Après les lumières : Der Nokhdreydl
Il existe un moment du calendrier juif que l’on nomme rarement.
Hanoucca est terminée, les petites lumières ont accompli leur patient travail, la toupie a tourné puis est tombée. Le miracle s’est retiré sans spectacle – et pourtant le temps ne s’arrête pas. Quelque chose continue de tourner. Ce n’est plus la célébration, pas encore le deuil. Un mouvement sans résolution.
En yiddish, on peut nommer ce moment. Je l’ai appelé der nokhdreydl / דער נאָכדרײַדל – l’après-toupie. Non pas le jouet de l’enfance, mais le mouvement qui persiste lorsque le sens vacille et ne se stabilise pas tout à fait.
Voici le poème tel qu’il m’est venu, écrit en yiddish, la langue maternelle dans laquelle j’écris toujours, sans intention de reconstruction ni de revivalisme, mais dans une langue encore capable de penser les jours que nous traversons… Et ceux qui vont paraître.
Le poème se déploie en six parties, en yiddish, puis avec la traduction condensée en français.
דער נאָכדרײַדל
ס׳דרײט זיך שױן אום־אַרוּם,
װען אַ דרײדל שװינדעלט זיך אַביסל אַװעק
און דער סביבון שפּילט אַ נײַע פֿאַנטאַזיע
אין װאוּ־מעגלעכע הײַנטצײַטיקע סביבות.
ס׳רעדט זיך פֿון סודותדיקע מעשות,
דער שאַרבן פֿילט זיך פֿון העלער הױט
אין דער היץ פֿון קשיאות קשות,
לױטערע גרױפּן־קאַשעס —
און ס׳האַקט, האַקט, ס׳קלאָפּט, ס׳שלאָגט
טיך, גרוּבװײַז, פּראָסט.
אַ באַװוּסטזיניקער פּלאָנטערדיקער תוהו־ובֿוהו
מוּטשעט די שביט־סביבה,
שפּילט מיט פֿאַלש־גורלדיקע װערפֿלעך —
נוּ, װאָס אַ דרײדל טוּט
װען זאת חנוכה איז געאײנדיקט?
אין דער סביבה מיט אינטעליגענטע פּאַרשױנען
שטײט אין מיטן דערינען… אַ ניטלבױם.
Voici le texte en français, fidèle au souffle plus qu’au vers :
Cela tourne déjà tout autour,
lorsqu’une toupie commence à vaciller légèrement hors de sa trajectoire,
et que le sevivon joue une nouvelle fantaisie
dans les cadres possibles d’aujourd’hui.
Il est question de récits secrets ;
le crâne se remplit d’une clarté excessive,
dans la chaleur de questions durcies,
rien que des énigmes emmêlées.
Ça hache, ça frappe, ça cogne,
épais, grossier, brut.
Un chaos conscient, emmêlé,
comprime l’espace orbital,
joue avec des dés faussement fatidiques.
Alors – que fait une toupie
lorsque Hanoucca est terminée ?
Dans un milieu de personnes intelligentes,
se tient, en plein centre… un arbre de Nitl.
Le yiddish autorise cette hésitation sans embarras. Il ne se précipite pas pour expliquer. Il tourne par circonvolutions, comme la toupie elle-même, conscient que ce qui suit la lumière n’est souvent pas l’obscurité, mais la pression, non le silence, mais la friction.
L’apparition de l’arbre de Nitl / ניטלבױם (Nitlboym) dans le poème n’est pas polémique. Il est question de l’ « arbre de Noël ». Nitl est l’ancien nom yiddish de Noël, dérivé de Natalis, la naissance, mais façonné par l’expérience vécue en Europe – une nuit d’excès de lumière, d’exposition, parfois de dangers particulièrement périlleux.
L’arbre du poème est lourd, haut, immobile. Il ne tourne pas. Il se tient droit – là.
Der Nitlboym
דער ניטלבױם איז אַ ביסל שטאָלץ,
שװער, טעמפּ און אומגעלוּמפֿערט, הױך,
און דער ריזיקער טאַנצט ניט אַרום.
דער ניטלבױם איז געװײנטלעך ניט משוטל געװאָרן
צו אַנטפּלעקן די מעשות פֿון דער קבלה.
L’arbre de Nitl est quelque peu orgueilleux,
lourd, dense, massif, maladroit, haut ;
le géant ne danse pas.
Il n’a pas été planté
pour dévoiler les récits de l’interprétation mystique.
Le contraste est délibéré. La toupie est, elle aussi, de bois – mais d’un bois travaillé par la main de l’être humain qui bouge, soumis au mouvement, contraint de refuser l’immobilité.
La mémoire juive connaît bien le bois : les cèdres pour le Temple, l’arbre préparé pour Haman, les potences qui marquent l’inversion plutôt que la rédemption. La pendaison (תּלִיָּה) dans la tradition juive expose et met fin au pouvoir (Esther 7, 10) ; elle ne le sanctifie pas.
Et צֶלֶם / tzelem – tseyl’m ne signifie pas d’abord «idole», mais « forme, Gestalt » – le danger d’une figure qui prétend exprimer en totalité ce qu’elle représente. Par extension, en yiddish, le mot désigne « une croix » ; et צלמען זיך / tzeylem’n zikh signifie « faire le signe de croix ».
Le poème refuse de laisser le bois se durcir en un destin figé.
