Arabes, Turcs et idées reçues

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s'exprimant à la suite d'une réunion du cabinet à Ankara, en Turquie, le mardi 17 novembre 2020. La Turquie réintroduit une série de restrictions, y compris des verrouillages partiels le week-end, dans le but de ralentir la flambée des cas de COVID-19 dans le pays. (Présidence turque via AP, Pool)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan s'exprimant à la suite d'une réunion du cabinet à Ankara, en Turquie, le mardi 17 novembre 2020. La Turquie réintroduit une série de restrictions, y compris des verrouillages partiels le week-end, dans le but de ralentir la flambée des cas de COVID-19 dans le pays. (Présidence turque via AP, Pool)

Mort brutalement d’une hémorragie cérébrale en 1880, Gustave Flaubert n’eut pas le temps d’achever deux de ses ouvrages, publiés plus tard d’après des manuscrits retrouvés, «Bouvard et Pécuchet» et «Le dictionnaire des idées reçues».

Concernant ce dernier, il avait commencé, depuis très longtemps, à compiler des notes listant quelques poncifs de l’époque. Pour se limiter par exemple à des préjugés sur quelques peuples et pays : «Italie. Doit se voir immédiatement après le mariage. Donne bien des déceptions, n’est pas si belle qu’on dit» ; «Italiens. Tous musiciens, traîtres»; «Anglais. Tous riches».  

L’époque actuelle voit porté le zoom de l’actualité sur des pays appelées arabes (aux identités plus complexes), et sur la Turquie, en raison de l’activisme politique et militaire de Recep Tayyip Erdogan. Mais faut-il rester superficiel et pousser le bouchon jusqu’à mettre dans le même sac l’ensemble du monde arabe et la Turquie moderne, héritière d’un Empire disparu il y a un siècle ?

Faut-il vendre au grand public et sur des stations populistes de radio et télévision, l’image d’un immense «Empire du mal» uni à nos portes, œuvrant à souffler partout sur les braises de l’islam radical, voire même prêt à nous envahir militairement comme jadis les Ottomans, stoppés lors du second siège de Vienne en 1683 ?

Ce serait digne d’un nouveau délire raciste d’Éric Zemmour – ce grand spécialiste de Pétain, qu’il présente en sauveur des Juifs. Pour le dire encore plus précisément : entre Turcs et Arabes, le fossé historique et culturel est profond ; et les États arabes voient presque tous la Turquie avec plus de peur que de sympathie.

Pour les pays arabes, nos motifs d’inquiétude sont parfaitement honorables : ce sont des voisins directs d’outre-Méditerranée ; ils ont fait hier et aujourd’hui l’actualité, surtout depuis le tournant des années 2000 avec le 11 septembre et le terrorisme islamiste qui s’est importé chez nous, sans oublier bien sûr l’enchainement des guerres, souvent civiles et devenues internationales. À ceci s’ajoute la réalité d’une immigration, vue avec raison comme mal gérée.

Pour la Turquie, il faut reconnaitre que les Français moyens l’ont longtemps considérée comme un Ovni. Ne parlons pas des vraiment mal informés qui continuent de confondre Arabes, Turcs et Iraniens. L’immigration turque date déjà d’une cinquantaine d’années, mais elle conserve une implantation limitée à quelques grandes villes dont Paris, et Strasbourg, au voisinage d’une Allemagne avec laquelle leur relation est très ancienne.

On ne la connait pas vraiment, peu par exemple savent qu’elle comprend aussi une part importante de Kurdes s’estimant brimés dans leur pays : à ce sujet, j’avais consacré une émission à la ténébreuse affaire des trois militantes du PKK assassinées en plein Paris par les services secrets turcs (1).

Clairement la réislamisation galopante de la Turquie, gouvernée maintenant depuis près de vingt ans par l’AKP, inquiète d’autant qu’elle se projette à l’extérieur en symbiose avec les Frères musulmans, voire même avec ses succursales terroristes comme le Hamas palestinien. Et, de la Mer Égée où la flotte turque provoque la Grèce, à la Libye où Emmanuel Macron et Erdogan soutiennent deux camps opposés, cette inquiétude se comprend parfaitement.

