Anti-manuel de phénoménologie

Nicolas Rousseau est co-auteur avec Henri de Monvallier, de Blanchot, l’obscur (Autrement, 2015), Les Imposteurs de la philo (Le Passeur, 2019) et La Phénoménologie des professeurs, l’avenir d’une illusion scolastique (L’Harmattan, 2020).

Comment avez-vous décidé quels phénoménologues vous alliez cibler dans votre pamphlet ?

Nicolas Rousseau: Husserl s’imposait évidemment en tant que fondateur de la phénoménologie. Ensuite, nous en avons choisi plusieurs qui étaient exemplaires des dérives de la discipline dans le verbiage : Jacques English et ses paraphrases obsessionnelles de Husserl, Renaud Barbaras et ses dissertations poussiéreuses sur le désir et le monde, Marion et ses assommants paradoxes sur Dieu sans l’être et les certitudes négatives… D’une part, la phénoménologie fait du surplace, puisque Husserl lui-même ne cessait de tourner en rond sur la même idée : il n’y a d’objet que pour une conscience. Une fois ceci dit, que voulez-vous ajouter ?

D’autre part, les phénoménologues proposent chacun leur phénoménologie, qui n’est que l’une ou l’autre variante de l’idéalisme : l’esprit n’est pas matériel, la conscience est au-delà des phénomènes, la chair est invisible etc.

Que répondez-vous à l’argument estimant que vous êtes démagogiques, à réclamer forcément la clarté en philosophie ?

Nicolas Rousseau: Les bons auteurs savent se faire comprendre. En effet, à moins de souffrir d’un incurable snobisme, on n’écrit pas pour être illisible. Je doute qu’un auteur prenne plaisir à consacrer des mois ou des années à écrire un livre, avec la certitude qu’à la parution, personne ne comprendra ce qu’il a voulu dire.

Nietzsche s’est vanté de ne pouvoir être lu que par quelques âmes d’élite, et pourtant, il ne nous épargne pas ses lamentations de penseur solitaire incompris de tous. Il y a quelque chose d’agaçant dans ce pathos. On a envie de lui dire : « Mais arrête de geindre ! »

Il est difficile, pour une âme « aristocratique », d’admettre que le langage est le même pour tous. Au sens strict, il est banal. La Bruyère l’a très bien exprimé : « Est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables les diseurs de Phoebus ; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l’étonnement : une chose vous manque, c’est l’esprit. Ce n’est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l’opinion d’en avoir plus que les autres ; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. » (Les Caractères, « De la société et de la conversation », 7)

Enfin, l’expérience prouve que lorsque quelqu’un tient à se faire comprendre, il sait s’exprimer clairement. Et il faut souvent peu de mots pour y arriver. On a parfois du mal à l’admettre, mais on gagne souvent à être plus concis. Comme nous l’a dit Régis Debray, qui trouvait que nous avions fait trop long dans un manuscrit : « En matière d’écriture, s’amputer c’est s’augmenter ».

Et que répondre à ceux qui estiment que c’est parce que vous ne comprenez pas, que le problème vient donc de vous, que vous ne vous astreignez pas à la rigueur des travaux phénoménologiques ?

Nicolas Rousseau: Cet argument vire parfois à l’intimidation à peine voilée, comme envers un étudiant insolent : « Taisez-vous et retournez à vos études ! »
Les phénoménologues, ainsi que les commentateurs d’autres philosophes, prétendent qu’il faut faire l’effort de comprendre l’auteur, de pénétrer d’abord dans sa pensée, pour ensuite seulement tenter de le réfuter « de l’intérieur ».
A les écouter, un système philosophique serait un ensemble fermé de propositions qui ne seraient valables que si on accepte certains principes de départ. Ce système aurait donc sa propre logique.
Dans ses cours, Jean-Luc Marion disait souvent : « en régime phénoménologique, la substance est ceci, l’horizon d’interprétation se définit comme cela ». Ce qui est ordinairement faux deviendrait vrai dans l’optique phénoménologique, une fois effectuée l’une ou l’autre des fameuses « réductions » husserliennes. Soudain, une autre vision des choses se dévoilerait à nous, le monde paraîtrait sous un nouveau jour.

