Après la Grande-Motte : réflexion sur l’immigration

Un officier de police passe devant une voiture brûlée qui est déplacée sur la plate-forme d'un véhicule de remorquage dans la station balnéaire de La Grande-Motte, près de la ville de Montpellier, dans le sud de la France, le 26 août 2024, après l'attentat du 24 août 2024 à la synagogue Beth Yaacov. (Pascal GUYOT / AFP)
Un officier de police passe devant une voiture brûlée qui est déplacée sur la plate-forme d'un véhicule de remorquage dans la station balnéaire de La Grande-Motte, près de la ville de Montpellier, dans le sud de la France, le 26 août 2024, après l'attentat du 24 août 2024 à la synagogue Beth Yaacov. (Pascal GUYOT / AFP)

Samedi 24 août, un attentat à la voiture piégée a été commis contre la synagogue de la Grande-Motte, dans le département de l’Hérault. Cet acte était probablement conçu pour tuer un maximum de personnes, en ce jour de Shabbat. Fort heureusement, l’amateurisme de l’apprenti terroriste et sans doute aussi le courage d’un policier municipal qui a été blessé en intervenant, ont fait que les dégâts ont été essentiellement matériels. Mais l’impact de cet attentat a été grand, au sein de la communauté juive, bien sûr, mais pas seulement. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un acte isolé, loin de là.

Depuis le pogrom du 7 octobre 2023, une date à jamais marquée du sceau de l’infâmie, les actes antisémites se sont multipliés, en France, sous couvert d’antisionisme et de solidarité avec le peuple palestinien. Certains politiciens français ont fait de cet antisionisme leur fonds de commerce, et les otages encore en vie et encore détenus par les terroristes semblent avoir été oubliés.

Pour ma part, après avoir organisé, avec quelques autres personnes, une manifestation de solidarité sur la place Saint-Nicolas de Bastia, quelques jours après cette abomination, je n’ai jamais cessé de penser à ces innocents, en particulier aux enfants, détenus sous terre dans des conditions épouvantables.

L’individu ayant commis le forfait de la Grande-Motte s’était muni d’un drapeau palestinien, indiquant ainsi clairement ses motivations. Interpelé quelques jours plus tard, il s’est avéré que ce suspect était un citoyen algérien vivant en France depuis plusieurs années, en situation régulière.

Le plus triste est que l’Algérie fut jadis un pays peuplé de Juifs et ce, depuis des siècles. L’histoire des Juifs en Algérie remonte à l’Antiquité. Les aïeux des Juifs algériens étaient arrivés sur cette terre qui ne s’appelait pas encore Algérie bien avant l’invasion arabo-musulmane de l’Afrique du Nord. La tradition, peut-être légendaire, voudrait même que la Kahina, cette Jeanne d’Arc berbère qui résista les armes à la main des années durant aux envahisseurs, au VIIe siècle, était elle-même juive.

En 1953, 21% des médecins, 18% des dentistes, 16% des avocats et 18% des fonctionnaires d’Algérie étaient des Juifs. À l’indépendance de l’Algérie, en 1962, la population juive de ce pays s’élevait à au moins 150 000 personnes. Quelques mois plus tard, on n’en comptait plus que 25 000. En 1971, il n’en restait plus qu’un millier. En 1975, la Grande synagogue d’Oran, comme toutes les autres, fut transformée en mosquée. La plupart des cimetières Juifs, à l’abandon, ont été profanés. En 1982, on ne comptait plus qu’environ 200 Juifs dans tout le pays. Pire, la guerre civile algérienne des années 1990 provoqua l’assassinat de plusieurs membres de la communauté dont le commerçant José Belaiche et l’opticien de la rue Didouche Mourad, Raymond Louzoum. En 2000, la tournée qu’Enrico Macias devait effectuer sur sa terre natale fut annulée du fait de pressions internes, malgré l’invitation officielle de la présidence algérienne. En décembre 2007, ce même chanteur, bien qu’invité par le président Sarkozy à l’accompagner en visite officielle en Algérie, dut renoncer à être du voyage, du fait de l’hostilité manifestée par l’influent ministre algérien des Anciens Combattants. En janvier 2010 décéda le dernier Juif vivant en Oranie, Messaoud-Prosper Chetrit.