Mais commençons par l’Histoire éloignée, en tordant le cou à la légende d’un Empire arabe, ancien et homogène que nous aurions toujours eu sur notre flanc. Tout commence par l’invasion d’une grande partie du Moyen-Orient puis de l’Afrique du Nord, à l’époque des Califes qui ont créé le premier Empire, celui des Omeyades.

Ce sont des cavaliers arabes qui ont permis des victoires militaires fulgurantes contre l’Empire Byzantin et l’Empire Sassanide (Perse). Mais ils n’étaient que quelques dizaines de milliers : écouter à ce sujet mon interview de Geneviève Chauvel à propos de son livre «Les cavaliers d’Allah» (2).

Converties de gré ou de force, les populations locales ont été d’abord islamisées – même si de fortes minorités chrétiennes ont subsisté au Moyen-Orient jusqu’au siècle dernier. Mais surtout, elles ont été arabisées : l’apprentissage de la langue arabe, nécessaire pour lire le Coran, a fait naitre une composante culturelle commune, d’autant plus facilement que la notion de conscience nationale ne faisait pas vraiment partie des repères, et pas seulement sous leur latitude.

Ceci dit sans oublier, bien sûr, que de l’Atlas Marocain à la Kabylie en passant par des minorités chrétiennes du Levant, les dialectes d’origine ont été conservés. Mais ignorer les métissages et la promotion incontournable des Berbères, devenus soldats dès la conquête de l’Espagne, puis pour certains des élites locales, est un contre-sens historique grossier.

Une fois posé cela, il faut démythifier la notion «d’unité arabe séculaire». Assez vite, les Empires basés à Damas puis à Bagdad se sont disloqués, leurs propres capitales étant conquises par d’autres, notamment les Mongols. Au Maghreb, des dynasties locales se sont constituées. Puis, pour les pays devenus de nos jours le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, d’autres envahisseurs sont arrivés par vagues et, même s’ils ne s’y sont pas définitivement implantés, ont encore plus augmenté le brassage des populations.

Autre réalité : selon les pays et en raison d’une dynamique historique propre, l’identité arabe n’était pas une «essence», mais un référent politique, qui a joué son rôle tardivement et selon les acteurs et les pays. Comme devait le dire l’historien Jean-Pierre Filiu dans une de mes interviews (3), l’identité des populations locales au Moyen-Orient se définissait d’abord par leur religion.

Ce n’est pas un monde arabe qui a été colonisé par la France et d’autres pays européens, mais des populations largement arabophones, faisant la plupart partie de l’Empire Ottoman, à l’exception du Maroc et de la Tunisie.

Et on en arrive ici à la relation avec les Turcs. L’Empire ottoman était une structure souple, laissant place à une autonomie plus ou moins grande selon les régions, et engendrant même des dynasties locales comme à Tunis ; où le drapeau est – qui le remarque ? – celui de la Turquie avec une inversion des couleurs.

Mais c’était trop peu, pour des populations accédant à une conscience nationale tardive à la fin du 19ème siècle. Le nationalisme arabe, théorisé à Damas, Beyrouth et au Caire, se voulait d’abord antiturc. Les Arméniens, victimes du génocide de 1915 furent ainsi bien accueillis par les populations locales.

On connait la suite de l’histoire : nouveaux États définis par les frontières des mandats de la SDN (Liban, Syrie) ; vieilles nations, accédant peu à peu à l’indépendance en s’identifiant à une Histoire arabe largement reconstruite (Égypte) ; État tampon rassemblant des minorités antagonistes (Irak) voire opprimées (les Kurdes là-bas comme ailleurs).

