Après le discours d’Edouard Philippe : la montagne accouche d’une souris

Le Premier ministre français Edouard Philippe dévoilant les détails d'un plan de réforme des retraites devant le CESE (Conseil économique, social et environnemental) le 11 décembre 2019 à Paris, alors que des centaines de milliers de personnes manifestaient la veille le sixième jour d'une grève générale .
Thomas SAMSON / PISCINE / AFP
Le Premier ministre français Edouard Philippe dévoilant les détails d'un plan de réforme des retraites devant le CESE (Conseil économique, social et environnemental) le 11 décembre 2019 à Paris, alors que des centaines de milliers de personnes manifestaient la veille le sixième jour d'une grève générale . Thomas SAMSON / PISCINE / AFP

Réflexions sur l’incurie en politique. De temps en temps, il faut descendre des cimes élevées de la philosophie pour se confronter aux difficultés pratiques, quotidiennes de la vie de la cité. Et comme le notait Platon, il a plus de deux millénaires et demi, la cité doit être gouvernée, c’est presque un mal nécessaire, on ne peut pas s’en laver les mains comme Ponce Pilate… Avec les conséquences que nous connaissons. L’action politique est donc incontournable.

Quarante-huit heures après nous avoir délivré l’oracle gouvernemental, la situation est encore plus grave qu’auparavant. Le gouvernement, conseillé par je ne sais qui, a voulu nourrir le suspens, on allait voir ce qu’on allait voir, le chef du gouvernement actuel promettant de pourfendre les rumeurs qui circulent et acceptant enfin de livrer le projet complet du président de la République concernant les retraites.

La France entière s’est donc arrêtée de respirer pour écouter la bonne parole… Et, si j’en crois les commentateurs professionnels dont je ne suis pas, le compte n’y est vraiment pas. Pire : loin de dissiper le climat d’incertitude, nourri par les atermoiements du gouvernement, ne s’est toujours pas dissipé. Mais pourquoi donc ce gouvernement est-il poursuivi par cette atmosphère, ce climat de défiance ?

Chaque fois qu’il dit quelque chose, et le discours du Premier ministre contenait des choses, trop peu, mais tout de même, eh bien chaque fois les citoyens lui prêtent de noires arrière-pensées qu’il n’a pas ou qu’il n’a plus ?

La réponse semble simple ; le gouvernement, désuni sur ce point, ce véritable enjeu de société, a commencé par adopter une démarche tâtonnante, comme s’il n’avait pas encore de religion sur le sujet. Et qu’on ne nous dise pas qu’il a simplement voulu poursuivre les consultations : celles-ci durent depuis presque deux ans ! Et je ne reviens pas sur les contradictions des différentes sources habilitées à s’exprimer sur le sujet. Comment voulez-vous que le peuple suive et ne s’inquiète guère de ce qu’on lui prépare ?

Je me demande encore et encore qui conseille les décideurs sur ce point crucial des retraites. A aucun moment, le pouvoir n’a mesuré ce que cela représente pour les gens : de quelles ressources vais je disposer pour vivre durant mes vieux jours ? Comment ferais-je pour joindre les deux bouts, surtout si je tombe malade, si je dois intégrer un hospice ou, pire encore, si je n’ai plus la santé que j’avais avant ? En une phrase : A quoi ressemblera ma vie ? Cela va bien au-delà de simples caculs budgétaires…

A toutes ces questions, le gouvernement a fait semblant de répondre alors qu’il n’avait même pas une vue générale, globale de la situation. Un exemple particulièrement éclairant (si j’ose dire) de l’incurie et de l’impéritie de ce gouvernement : la situation de la communauté enseignante qui a dû consulter des simulateurs pour se projeter sur le sort qu’on lui réservait. Et qui découvre l’ampleur du manque à gagner !

