Antoine Compagnon, Proust du côté juif, partie 1

Marcel Proust, vers 1902. MARY EVANS PICTURE LIBRARY / PHOTONONSTOP
Marcel Proust, vers 1902. MARY EVANS PICTURE LIBRARY / PHOTONONSTOP

Par delà le cas spécifique de Marcel Proust, cette enquête pose le problème spécifique de l’identité juive : cela me rappelle un excellent ouvrage de l’historien Yosef Hayim Yeroushalmi, Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et judaïsme interminable qui explique qu’il est très compliqué de se débarrasser de son judaïsme, même quand on a cessé d’être un juif pratiquant. Cela me fait aussi penser à une formule à l’emporte-pièce de Jacques Derrida, je ne connais pas le Talmud mais lui s’y connait en moi… Le Je n’est donc pas maître chez lui.

Je trouve dans ce livre une simple phrase qui résume tout le débat et met en évidence l’enjeu, à savoir si Proust était d’origine juive ou pas : La contribution de l’hérédité juive de Proust à son œuvre… Des termes comme hérédité ou demi juif me font penser à des notions nazie ou à des expressions du style : erblich belastet ( affecté par une lourde hérédité, c’est-à-dire pour les Nazis, une ascendance juive…)

Je ne comprends vraiment pas que l’on accorde tant d’importance à la présence d’une maman juive dans la constitution même d’un écrivain comme Proust. Est-ce que sa mère lui aurait communiqué une sensibilité juive, une Weltanschauung juive ? J’en doute fortement… Proust n’a pas tété le judaïsme avec le lait de a mère : Mit der Muttermilch gesogen… Mais je tempère mes propos par à la remarque subsidiaire suivante : si la chose ne lui tenait pas à cœur, est ce que Proust aura exprimé un tel regret, à savoir ne plus visiter la tombe au cimetière juif ?? Ne tenait-il pas à ce fil plutôt ténu le rattachant à la tradition ancestrale ? Nous aurions le début d’une réponse si l’anonymat du destinataire de la fameuse lettre était levé…

Personnellement et malgré quelques réserves, j’inclinerai vers la thèse de Léon Pierre-Quint qui relativise l’apport de cette judéité parentale à l’œuvre littéraire du romancier. L’éminent professeur honoraire au Collège de France donne à ses développements sur cette effervescence littéraire les allures d’un travail d’archiviste. Je reviens aussi sur cette remarque de la seule femme (non-juive) de ce groupe proustien (même si elle se montrait plutôt réservée à l’égard de l’auteur tout juste disparu ) Ludmilla Savizsky, traductrice de l’allemand, du russe et de l’anglais (elle a traduit Joyce), parle de l’âme juive de l’écrivain. N’est-ce pas un peu sur-interpréter les textes ? En tout état de cause, cela m’a rappelé l’expression célèbre du philosophe juif Bergson, mentionnant ce supplément d’âme qui serait, selon certains spécialistes, la traduction française d’une notion rabbinique : le jour du sabbat, l’orant juif se voit crédité d’une âme supplémentaire (neschama yétéra)…) en l’honneur de la solennité de ce jour sacré…

Certains reprochent aux juifs ce que je nommerai un appétit insatiable de reconnaissance, de voir leurs mérites enfin reconnus et honorés comme tels, le reproche est vrai mais il est injuste, au regard de toutes les persécutions et de toutes les tentatives d’ensevelir le judaïsme ainsi que ses conquêtes spirituelles et religieuses… Ernest Renan lui-même s’est rendu coupable de cette injustice car il signale que la presse juive de son tempe signale avec effusion que telle personnalité juive ou telle autre a été décorée de la légion d’honneur.

En poursuivant ma lecture attentive du livre de Monsieur Antoine Compagnon, je relève la présence d’un trio littéraire des plus célèbres : Montaigne-Proust-Bergson, réunis par leurs origines juives probables… Pour Proust, il y a cette effervescence que André Spire a fait connaitre, suivi de Cattaui et pour Montaigne l’origine probablement marrane de sa mère… Je me pose toujours la même question : aucun de ces trois grands écrivains française n’a eu de connaissance solide de la tradition juive spécifique. On en revient toujours à cette image de sang juif. On pourrait parler d’esprit, de sensibilité ou de mentalité.

(A suivre)

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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