Or, à quoi aboutit cette argumentation ? Au fait que toute critique est impossible : de l’extérieur, étant étrangère au système, elle portera à faux ; de l’intérieur, elle sera inoffensive, car déjà prévu par l’auteur ou ses interprètes, qui se feront un plaisir de la neutraliser. C’est ainsi que les penseurs systématiques s’immunisent contre la critique, ce coronavirus de l’esprit ! Jean-François Revel le notait déjà à propos de Bergson : si vous le critiquez, vous serez accusé de manquer de « sympathie », de rater l’intuition d’où provient la pensée…

En reprenant une distinction que nous avons trouvée chez Francis Bacon (Récusation des doctrines philosophiques), nous n’avons pas cherché à réfuter mais à récuser. Réfuter suppose d’accepter le cadre et de critiquer à l’intérieur de celui-ci, alors que récuser suppose de refuser le cadre. Car cette distinction intérieur/extérieur ne tient pas : quand on réfléchit sur une idée, on la considère de l’intérieur et en même temps, on la juge de l’extérieur. On exerce son jugement critique.

Un texte écrit ou traduit en français doit être lisible par un lecteur francophone. Il peut donc être interprété, jugé et critiqué, comme n’importe quel texte. Bien sûr, le jargon médical ou juridique n’est pas toujours compréhensible par un non-spécialiste, mais dans ces domaines, les mots techniques désignent des choses bien définies : l’usufruit en droit, une rhinopharyngite etc. En philosophie, il serait impossible de faire un vocabulaire sur lequel tout le monde tomberait d’accord. De plus, la philosophie n’est pas la physique quantique : il est aberrant de croire que seuls les spécialistes pourraient la comprendre.

Invitez-vous dés lors à fermer ou à réformer les Archives Husserl, que vous nommez « Fort Knox » de la philosophie, et qui serait une place forte du copinage entre abscons ? Nicolas Rousseau: A Fort Knox se trouve la réserve fédérale américaine d’or, protégés derrière une porte blindée de vingt-deux tonnes (Wikipédia). Je doute que les cartons d’archives de Husserl aient autant de valeur, même intellectuelles. Il est peu probable qu’un Goldfinger y tente un jour un braquage !
Pour notre part, nous n’avons aucune intention hostile envers ces archives. En revanche, nous soutenons les demandes d’ouverture des archives Heidegger aux chercheurs. J’ignore quel butin on y trouvera, mais cela risque d’être plus explosif que les Husserliana !

Vous parlez peu de Merleau-Ponty dans vos critiques : jouit-il d’un peu plus de considérations à vos yeux ?

Nicolas Rousseau: Il est moins abscons que d’autres, sans doute. Mais il a initié cette branche de la discipline qui se perd dans le flou impressionniste des phénomènes, là où d’autres se perdent dans les abstractions.
On peut dire que Merleau-Ponty est le bon élève de la classe de phéno, celui qui rend des dissertations propres en appliquant sagement les consignes du professeur, alors que Sartre, à l’opposé, est l’élève brillant mais rebelle, intenable en classe, qui fera tantôt des devoirs géniaux tantôt ratés.

Bien d’autres phénoménologues manquent à l’appel dans le livre : Michel Henry, Emmanuel Levinas, Henri Maldiney…
La difficulté qui est au cœur de la phénoménologie, et à laquelle ils sont tous confrontés à mon avis, est que le cogito ne peut être ni transcendantal ni sensible. Il ne peut pas être hors du monde ni dans le monde. Il ne peut pas être absolument indépendant des phénomènes, sinon il ne pourrait pas les apercevoir, et il ne peut pas être non plus un simple phénomène, sinon il ne pourrait pas les comprendre. Autrement dit, avec Kant : « Des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concept sont aveugles ».
Voilà l’écueil : l’ego n’est pas une chose abstraite, pas non plus un phénomène sensible.

Pour être plus « positifs », nous aurions pu parler des travaux de Claude Romano. Je profite de cette interview pour réparer un peu cette injustice de notre part. En effet, Romano est un remarquable pédagogue, dont nous avons pu apprécier les cours à la Sorbonne.
En tant que phénoménologue, il ne défend pas une religiosité plus ou moins honteuse, il n’a pas recours à une « philo-poésie » du clair-obscur de l’Être. Son approche des auteurs est sobre et technique. Il ne vient pas en chaire pour éblouir avec des idées renversantes, il vient pour que ses étudiants comprennent. Pour le coup, c’est vraiment l’anti-Marion ! Je n’ai pas lu ce qui semble être son livre majeur jusqu’ici, Au cœur de la raison, la phénoménologie. Ce qui importe à mes yeux est qu’il mette de la raison au cœur de la phéno !