Le référent arabe est devenu, après ces premières indépendances, un élément identitaire et fédérateur contre le colonialisme encore effectif au Maghreb, Le Caire devenant ainsi la base arrière du FLN. Des idéologies d’essence religieuse comme celle des Frères musulmans vont jouer rapidement la carte nationaliste. Très vite, nationalisme et islam vont devenir chez les Arabes les deux faces d’une même médaille !

La suite de l’histoire contemporaine est trop connue pour qu’on y revienne en détail. La Ligue Arabe fut créée en mars 1945, et sa principale entreprise fut la guerre d’invasion contre Israël dès sa naissance (1948), puis quatre décennies de refus de toute paix, avec la mise à l’écart de l’Égypte après son traité signé en 1979.

Cela jusqu’à sa réadmission piteuse, les accords d’Oslo en 1995 et la proposition en 2002 d’une normalisation globale avec l’État juif, dans des conditions certes discutables. Aujourd’hui, presque aucun journaliste de la presse française n’a relevé le refus de la Ligue de condamner les accords de normalisation signés avec les Émirats Arabes Unis et le Bahreïn.

Certes, est bien acté le déclin du nationalisme arabe après la Guerre des Six Jours et la mort de Nasser, au profit de l’islamisme politique. Mais, si le rêve d’un nouvel Empire arabe et islamique a inspiré des dizaines de milliers de combattants et terroristes sous la bannière du Daesh, ce proto État fut écrasé à coups de bombes et de missiles, largués par des avions occidentaux basés dans des pays arabes. Bref, vendre à un public de primaires l’image d’un nouvel Empire de Mahomet prêt à nous envahir relève du grand guignol.

Considérons les prises de position de la Ligue Arabe et de ses principaux poids lourds face à la nouvelle Turquie islamiste. Certes moribonde, cette institution qui n’a jamais eu de pouvoir opérationnel s’est réveillée récemment pour voter deux résolutions, l’une en avril 2018, l’autre en octobre 2019, résolutions qui ont condamné l’invasion d’un pays arabe, la Syrie, par l’armée turque venue pourchasser les Kurdes au Nord du pays.

Sur le plan bilatéral, on se souvient de la crise ouverte entre la Turquie et l’Arabie Saoudite, à la suite de l’assassinat de l’opposant Jamal Kashoggi dans les locaux du consulat saoudien. On rappellera le blocus décidé par la plupart des monarchies du Golfe contre le Qatar, base arrière des Frères musulmans et soutenu y compris militairement par la Turquie. Fracture, aussi en Libye, où le gouvernement légitime de Tripoli, tendance islamiste et soutenu par des mercenaires à la solde de la Turquie, est en conflit avec l’armée du Maréchal Khalifa Haftar, aidé par l’Égypte et les Émirats.

Il faut, enfin, analyser plus en profondeur l’impact réel de l’engagement islamiste de Recep Tayyip Erdogan pour ce qui concerne la France. On l’a vu insulter Emmanuel Macron après ses propos sur les caricatures, ce que n’a osé faire aucun dirigeant arabe. Sur le terrain religieux, un article bien documenté des «Décodeurs» du journal Le Monde répond à des nouvelles idées reçues (4), en particulier l’affirmation que la Turquie financerait la moitié des mosquées françaises. La nouvelle loi qui sera présentée à l’Assemblée Nationale le 9 décembre prévoit notamment une certification nationale des imams.

Clairement, l’islam turc est le plus dans le collimateur, étant le moins intégré – culte assuré par des quasi-fonctionnaires, payés par leur pays et qui ne passent que quelques années en France : lire à nouveau cet article du journal Le Monde (4). Alors que la grande majorité des mosquées sont fréquentées en même temps par des populations d’origine maghrébine ou africaine, les franco-turcs ne se mélangent pas aux autres : mais ne le dites surtout pas à nos grands experts en salafisme, qui guettent toujours une armée de Sarrazins et d’Ottomans réunis.

  1. Entretien avec Laure Marchand
  2. Entretien avec Geneviève Chauvel
  3. Entretien avec Jean-Pierre Filiu
  4. Article du « Monde »

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris depuis plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF depuis 2009, il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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