Arménie-Azerbaïdjan : le dilemme d’Israël

© Stocklib / Sergei Babenko
© Stocklib / Sergei Babenko

La vente d’armes est une des sources majeures de revenus pour de nombreux pays, y compris bien sûr pour Israël qui se positionne parmi les dix premiers fournisseurs du monde. Mais dans ce métier n’interviennent jamais les sentiments.

Cependant, les vendeurs estiment parfois avoir le droit de contrôler leur utilisation ou de sélectionner contre qui elles peuvent être librement utilisées. Ce fut le cas du général de Gaulle, en juin 1967, quand il a décrété un embargo contre Israël pour empêcher que les pays arabes, ses alliés, ne soient trop rapidement défaits.

Mais la problématique actuelle se pose parce que deux belligérants, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, sont des alliés d’Israël et que ce dernier est équipé à 80% d’armement israélien. Cependant, on ne vend pas d’armes uniquement pour les exposer lors des défilés militaires mais bien pour se défendre ou attaquer si nécessaire. Israël a vendu des armes à l’Azerbaïdjan pour contrecarrer les velléités de l’Iran, mais n’imaginait jamais qu’elles seraient utilisées contre l’Arménie. C’était un risque imprévisible.

La vente d’armes à l’Azerbaïdjan ne s’expliquait pas uniquement par des intérêts financiers mais essentiellement pour des raisons stratégiques. Il s’agissait en 2016 de la consécration d’une longue période de collaboration entre ces deux pays due à l’activisme du ministre Avigdor Lieberman qui, le premier, avait fait part de ses doutes sur la solidité de l’alliance avec les Turcs. Il avait donc tenté de la combler par une ouverture vers les pays du Caucase, l’Azerbaïdjan en particulier.

Cette région avait été arrachée à l’Iran par la Russie tsariste, puis remodelée par les Soviétiques qui ont sécularisé sa population. La présence russe a déconnecté la population de la religion, donc devenue moins intégriste au regard des Iraniens. Les dirigeants de l’Azerbaïdjan, comptant parmi les élites politico-intellectuelles sensibles aux valeurs de l’Occident, ont été très inquiets de l’avènement du régime islamique en Iran. Les péripéties nucléaires du régime ont rendu exécrables les relations entre ces deux pays. La frontière commune, qui s’étend sur 560 kilomètres, est devenue une barrière idéologique dont s’est servi Israël pour ouvrir de nouvelles alliances.

Les États-Unis et Israël ont fait de cette ex-République soviétique un atout dans la guerre secrète qu’ils mènent contre l’Iran et ses ambitions nucléaires. Cet ancien satellite soviétique est totalement sous influence occidentale depuis 2008, à la suite de la signature de contrats d’armement israélien de plusieurs centaines de millions de dollars. En échange, Israël a pu ainsi disposer de facilités dans ce pays limitrophe de l’Iran, lui permettant d’avoir un œil électronique permanent sur tout ce qui s’y passe.

Selon certaines indiscrétions, des avions militaires de l’État juif s’entraînent dans l’espace aérien de l’Azerbaïdjan pour tester la réaction des systèmes de défense iraniens. Les services de renseignement iraniens laissent entendre qu’Israël a transféré vers l’Azerbaïdjan, via la Géorgie, autre nouvel allié de l’État juif, plusieurs escadrilles de bombardiers à des fins d’exercice tandis que des troupes spéciales américaines se sont installées à la frontière dans l’intention, selon eux, d’aider à une éventuelle frappe.

Les Iraniens craignent toujours une attaque préventive israélienne bien qu’elle ne soit pas dans les cartons dans l’attente d’un nouvel accord nucléaire qui tarde à venir. Mais Israël reste sur pied de guerre. Si la présence physique israélienne à la frontière entre l’Iran et l’Azerbaïdjan n’a jamais été reconnue officiellement, les services de renseignement occidentaux attestent de l’augmentation du nombre de «conseillers techniques militaires juifs».

Dans ce contexte, l’Azerbaïdjan reste très prévoyant face aux capacités de nuisance des mollahs iraniens. De son côté, Israël garde toujours le secret sur ses échanges militaires mais le président azéri, lui-même, a choisi de dévoiler les chiffres exacts de la collaboration militaire avec les industries militaires israéliennes. En fait ces relations avec un pays, certes musulman mais laïc, avaient aussi pour but de contrebalancer celles avec la Turquie qui avaient été suspendues par le bon vouloir d’Erdogan, puis renouées depuis.

Il est vrai que les armes, et surtout l’argent, sont le nerf de la guerre. L’Azerbaïdjan a acheté des drones armés israéliens utilisés pour attaquer des cibles arméniennes dans la région du Nagorno-Karabakh et cherche à obtenir le système de défense anti-missiles Dôme de Fer. En fait, l’Azerbaïdjan a remplacé la Turquie dans le symbole d’une coopération militaire entre un État musulman et l’État juif. On comprend ainsi pourquoi Israël tient à cette alliance.

