Archétypes historiographiques et les Juifs du Maroc

Le roi Mohammed VI et le rabbin Israël Goldberg lors de leur rencontre, le 25 mars 2018, rue des Rosiers, à Paris (Crédit : Facebook / Israël Goldberg)
Le roi Mohammed VI et le rabbin Israël Goldberg lors de leur rencontre, le 25 mars 2018, rue des Rosiers, à Paris (Crédit : Facebook / Israël Goldberg)

L’épopée sioniste s’est constituée autour d’une succession de concepts structurants qui ont façonné le récit national juif. Les communautés juives du XXᵉ siècle ont été décrites selon un prototype historiographique homogène, qui subordonne leurs trajectoires historiques à un cadre interprétatif préétabli.

Un répertoire de notions – émancipation, assimilation, antisémitisme, sionisme – a ainsi servi de grille de lecture quasi-exclusive, déterminant les étapes de l’histoire des communautés juives, tout en postulant une opposition binaire entre, d’une part, l’assimilation à la société environnante, et, d’autre part, le maintien d’une identité ethno-juive indissociable du sionisme. Hérités des travaux de Heinrich Graetz, Simon Doubnov et Ben-Zion Dinur, ces modèles historiographiques continuent de dominer l’université israélienne, en particulier dans les départements d’histoire du peuple juif, institutionnellement séparés des départements d’histoire générale.

Les schémas interprétatifs élaborés pour penser le destin d’un « peuple éternel » à l’époque moderne se révèlent largement inadéquats pour appréhender la situation des Juifs dans les pays musulmans, et même dans certaines régions d’Europe orientale où prévaut le plus souvent une configuration identitaire tripolaire plutôt que binaire.

La communauté juive marocaine du XXᵉ siècle a évolué dans un espace de tensions entre trois pôles : une identité juive spécifique, une formation culturelle largement façonnée par la France, et une insertion politique et sociale au sein de la société marocaine. L’arbitrage entre ces pôles s’est d’abord manifesté par un alignement sur la France et sa culture, avant de se transformer en une identification brève et fragile à l’État marocain indépendant.

Toutefois, l’incertitude politique et la crainte d’un avenir perçu comme instable ont conduit une part importante de la communauté à choisir l’émigration hors du Maroc. Les émissaires israéliens ont alors scellé le sort de cette communauté sur la base d’un diagnostic erroné : convaincus de l’existence d’un danger imminent, ils se sentirent investis d’une mission de « sauvetage », indépendamment du coût humain et social qu’elle impliquait.

À ces biais s’ajoute l’incapacité de nombreux historiens à se défaire d’une terminologie héritée du discours colonial. Ainsi, l’histoire des États indépendants est qualifiée de « postcoloniale », tandis que leur passé antérieur à la conquête impériale est relégué au statut « précolonial ». Le colonialisme devient dès lors à la fois le point de départ chronologique et le point de vue analytique, comme si l’écriture de l’histoire s’inscrivait dans la nostalgie implicite du colonisateur. Ce regard désigne le colon français installé au Maroc comme un « Marocain », tandis que l’habitant autochtone est réduit à la catégorie d’ « Arabe ». Bien après la disparition de l’ordre colonial, certains continuent d’employer des notions paternalistes telles que « indigènes », ou invoquent le « multiculturalisme » comme un écran idéologique, destiné à promouvoir un folklore ethnique appauvri au détriment d’un véritable engagement culturel et intellectuel.

Les dirigeants israéliens ont élaboré leur politique à l’égard des communautés juives de la diaspora à partir d’un axiome capital : l’antisémitisme serait universel, intemporel et inéluctable, de sorte que toute collectivité juive hors d’Israël serait promise, tôt ou tard, à la destruction. L’État d’Israël se devait donc d’anticiper ce destin supposé en transférant ces populations sur son territoire. Après la Shoah, le judaïsme nord-africain est apparu comme le principal réservoir démographique juif à l’échelle mondiale.

Pour l’orthodoxie juive, ces communautés étaient appelées à assurer la continuité du judaïsme, face au spectre de l’assimilation. Du point de vue de l’État, elles constituaient une source de main-d’œuvre indispensable à la consolidation de la présence juive, afin de résoudre ce que l’on désignait alors comme la « question démographique ». La proclamation solennelle de l’indépendance ne suffisait pas : chacun savait qu’un État ne pouvait durablement subsister avec une population juive limitée à 600 000 personnes.

Le récit national s’est ainsi cristallisé autour de l’idée que, sans le sauvetage des Juifs de la diaspora face à la menace antisémite, Israël manquerait à la justification même de son existence, existence qui, dans les premières années, demeurait profondément incertaine. C’est dans ce cadre idéologique qu’il convient de comprendre l’acharnement des dirigeants israéliens à organiser le transfert des Juifs du Maroc, au prix de risques considérables et de sacrifices humains avérés.

Bien que la mise en œuvre de cette politique ait progressivement révélé une réalité en contradiction avec l’idéologie dominante, l’intensité de l’engagement et la pression morale pesant sur les émissaires les ont empêchés de reconsidérer leurs présupposés ; leur conduite répondait davantage aux attentes projetées sur eux qu’à l’évaluation lucide de la situation sur le terrain.

L’écrivain tangérois Carlos de Nesry soulignait avec force la spécificité de l’histoire des Juifs du Maroc par rapport à celle du « peuple éternel » :

C’est une erreur de penser que le Maroc fut, pour les Juifs partisans de la marocanisation, ce que la France fut pour les Juifs de France ou l’Angleterre pour les Juifs d’Angleterre. Affirmer cela reviendrait à céder à une interpolation trompeuse.

Le représentant du Congrès juif mondial, Alexander Easterman, insistait lui aussi sur cette distinction fondamentale.

Selon lui, l’histoire de la diaspora juive en Europe orientale est dominée par la figure du Juif marginalisé, condamné à l’errance et à la quête permanente d’un refuge et de subvenir à ses besoins. Au Maroc, en revanche, la situation était inverse :

Les Marocains s’attachaient de toutes leurs forces aux Juifs de leur pays, tant sur le plan politique qu’économique.

À l’opposé de cette lecture, la ministre des Affaires étrangères Golda Meir inscrivait le naufrage du navire d’immigrants Egoz dans la continuité des épreuves infligées aux Juifs, l’interprétant comme un épisode supplémentaire de la lutte millénaire contre l’antisémitisme en vue de l’immigration vers Israël. Moshe Sharett partageait cette vision, voyant dans cette tragédie une nouvelle page de la martyrologie juive :

Je pense que, dans toute la martyrologie de notre immigration jusqu’à présent, il n’y a pas eu de chapitre comparable à celui de l’immigration actuelle en provenance du Maroc.

à propos de l'auteur
Yigal Bin-Nun. Historien. Chercheur à l'Université de Tel-Aviv à l'Institut Cohen pour l'histoire et la philosophie des sciences et des idées. Il est titulaire de deux doctorats obtenus avec mention à Paris VIII et à EPHE. L'un portant sur l'historiographie des textes de la Bible et l’aure sur l’histoire contemporaine. Il se spécialise en art contemporain, à la performance art, à l'inter-art et à la danse postmoderne. Il a publié deux livres, dont le best-seller Une brève histoire de Yahweh. Son nouvel ouvrage, Quand nous sommes devenus juifs, remet en question certains faits fondamentaux sur la naissance des religions.
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