Après Netanyahou

Le Premier ministre israélien sortant Benjamin Netanyahu siège lors d'une session de la Knesset à Jérusalem le dimanche 13 juin 2021. (Photo AP/Ariel Schalit)
Le Premier ministre israélien sortant Benjamin Netanyahu siège lors d'une session de la Knesset à Jérusalem le dimanche 13 juin 2021. (Photo AP/Ariel Schalit)

Le premier mois du « gouvernement du changement » se termine. Je regarde autour de moi: aussi incroyable que cela puisse paraître, alors même que Binyamin Netanyahou n’est plus Premier ministre depuis quelques semaines déjà, le soleil se lève chaque matin, la Terre tourne, des millions d’Israéliens se lèvent, vont au travail, maudissent les embouteillages, se collent au conditionnement d’air et rentrent chez eux en faisant des rêves de vacances et voyages, malgré la sourde inquiétude que continue de causer le Covid-19, que l’on croyait vaincu.

Certes, on ne peut pas dire que ce premier mois ait été de tout repos pour la nouvelle coalition. Il était clair pour tout le monde que bien plus de sorcières que de bonnes fées tournaient autour de son berceau, et que ses premiers pas se feraient dans une zone de turbulences soigneusement entretenue par ceux qui s’étaient tellement habitués au pouvoir qu’ils en étaient venus à le considérer comme inscrit à leur nom au cadastre.

Les feux allumés par ces pyromanes frustrés ont cependant été éteints l’un après l’autre: la marche des drapeaux de Jérusalem, vulgaire et inutile provocation d’une jeunesse religieuse fanatisée, s’est déroulée ans incidents; l’avant-poste d’Eviatar évacué lui aussi « en douceur »; la loi sur la réunification des familles israélo-palestiniennes a certes été « recalée », et on a vu exulter ensemble le Likoud et les députés arabes les plus extrémistes, mais pour ma part je pense que ceci nous donne l’occasion de repenser cette mesure draconienne qui frappe bien plus d’ « honnêtes gens » que de terroristes en puissance, que nos services de sécurité sont parfaitement capables de détecter et par suite de refouler.

Un mois après leur éviction du pouvoir, un grand nombre d’anciens ministres du Likoud, aujourd’hui députés de l’opposition, continuent de réagir d’une manière aussi antidémocratique qu’infantile: ils continuent d’appeler Netanyahou « Premier ministre », refusent ce titre à Naftali Bennett, sabotent tant qu’ils peuvent le travail parlementaire et passent leur temps à éructer leur rancoeur en séance plénière et dans les commissions.

Leur haine se lit sur leur visage, s’entend dans leur voix et fait peur; je frémis à l’idée que ces gens étaient encore si récemment au pouvoir et personnellement, je suis prêt à avaler toutes les couleuvres idéologiques (enfin presque…) qui seront le prix de leur maintien dans l’opposition aussi longtemps que possible.

Car le processus de convalescence, de rétablissement de la société israélienne semble avoir commencé. C’est Amos Oz, je crois, qui avait comparé Netanyahou à un rouleau-compresseur ou un marteau-pilon qui ne s’arrêterait jamais. Et c’est vrai que depuis son premier mandat de Premier ministre, après l’assassinat d’Itzhak Rabin, il a appliqué une tactique médiatique d’occupation permanente du terrain, pour y semer division, calomnies, insinuations vicieuses et délégitimation de quiconque ne serait pas au garde-à-vous devant lui. Et encore, c’étaient les années ’90, avant internet et les réseaux sociaux.

Depuis l’apparition de ceux-ci, plus personne ne pouvait échapper au boucan infernal et à la pestilence des posts, messages, vidéos d’un Premier ministre aux dangereuses tendances autocratiques et au narcissime maladif, obsédé apr les medias, et à ceux de sa garde rapprochée. De cet incessant bombardement, quelques « perles » resteront dans l’Histoire, comme cette vidéo abjecte de 2015, le jour des élections, où l’ex « roi d’Israël » alertait ses supporters en affrimant que « Les Arabes se dirigent en masse vers les urnes, dans des autobus payés par la gauche » (ici en VO), et de la même époque, le spot electoral du Likoud insinuant clairement que Daesh voulait la victoire des opposants à Netanyhaou (ici en hébreu). Ou aussi, le fils Netanyahou, Yaïr, qualifiant la police israéliennne, « coupable » d’enquêter sur son père, de « Gestapo », pas moins. Trois exemples entre mille.

Depuis un mois, cette « guerre médiatique » est close, car elle est devenue unilatérale. Les fanas de « Bibi – roi Soleil » ne désarment pas, mais le plan média de la coalition est de ne pas répondre et de les laisser se noyer dans leur frustration et leur bile. Les ministres et le Premier d’entre eux travaillent, ils ne passent pas leur temps, comme trop souvent leurs prédécesseurs, à insulter leurs adversaires, à les désigner à la vindicte de leurs partisans, à inciter ceux-ci à la violence. J’entends encore le cri de Zeev Elkin à la Knesset, le 22 juin dernier, à l’adresse de son ancien patron, dont il fut l’un des plus proches confidents et le négociateur attitré: « Quand il y a des manifestations devant votre résidence officielle, c’est illégitime ! Mais quand vous envoyez des voyous – en utilisant les fonds du parti – chez moi et chez d’autres personnes ici, pour réveiller une fillette de 5 ans à 23 heures pour lui faire peur, c’est légitime !».

Le danger est bien sûr qu’avec la mémoire courte des opinions publiques, se fasse jour dans quelques mois, dans un contexte de crise, une quelconque « nostalgie » pour le Père-patron-protecteur qui vient de perdre le pouvoir. Qu’on oublie qu’il était en train de porter notre pays vers le gouffre de la guerre civile. Je compte bien sur Netanyahou lui-même pour que cela ne se produise pas. Il a en effet maintenant l’intention de nommer un nouveau conseiller politique, un certain Iki Cohen, dont « Yediot Aharonot » a rappellé (9/7) quelques déclarations emblématiques.

Sur l’ancien chef d’Etat-major, le général de réserve Yaïr Golan, aujourd’hui député du Meretz: « Tu es un fils de p… (..) Si seulement tu étais mort (..) Chien fils de chien que tu es »; à un militant de gauche: « Fils de chien de p… Je te souhaite que tu meures, chien fils de chien. Je promets de t’assassinier dès que je te verrai »; sur Ehoud Barak: « Pédophile et violeur. Maintenant on va te poursuivre. Nous savons où tu habites » (ici en hébreu). Voilà, entre tous les candidats, celui que Netanyahou semble avoir choisi. Il ne peut sans doute pas faire autrement. C’est plus fort que lui.

De là mes deux espoirs pour ce pays déchiré. Le premier, que le départ de Netanyahou du pouvoir soit définitif. A jamais. Pour toujours. Le second, que réémerge ensuite cette droite libérale classique qu’il a liquidée de sang-froid pour faire place à sa droite autoritaire et pyromane, au culte de la personnalité effréné, afin qu’Israël redevenienne la démocratie à l’occidentale qu’il a été jusqu’au retour de Netanyahou au pouvoir en 2009, et cesse d’être la version moyen-orientale des « démocraties illibérales » de style hongrois ou polonais, qu’il est devenu depuis lors.

Si tout ceci se produit, le soleil se sera levé sur Israël, au plein sens du terme.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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