Précisons que tous ces Juifs algériens durent quitter leur terre natale en laissant derrière eux toutes leurs possessions. Nombre d’entre eux ont refait brillamment leur vie en France, en Israël ou ailleurs. Il n’empêche qu’ils ont bel et bien été spoliés, à l’instar de la plupart des Juifs du monde arabe. Il est rarement fait mention de cette gigantesque spoliation. On préfère évoquer la spoliation subie par un grand nombre d’habitants non juifs de Palestine lors de la création de l’État d’Israël, en 1948. Or le nombre total de ces derniers équivaut à celui des Juifs spoliés du monde arabo-musulman.

De nos jour, 20% des citoyens d’Israël sont des Arabes, surtout des Musulmans mais aussi des Chrétiens. En Algérie, il n’y a pratiquement plus de citoyens de confession juive et quasiment aucun d’autres confessions. L’Algérie jadis multiethnique et multiconfessionnelle est devenue un État autoritaire et corrompu mettant en avant une identité nationale unique mais fantasmée, à savoir l’identité arabo-musulmane. Mais cela ne semble émouvoir personne.

En dépit de ce douloureux passé, ou peut-être à cause de lui, l’Algérie indépendante a toujours été en pointe, dans le monde arabo-musulman, pour ce qui est de l’hostilité à l’État d’Israël, et pour l’affichage militant d’un soutien sans faille à la cause palestinienne. L’établissement de relations diplomatiques, économiques et sécuritaires entre le voisin marocain et l’État hébreu semble avoir encore davantage radicalisé la position algérienne.

Les générations algériennes post-indépendance ont toutes baigné dans un climat de haine à l’égard d’Israël, et de déni en ce qui concerne le passé juif de l’Algérie et les spoliations subies par la population juive de ce pays. Que ce soit un Algérien qui ait commis l’ignominie de la Grande-Motte n’a donc rien de surprenant en soit, même si cet individu a effectivement vécu en France pendant plusieurs années avant de passer à l’acte. Il était vraisemblablement toujours conditionné par l’éducation et le conditionnement anti-juif et anti-israélien subi depuis sa naissance dans son pays d’origine.

D’autant que ce suspect est loin d’être le premier Algérien d’origine à s’en prendre à des Juifs, dans ce pays. Les attentats perpétrés en France par le GIA en 1995 et 1996, dont celui du RER B à la station Saint-Michel, sont dans toutes les mémoires. Au total, ils avaient fait 10 morts et 190 blessés. On se souviendra aussi de ce natif de Toulouse dont je ne souhaite pas écrire ici le nom qui a osé, en 2012, tuer de sang-froid des enfants juifs et leur enseignant dans une école israélite de la ville rose.

Il est on ne peut plus regrettable que cette haine arabo-islamique à l’égard des Juifs et envers Israël ait été importée en France par des populations originaires de la rive sud de la mer Méditerranée. Les Juifs constituent depuis toujours une composante inaliénable de l’histoire de France et de la culture de ce pays, alors que l’islam est encore relativement nouveau, au regard de cette longue histoire.

La façade de la synagogue de Nantes, inaugurée en 1870. (Crédit : Jibi44 / CC BY-SA 3.0)

De plus, la communauté juive de France a été renforcée par tous ces Juifs d’Afrique du Nord qui furent contraints de quitter leurs pays d’origine depuis le début des années 60. De nos jours, les Juifs sépharades sont beaucoup plus nombreux que les Juifs ashkénazes, en France. Ils ont enrichi la France par leurs esprit d’intégration, leur caractère industrieux et leur dynamisme et ce, dans tous les domaines. Les Algériens musulmans qui ont, après eux, immigré en France auraient mieux fait de suivre l’exemple de leurs anciens compatriotes juifs plutôt que de transplanter en France des haines recuites et des rancœurs qui n’ont rien à y faire.