Au contraire de beaucoup d’universitaires, il ne s’est pas enfermé dans le déni quant aux Cahiers noirs. Il reconnaît que « ce qu’on y lit dans un certain nombre de passages extrêmement clairs et nullement isolés ne peut qu’inspirer le dégoût et la consternation » (entretien avec Claudia Serban, revue Critique n°811, 2015, disponible sur sa page Academia.edu). Il reconnaît que cela jette le doute sur toute la suite de l’œuvre : « Je crains que la seule interprétation possible ne soit que Heidegger n’ait jamais complètement abandonné ses convictions. Il y a chez lui une telle identification du penseur à sa pensée, une telle impossibilité de toute prise de distance critique à l’égard de lui-même, que je ne vois pas, hélas, comment interpréter ce geste autrement que comme un « je persiste et je signe » ».

Pourtant, il conclut que nous devons continuer à lire Heidegger pour comprendre la philosophie du XXeme siècle, tout comme on lit Frege (« un autre antisémite notoire », ajoute Romano) pour comprendre la philosophie analytique. On peut objecter plusieurs choses à cela. D’abord, si l’on doit continuer à lire Heidegger « pour comprendre la philosophie au vingtième siècle », c’est un aveu de semi-échec, au minimum. On ne lit plus l’auteur pour lui-même, pour ce qu’il nous dit, mais comme un moment de l’histoire des idées. L’auteur n’a donc plus d’intérêt en lui-même.

Ensuite, Frege a-t-il lui-même mis l’antisémitisme au cœur de sa philosophie de la logique ? Je ne crois pas. Heidegger, en revanche, l’a fait dans ces Cahiers noirs. De plus, il s’est employé à réinterprété ses œuvres antérieures, ce qui est un fait inédit dans l’histoire de la philosophie. Les philosophes ont souvent lu les auteurs de la tradition comme des précurseurs de leur propre système. Par exemple, Husserl avec Descartes, ou Bergson, pour qui tout philosophe depuis Plotin a eu l’intuition partielle de la durée. Cela peut faire sourire, ou prêter à controverses dans un colloque, mais sans plus.

Pour sa part, Nietzsche a réinterprété ses propres œuvres dans Ecce Homo pour montrer la cohérence de sa pensée depuis le début. Par contre, Heidegger est le premier à relire idéologiquement (et pas philosophiquement) son œuvre, pour la mettre au service d’un régime totalitaire. Or, c’est cela qui est d’une gravité sans précédent.

Il serait anachronique de dire que Sein und Zeit est déjà une œuvre nazie. Mais nous avons voulu montrer que ce livre n’est nullement incompatible avec le nazisme, ce qui est déjà inquiétant pour un ouvrage philosophique. Heidegger a donc certainement déformé et manipulé son livre après coup, pour dire qu’il était depuis le début un vrai et authentique nazi ; mais il n’a pas eu tant de mal à le faire car le matériau se prêtait bien à cette opération.

Qu’est ce qui pourrait mettre fin au prestige de Heidegger dans le champ philosophique selon vous ?

Nicolas Rousseau: Ce prestige diminuerait si plus de gens comprenaient que la rationalité n’est ni rébarbative ni mortifiante ; qu’elle n’est pas au service du techno-capitalisme mondial, ni du « management », ni de la soumission prochaine de l’humanité à la super-IA etc., autant de critiques outrancières qui se nourrissent de Heidegger et de ses attaques contre la Raison et la Technique. Comme le montre Gérald Bronner dans ses travaux, ce sont au contraire les croyances qui sont dangereuses car ce sont elles qui aveuglent.