C’est seulement après cela que le gouvernement a reconnu, par la bouche d’un ministre très mal à l’aise, qu’il fallait revaloriser les salaires, distribuer des primes afin, justement, que les enseignants ne perdent pas de leur pouvoir d’achat. C’est inouï. Si les enseignants n’avaient pas réagi, le gouvernement aurait gardé le silence, nous réservant des lendemains amers. Aujourd’hui, il reconnaît qu’il doit délier les cordons de la bourse mais ne donne  ni l’enveloppe ni le calendrier.

Or, le ministère en question est un mammouth, plus d’un million deux cents mille personnes qu’on mécontente. Ce risque, au moins, aurait dû être pris en compte, il ne l’a pas été. C’est pourquoi je repose la question ; mais qui conseille ce gouvernement ?

Ces atermoiements, ces incertitudes, ces hésitations ont généré un climat ; et il est très difficile de lutter contre un climat. C’est un peu comme une peste insidieuse ou un gaz asphyxiant… Pour assainir l’atmosphère, il faut ouvrir grand les fenêtres et allumer les lumières : deux choses que le gouvernement va peut être tenter de faire.

Mais ce n’est pas tout. Le plus grave est à venir. Alors qu’il disposât d’une carte maîtresse pour briser le front syndical et enfoncer un coin entre ses adversaires (opinion publique, syndicats, etc…) le gouvernement a commis un impair qui va nous coûter cher : Laurent Berger, furieux de ne pas avoir été entendu, se lance à son tour dans la grève.

Alors qu’on pensait débloquer la situation ce week end, on nous promet pour mardi une immense journée d’action qui va peser encore plus sur la vie des gens. J’ai écouté à la radio et à la télévision les plaintes de dames qui se disent épuisées par des réveils matinaux, des marches épuisantes, un emploi du temps bouleversé, pour vaquer à leurs occupations… Et tout cela le gouvernement ne semble pas s’en soucier. Attention, les élections municipales ne sont plus très éloignées et le peuple a la mémoire longue.

Revenons au discours : au lieu d’opter une fois pour toute pour la clarté et la droiture, ce gouvernement a choisi l’ambiguïté et le contournement. Au lieu de dire qu’il faudra rester plus longtemps au travail et ne partir en retraite qu’après 64 ans (ce qui est raisonnable et rationnel) on entretient la fiction des 62 ans, ce qui parasite la communication gouvernementale. Il faut se limiter à la réalité : 64 ans ou plus ce n’est pas 62 ans… Qui croire ?

Cette affaire risque de coûter très cher. Le fait que Berger et d’autres syndicats réformistes rejoignent le clan des durs change entièrement la donne, puisque le gouvernement a renforcé le front syndical contre lui. Encore une fois ; mais qui donc le conseille ?

En fait, cette histoire a mal commencé, elle a été mal engagée. De simple réforme, la question des retraites est devenue un enjeu de société (Alain Duhamel) qui remet tout en cause. C’est ainsi que je m’explique cette cascade de revendications à la chaîne, un peu comme un patient qui va consulter pour un simple mal de gorge et auquel on découvre bien d’autres maux nécessitant une hospitalisation. Tout le monde s’y est mis, même la police, même les CRS qui se font porter pâles.

Si le gouvernement avait dit la vérité au tout début, il n’aurait pas suscité ce mur de pierre, cette loi d’airain qui l’emprisonne et réduit sa marge de manœuvre drastiquement.

Alors que faire ? Certes, la réforme s’impose, et pas uniquement par orthodoxie comptable. IL y a un problème démographique qui est têtu.  De plus en plus de retraités et de moins en moins d’actifs. Et, disons le honnêtement ; l’habitude malsaine de vivre durablement au-dessus de ses moyens. Aucun gouvernement, depuis plus de cinquante ans, n’a eu le courage de le dire publiquement, excepté François Fillon (je suis à la tête d’un pays en faillite.)

Dans tout cela il faudrait que  l’appétit n’entre pas en collision avec  l’intelligence. Souvenons nous que cette dernière réside dans le cœur. Il faut une intelligence du cœur pour sortir de cette crise. Cette intelligence du cœur sauvera l’intelligence politique qui fait cruellement défaut…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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