Les arbres
פֿון די װעלדער, פֿון די אַרזים אין לבנון,
די הױכע שטאַרקע בײַמער געבן געהילץ
צו שאַפֿן דרײדלעך, שטײַפֿע געטאָװלען.
די אַרזים האָבן געשטאַלט דעם בית אין ירושלים;
אַלע בלײַבן שטוּם
װען די מענטשן שטרײַטן באַװיר.
Des forêts, des cèdres du Liban,
des arbres hauts, puissants donnent leur bois
pour façonner des toupies et des planches rigides.
Les cèdres ont façonné la Maison à Jérusalem ;
tous demeurent silencieux
lorsque les humains se querellent avec violence.
Le bois construit.
Le bois attend.
Il ne décide pas à notre place.
La toupie continue de traverser les destinées et les erreurs de calcul, les jeux qui prennent soudain l’allure d’un jugement.
Le jeu
דער דרײדל שפּילט זיך
צװישן גורלות, לפֿעמים כּישופֿים…
שאַכמאַט — דער קעניק, דער מלך, איז בײַצײַטנס געטױט
אָן אַ קול, שנעל.
La toupie joue toute seule
entre les destins, parfois les enchantements…
Échec et mat – le roi est renversé à temps,
sans bruit, rapidement.
Et pourtant, le poème ne s’arrête pas au conflit.
Il avance vers un temps étrange, comprimé – les jours qui suivent Hanoucca, lorsque la fête est passée, mais que la catastrophe n’est pas encore advenue.
Entre naissance et massacre
שױן האָט מען געטאַנצט־געטאַנצט
מיט ליכטעלעך און יישר־כוח,
אַז אַ בױם בענקענט זיך
צװישן געבוירעניש
און
די געהאַרגענטע קינדער פֿון בית־לחם –
טרױמער פֿון איבערלעבן,
פּדיון און גאולה
On a déjà tant dansé
avec de petites lumières et des paroles de gratitude,
tandis qu’un arbre aspire
entre la naissance
et
les enfants massacrés de Bethléem –
rêve-espérance de survie,
de rachat et de délivrance.
Cette strophe ne peut être contournée, ni expliquée par-delà le temps.
Elle touche l’endroit où les mémoires juives et chrétiennes ne se réconcilient pas, tout en demeurant enchevêtrées.
La Nativité, dans la tradition chrétienne, est un moment de lumière et de promesse ; le Massacre des Innocents, appelé ainsi dans la tradition catholique ou Massacre des 14 000 enfants martyrs tués par Hérode à Bethléem selon la tradition byzantine est rappelé dans le récit évangélique (Matthieu 2,16 ; cf. Jérémie 31,14-15). Il expose le prix auquel cette lumière entre dans l’histoire.
En plaçant « un arbre qui aspire » entre la naissance et le massacre, le poème ne juge aucune tradition. Il nomme une fracture humaine partagée par un très grand nombre de vivants : la rédemption est évoquée précisément là où des enfants sont tués et le salut imaginé à l’ombre de la violence.
Il n’est question ni de foi ou de théologie, moins encore de polémiques. C’est le constant de l’expérience dans les cycles du temps historique.
C’est une reconnaissance sobre du fait que la lumière, une fois entrée dans l’histoire, n’est plus jamais innocente.
C’est ici que le 10 Tévet entre en scène, presque sans être nommé.
Contrairement aux autres jours de jeûne, il ne marque pas la destruction, mais le début du siège de Jérusalem. Les murailles tiennent encore. La pression a commencé. Le sens de l’attaque se resserre.
Tévet
די חומות פֿון טבת שפּילן ניט בלינד…
ער רוּפֿט געװעריק — קול קורא.
Les murailles de Tévet ne jouent pas à l’aveugle…
Une voix appelle avec insistance – une voix convoque.
Ce n’est pas une illumination.
C’est un appel – Qol Qore.
Le yiddish est souvent traité comme une langue de mémoire, parfois comme un objet de renaissance, souvent comme un héritage qui aurait trouvé refuge aux Amériques. Il traverse le continent du nord au sud, de Montréal, par New-York vers Buenos-Aires. Mais en Israël, il fonctionne toujours comme une langue de frontière – une langue qui parle précisément lorsque l’assurance de l’hébreu semble prématurée et que les explications anglaises, russes, germaniques ou post-habsbourgeoises paraissent trop lisses.
Il nomme les jours de l’entre-deux, les temps d’après, les moments de siège avant l’effondrement. Et sans doute, sans que l’on y prenne garde, les temps de l’universalité de la vie dansante au rythme d’une joie et d’un humour de demain.
Je n’écris pas en yiddish pour retrouver le passé. En pratiquant cette langue sur plusieurs décennies en Israël, j’y ai trouvé un souffle encore trop inconnu de prophétisme à découvrir. C’est ce que sentait le résistant du Ghetto de Vilno et poète inégalé, Avrom Sutzkever. Il l’a exprimé par ses œuvres.
J’écris avec les lettres par lesquelles j’ai appris à lire, tracer des récits, parce que certains moments du temps israélien – des moments après la lumière, avant le jugement – exigent encore une langue qui sache vaciller, tourner, résister à la forme définitive.
La toupie est tombée.
Le nokhdreydl – l’après-toupie continue de tourner.
Et parfois, c’est là que la pensée articulée par la langue nous maintient en vie, au-delà de nous-mêmes.