Vous avez entendu parler du cas lamentable de ce partisan de la terre plate, Michael Hughes. En 2014, sa première fusée avait explosé et il avait pu s’en échapper en parachute. En 2017, il a fait décoller, depuis le désert de Mojave en Californie, un second engin qui lui a coûté 20.000$ et lui a permis de monter à 550 mètres d’altitude. Or, avec une recherche rapide, on trouve des billets aller-retour Los Angeles – Las Vegas à partir de 60$, pour un vol à environ 10.000 mètres d’altitude ! Finalement, le 22 février 2020, « Mad Mike » est mort peu après le décollage de son nouvel engin à vapeur. Que dire, sinon qu’il avait totalement perdu la raison ?
Les gens ne veulent pas la vérité, ils veulent des certitudes. Déjà, quand Galilée a exposé ses découvertes sur la Voie lactée, certaines personnes n’ont pas voulu regarder dans sa lunette, ils avaient trop peur, en apercevant soudain de nouvelles étoiles dans le ciel, que cela perturbe leur vision du monde.

Certains craignent que l’exercice de la raison nous oblige à sacrifier l’essentiel : les traditions, le sacré, l’absolu… En ne se fiant qu’à la raison humaine, on renoncerait à tout ce qui fait le mystère et la beauté de la vie. A ce sujet, Jacques Bouveresse dit quelque part que l’herbe n’est pas moins verte depuis que la science l’étudie. En réalité, quand on perd des illusions, on ne perd que des illusions donc à proprement parler, on ne perd… rien ! C’est cela, en un sens, qui est magique.

Dans votre précédent ouvrage, vous évoquiez l’influence de Michel Foucault sur les intellectuels médiatiques. Comme Heidegger, il redoutait le pouvoir de surveillance généralisé tout en occupant massivement cet espace. Comment l’expliquer ?

Nicolas Rousseau: Foucault était à la recherche d’une vérité sur le monde social et sur lui-même, et il ne séparait pas les deux. Dans un entretien, il déclare : « Chaque fois que j’ai essayé de faire un travail théorique, ça a été à partir d’éléments de ma propre expérience ; toujours en rapport avec des processus que je voyais se dérouler autour de moi. C’est bien parce que je pensais reconnaître dans les choses que je voyais, dans les institutions auxquelles j’avais affaire, dans mes rapports avec les autres, des craquelures, des secousses sourdes, des dysfonctionnements, que j’entreprenais un travail, quelques fragments d’autobiographie » (Dits et écrits, II, pages 1000-1001). Avec cette citation, on voit le risque de confusion entre l’auteur et son sujet. Mais il y a plus : il veut à la fois faire la vérité sur le monde social et les rapports de pouvoir qui s’y exercent (partout et sans cesse, selon lui), mais il finit par défendre l’idée que la vérité elle-même n’est qu’un effet de pouvoir ! Or, cette thèse de l’omniprésence du pouvoir dans tous les aspects de notre vie allait de pair avec un carriérisme (à ce sujet, voir le livre de Jean-Marc Mandosio, Longévité d’une imposture. Michel Foucault, 2010).

Si le pouvoir est partout, alors il est impossible de s’en libérer. Il ne reste au contraire qu’à se battre pour en obtenir plus et donc à s’imposer contre les autres. Foucault est quelqu’un qui voulait séduire l’auditoire, et qui y parvenait très bien. Il jouait de ce pouvoir charismatique. Ce narcissisme faisait bon ménage avec un certain nihilisme sur la « mort de l’homme » et le dénigrement de toutes les « valeurs » humaines. Il oscille sans cesse entre désir de vérité et cynisme désespéré. Avec lui, c’est tout ou rien -ce qui pour certains est la marque de l’esprit philosophique, qui doit exprimer des thèses « radicales ». Mais le style précieux et entortillé de Foucault cache mal le simplisme de ses thèses.

Comme le dit bien Roger Scruton :
« A l’instar d’un organisme, une société ne peut assurer sa subsistance que par le biais d’une interaction constante entre les différentes parties qui la composent. Et toute interaction est un exercice du pouvoir : le pouvoir qu’a la cause de produire une conséquence. Mais ceci est tout à fait trivial.
Ce qui l’est moins, c’est l’idée de domination complètement injustifiée et d’inspiration idéologique qui ressort dans les conclusions de Foucault. Il envisage d’emblée que s’il existe un pouvoir, alors celui-ci s’exerce dans l’intérêt de quelque agent dominant […] Le moindre événement dans l’ordre social portera par conséquent la marque de la domination bourgeoise. La trivialité de cet argument se passe de commentaire. Le plus étonnant est la naïveté philosophique qui le sous-tend » (L’Erreur et l’orgueil, pages 196-197).

