de diverses nationalités, dont des Irakiens, des Iraniens, des Syriens, des Libanais, des Afghans et des Pakistanais.

Ghaffari a pris le commandement de la plupart des unités du Hezbollah libanais, de la brigade irakienne al-Noujaba, de la brigade afghane Fatemiyoun et de la brigade pakistanaise Zaynabiyoun après la mort de l’ancien commandant du CGRI Hussein Hamadni en Syrie dans des circonstances mystérieuses.

Jawad Ghaffari s’était fait connaître durant le siège d’Alep. En décembre 2016, les forces du régime soutenues par la Russie et l’Iran avaient assiégé l’est d’Alep. Après des négociations entre la Russie et la Turquie, un accord avait été trouvé pour l’évacuation des opposants et des civils assiégés. Mais malgré l’accord, les milices chiites sous son commandement ont tiré sur des convois d’évacuation, tuant des dizaines de civils. C’est pourquoi, l’organisateur de cet attaque est qualifié selon ses admirateurs de «libérateur» et selon l’opposition de «Boucher d’Alep».

L’absence de Soleimani transforma Ghaffari en figure clé de la Syrie. Il était en première ligne depuis le début de la guerre après avoir noué des relations avec l’appareil militaire et sécuritaire en Syrie. Il a poursuivi l’agenda de Soleimani. L’attitude rigide qu’il a affichée lors de l’évacuation d’Alep en 2016 est également l’une des caractéristiques qu’il partage avec son mentor. Les attaques des milices chiites et la prise de Saraqib ont servi de messages de détermination pour montrer qu’il n’y aura pas de déclin des intentions iraniennes.

Au cours de ses six années en tant que commandant de la Force Qods du CGRI en Syrie, Ghaffari a supervisé les principales étapes du combat. Il a participé à toutes les batailles, a aidé à former les Forces de défense nationale en 2013 et était assez fort pour saboter un accord entre les Russes et les Turcs pour évacuer les combattants de l’opposition. Mais il était devenu un handicap dès lors que la guerre était pratiquement terminée.

Le régime syrien et les Russes le considéraient comme un fauteur de troubles qui n’était pas prêt à compromettre son pouvoir et son influence à tout prix. La décision de le licencier avait été prise trois semaines avant la visite à Damas du ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, Abdullah bin Zayed. El-Assad a demandé expressément aux Iraniens de rappeler Ghaffari s’ils voulaient «préserver les liens solides entre les deux pays».

Il a exigé que les Iraniens et leurs alliés quittent complètement Damas. La décision d’Assad est contestée par un clan qui exige du respect vis-à-vis d’un officier qui a fait beaucoup pour la Syrie durant cette dernière décennie. Mais à l’opposé, la première dame Asma el-Assad et le général Maher el-Assad, le frère cadet du président et commandant de la tristement célèbre quatrième division, estiment que la guerre est terminée et qu’il faut se préparer au processus de reconstruction pour une réconciliation nationale.

L’Iran sacrifie l’un de ses commandants pour ménager ses relations avec la Syrie. Après dix ans de combats en Syrie, l’Iran n’acceptera pas que Damas sorte de «l’axe de la Résistance» mais l’on ignore les options à la disposition des Mollahs. On voit dans cette mise à l’écart de Ghaffari une volonté de désescalade pour maintenir ce qui peut être sauvé par les Iraniens en Syrie. Mais pour Assad, en éloignant le mauvais génie iranien, il cherche à renouer avec les pays arabes pour conforter sa survie.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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