L’Arménie en revanche, pays chrétien depuis le IVe siècle, a vécu une histoire tumultueuse depuis son indépendance en 1991. Cet État pauvre et enclavé a connu son lot de révoltes et de répressions meurtrières, ainsi que des scrutins très contestés, sur fond de dérives clientélistes et autoritaires par ses différents dirigeants. L’Arménie faisait partie de l’Urss jusqu’en 1991, date de l’obtention de son indépendance. Elle a établi des relations diplomatiques avec Israël en avril 1992.

De 1993 à 2007, la représentation israélienne était desservie par l’ambassade d’Israël en Géorgie. En 1996, Tsolak Momjian avait été nommé consul honoraire d’Arménie à Jérusalem. Onze ans plus tard, Shmuel Meirom avait rejoint son poste d’ambassadeur d’Israël en Arménie tandis qu’Armen Melkonian prenait ses fonctions d’ambassadeur arménien en Israël en 2012, avec résidence au Caire.

En septembre 2020, l’Arménie a annoncé l’ouverture de son Ambassade à Tel Aviv avec pour ambassadeur Armen Smbatyan qui a ouvertement espéré l’interruption de ventes d’armes à l’Azerbaïdjan. Mais le président Armen Sarkissian avait signé en 2021 une ordonnance le relevant de ses fonctions pour raisons personnelles. Fin décembre 2021, il nommé Arman Hakobyan ambassadeur de la République d’Arménie en Israël.

Les relations entre Israël et l’Arménie ont toujours été très timides et pourtant ces deux pays se trouvaient en communauté de destin pour avoir souffert d’un génocide. Mais la realpolitik prime sur les sentiments ; Israël n’a jamais voulu reconnaitre le génocide commis par les Turcs pour éviter de se brouiller avec Erdogan qui, lui, se permettait tout.

L’Arménie est restée tributaire des Russes car elle est entièrement équipée de matériel soviétique puis russe et depuis quelques temps chinois. C’est une chasse gardée de Poutine. Depuis son indépendance, l’Arménie a maintenu une politique équilibriste en essayant d’avoir de bonnes relations avec la Russie et l’Iran d’une part et l’Occident d’autre part. L’isolement géographique de l’Arménie est accentué par la fermeture de deux de ses frontières terrestres avec la Turquie et l’Azerbaïdjan. Elle n’a pas jugé utile d’exploiter la rupture israélo-turque pour se positionner du côté d’Israël qui jugeait suspectes ses bonnes relations avec l’Iran.

L’Arménie apparaît comme un allié fiable pour Téhéran qui y voit une petite porte d’entrée vers l’Europe, ainsi qu’un moyen de conserver des liens forts avec la Russie. De son côté, l’Arménie s’est naturellement tournée vers l’Iran après la fermeture de deux de ses frontières au début des années 1990, décision concrétisée par la construction d’un pont sur la rivière Araxe frontière entre les deux pays, et l’ouverture d’une liaison aérienne entre les deux capitales.

Le rapprochement des deux pays a été par la suite facilité par l’élection en février 1998 de Robert Kotcharian à la présidence de l’Arménie, plus favorable à l’Iran que son prédécesseur Levon Ter-Petrossian. En mai 2011, l’Iran et l’Arménie ont signé un protocole d’accord pour renforcer leur coopération dans les domaines énergétique, commercial et industriel.

Parce que l’armée azerbaïdjanaise a déployé des drones de fabrication israélienne contre les forces arméniennes lors des violents combats qui ont éclaté dans la région séparatiste du Haut-Karabakh, l’Arménie avait rappelé son ambassadeur auprès d’Israël pour protester contre les ventes d’armes très importantes de l’État hébreu à l’Azerbaïdjan (375 millions de dollars entre 2017 et 2019) : «Pour nous, la fourniture d’armes ultramodernes par Israël à l’Azerbaïdjan est inacceptable, surtout maintenant, dans les conditions de l’agression de l’Azerbaïdjan avec le soutien de la Turquie», avait déclaré la porte-parole du ministère arménien des Affaires étrangères Anna Naghdalyan.

En écho, le ministère israélien des Affaires étrangères avait publié une déclaration disant : «Israël attache de l’importance à nos relations avec l’Arménie et, à cause de cela, considère l’ambassade arménienne en Israël comme un outil important pour promouvoir le bénéfice des deux peuples».

Si la mauvaise humeur des Arméniens peut se comprendre, Israël n’a aucune raison de renoncer à son amitié avec l’Azerbaïdjan qui n’a jamais failli. Par ailleurs, les relations commerciales militaires sont antérieures à ce conflit. L’Arménie n’a jamais montré d’activisme pro-israélien, a joué sur plusieurs tableaux et s’est rapprochée tardivement de l’État juif.

Cependant, l’Arménie subit la pression constante de la Turquie et elle n’aurait donc pas intérêt à couper les ponts avec Israël qui peut la protéger et qui pourrait parfaitement intervenir comme médiateur entre ses deux alliés, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Elle n’a pas intérêt à miser sur Erdogan qui pourrait n’en faire qu’une bouchée.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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