Pour ma part, face à tout ce passif, face à la haine de la France exprimée par des personnes nées en France et ne connaissant pratiquement rien du pays de leur parents ou de leurs grands-parents, face à ces drapeaux algériens brandis avec ostentation lors de mariages, de matchs de football ou de manifestations politiques, face à un radicalisme islamique né dans les banlieues et n’ayant pas grand-chose à voir avec l’islam pratiqué jadis en Afrique du Nord, je préfère mettre en avant l’immigration positive, l’intégration réussie de nombre de populations venues d’ailleurs, parfois de beaucoup plus loin que l’Algérie.

Je pense en particulier aux anciens réfugiés de l’ex-Indochine française, arrivés en France dans la deuxième moitié des années 70 et durant les années 80. À Bastia, l’un d’eux a fait souche et il contribue à l’activité économique de notre ville, avec sa boutique de produits asiatiques et son petit restaurant de la place du Marché. Ses enfants sont nés en Corse et sont scolarisés ici. Cette famille est un brillant exemple d’intégration et de réussite.

Lorsque je me rends en France continentale, je retrouve toujours avec plaisir des familles laotiennes et cambodgiennes connues lors de leur arrivée voici quarante ans ou plus. Ces gens sont l’exemple même d’une immigration réussie. Accueillis à la fin des années 70 comme réfugiés, ils ont su reconstruire leur vie en France, à force de courage et de travail. À leur arrivée, beaucoup ne parlaient pas français et ils semblaient perdus sur leur nouvelle terre d’accueil, dont ils ignoraient tout ou presque. Ils avaient fui le régime communiste avant de passer des années derrière les barbelés des camps de réfugiés, en Thaïlande.

Depuis leur accueil en France, ils n’ont pas ménagé leurs efforts. Efforts pour apprendre la langue, efforts pour se former, pour se loger, pour s’intégrer. Ils n’ont jamais fait parler d’eux dans la rubrique « faits divers ». Pas de chômeurs dans ces familles, pas de querelles de voisinage. Leur réussite est loin de se limiter à l’ouverture de restaurants ou de magasins d’alimentation asiatique, comme on le croit trop souvent. Les nouvelles générations réussissent brillamment dans tous les domaines, de l’aéronautique aux nouvelles technologies. Les enfants sont pour la plupart excellent à l’école. Certes, ces anciens réfugiés ont conservé leur culture d’origine qu’ils tentent de transmettre à ceux qui sont nés en France, mais ils ont su aussi adopter les us et coutumes de France. Tous sont Français depuis longtemps et heureux de l’être. Ils ont construit d’agréables villas loin des HLM des banlieues où ils avaient d’abord vécu. Chez eux, personne ne parle jamais de racisme au quotidien ou de ségrégation à l’embauche. Jamais ne sont invoqués des arguments religieux pour rejeter telle ou telle loi de leur pays d’accueil. Nul ne songerait, parmi eux, à exiger de la France je ne sais quelle repentance pour ce qu’elle aurait fait ou n’aurait pas fait en Indochine, jadis. Bref, voilà un résumé d’immigration réussie, chance pour la France et chance pour eux-mêmes !

L’intégration de ces anciens réfugiés d’Asie du Sud-Est, arrivés à partir de 1975, s’est donc globalement bien faite, malgré les innombrables difficultés auxquelles ils durent faire face, surtout durant les premières années. Cette intégration s’est faite sans bruit, sans heurts, elle est le fruit de la persévérance et de la volonté de tous ces gens qui, pour la plupart, sont devenus des Français presque ordinaires mais qui se démarquent par leurs réussites souvent exemplaires.

À l’heure où immigration et intégration font à nouveau la Une de l’actualité, et quand ces sujets sont récupérés à des fins politiciennes, nos médias devraient plus souvent parler de la réussite des Français originaires d’Indochine. Le succès de leur intégration devrait être davantage cité en exemple, il pourrait même donner des idées à nos gouvernants. Il pourrait aussi servir d’exemple à d’autres communautés d’origine étrangère qui, elles, sont encore très loin d’avoir connu le même degré de réussite en matière d’intégration dans la société française.

Lors de leur arrivée en France, j’avais participé, avec tant d’autres bénévoles, à l’accueil des réfugiés laotiens, cambodgiens et vietnamiens. Je suis fier d’avoir modestement œuvré, en qualité de jeune volontaire, dans les domaines de l’enseignement du français aux adultes et du soutien scolaire aux enfants, ainsi que dans celui de la recherche de formations et d’emplois. Ce furent mes premiers pas dans cet « humanitaire » qui allait changer le cours de ma vie.

Plus de quatre décennies plus tard, j’ai pu mesurer le chemin parcouru en retrouvant nombre de ces anciens réfugiés, et en faisant la connaissance de ceux qui sont nés et qui ont grandi en France. Ces retrouvailles m’ont conforté dans ma conviction qu’il est encore possible, en France, d’assimiler des populations d’origines diverses, aux langues et aux traditions fort éloignées des nôtres. L’essentiel étant d’avoir la volonté de s’intégrer. Nul doute que ces réfugiés d’Indochine l’avaient, cette volonté, et qu’ils l’ont encore, plus que jamais !

On l’aura compris, je ne suis pas hostile à l’immigration et je déteste la récupération politique de ce sujet par certains politiciens français. L’immigration réussie que je viens d’évoquer a été positive pour la France. Elle a contribué à la richesse économique et culturelle de ce pays. Mais je ne peux qu’appeler à une vigilance accrue envers une immigration qui importerait en France des valeurs qui seraient en contradiction totale avec les traditions et les us et coutumes du pays d’accueil, avec les principes d’égalité entre hommes et femmes, avec la laïcité qui permet à chaque citoyen de croire ou de ne pas croire et de pratiquer sa propre religion sans entraves ni contraintes.

Immigration ne doit pas signifier repli communautaire ou religieux. Pourquoi devrait-on tenter de recréer en France ce que l’on a quitté ou fui dans son pays d’origine ? Plus que jamais, je suis persuadé que l’exemple donné par les Arméniens dans les années 20 et 30, par les Juifs d’Afrique du Nord dans les années 60, par les Vietnamiens, les Laotiens et les Cambodgiens dans les années 70 et 80, est le bon, en matière d’immigration, et surtout d’intégration ; un exemple dont d’autres communautés d’origines étrangères feraient bien de s’inspirer pour l’avenir de leurs enfants et de leurs petits-enfants, et pour celui de leur pays d’accueil, la France. Il en va de notre bien être à tous, de ce fameux « vivre ensemble » ou de cette fameuse « communauté de destin » tant vantée par nos politiciens de tous bords, autant de jolis mots qui sont loin de correspondre à la réalité vécue par les habitants de nombre de banlieues de France.

à propos de l'auteur
Hervé Cheuzeville est diplômé de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris. Il est basé à Bastia, en Corse et a vécu et travaillé en Afrique de 1989 à 2013, toujours dans l'humanitaire, après avoir œuvré en Asie du Sud-Est. Il est l’auteur de "Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique Centrale" (Ed. l’Harmattan, 2003), de "Chroniques Africaines de guerres et d’espérance" (Ed. Persée, 2006), de "Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé" (Ed. Persée, 2010) et de "Au fil des chemins - Afrique, Asie, Méditerranée"(Edilivre, 2013). Les deux tomes de son ouvrage suivant, "Des royaumes méconnus", sont parus chez Edilivre: le premier est consacré à 6 royaumes d'Asie, le second à 12 royaumes africains. En mars 2017, les Editions Riqueti ont publié son dernier ouvrage, "Prêches dans le désert", qui constitue un véritable réquisitoire contre l'islamisme politique, le terrorisme islamiste et le parti pris propalestinien des grands médias. Ce livre a été suivi par "Nouveaux Prêches dans le désert" publié en 2020 aux Edizione Vincentello d'Istria. Entre temps, il avait publié, chez ce même éditeur "Rwanda, vingt-cinq années de mensonges". Hervé Cheuzeville a en outre contribué à deux ouvrages collectifs: "Corses de la diaspora" en 2018, sous la direction du Professeur Jean-Pierre Castellani (Scudo Editions) et "Chypre, 1974-2024, 50 ans d'occupation turque", sous la direction de l'historien Charalambos Petinos.
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