Avez-vous reçu des messages, par exemple concernant vos futures carrières ?
Nicolas Rousseau: A la parution de La Phénoménologie des professeurs, la première réaction de certains collègues a été l’effarement : « Après ce livre, ils peuvent tirer une croix sur leur carrière ». Aveu assez consternant : soit on ose dire quelque chose, soit on fait carrière, mais les deux sont incompatibles.
Cela nous ramène au dilemme de la fable de la Fontaine, Le loup et le chien : la faim ou le collier ? Avec le loup, je réponds :
« … de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor ».
On n’a qu’une seule vie et j’ai ma fierté. Pour ma part, je me consacre à dire ce que j’ai à dire, Henri aussi.
Ce livre nous a aussi valu quelques insultes, c’était sans doute inévitable. Mais peu en comparaison de nombreux messages de soutiens et de chaleureuses félicitations. Encore récemment d’un spécialiste de Thomas d’Aquin qui, en lisant notre chapitre sur Marion, a « failli jubiler ». Jubilez donc, cher monsieur, ce n’est pas nous qui vous en ferons le reproche !
C’est pourquoi nous n’avons aucun regret d’avoir écrit ce livre.
J’ajoute que nos attaques n’ont rien de personnel. Cela peut surprendre mais nous n’avons pas écrit ce livre pour régler des comptes personnels. Nous n’avons pas de rancunes envers les personnes visées dans ce livre et les précédents. Nous ne connaissons pas la plupart d’entre eux et quand nous les avons fréquentées, nous n’avons pas à le regretter. Il y a eu quelques professeurs à la Sorbonne dont le comportement était détestable, mais ce ne sont pas eux qui sont visés. En fait, on ne peut rien écrire de valable avec son nombril, ses petites rancunes et son ego blessé. Il est indispensable de s’intéresser aux autres et au monde extérieur, cette terra incognita des interprètes de l’invisible.

En revanche, il y avait des comptes à régler, oui, mais intellectuellement. Au passage, on peut remarquer que les plus grands philosophes passent leur temps à cela. Platon veut régler leur compte aux sophistes, Thomas aux Gentils, Descartes à Aristote, Kant à Hume etc. La liste est longue. Plus près de nous, Deleuze, qui se veut un penseur de l’affirmation et dit qu’« aucun livre contre quoi que ce soit n’a jamais d’importance » (A quoi reconnaît-on le structuralisme ?), a pourtant écrit contre Hegel (Différence et répétition), contre Freud (les deux tomes de Capitalisme et schizophrénie), contre Habermas (Pourparlers), enfin contre la communication et le marketing (« Qu’est-ce que la philosophie ? »).

La polémique fait partie intégrante de la philosophie. La question est de savoir si à la fin, la polémique doit déboucher sur une synthèse, une réconciliation (Kant, Hegel) ou si elle constitue une fin en soi (Nietzsche).

Sur la forme, la difficulté dans la polémique est de ne pas faire trop long, sinon le propos se disperse et on retombe dans l’exposé ou la dissertation. Sur le fond, la polémique et la rhétorique qui va avec n’ont de sens que si elles ont pour but de dire des choses justes.

Or, nous sommes peut-être dans l’erreur sur bien des points mais – croyez-le ou non, nous ne sommes pas malveillants. Plutôt consternés par ce gâchis d’intelligence chez la plupart de ces auteurs. Comment ont-ils pu se mettre dans la tête des idées aussi incohérentes ! Comment ont-il pu se perdre dans des spéculations aussi vaines et s’entêter dans la résolution de difficultés créées de toute pièce !

Comment interprétez-vous la récente dérobade d’Onfray concernant l’enseignement de Heidegger en terminale ?

Nicolas Rousseau: Je ne peux pas répondre pour lui, le mieux est de lui demander. Pour ma part, je ne me vois pas signer la pétition de Vincent Cespedes, surtout après toutes les critiques que nous lui avons adressées dans Les Imposteurs de la philo. Le mieux est d’informer le public par des travaux historiques et philosophiques, puis laisser chacun décider s’il considère Heidegger comme un philosophe.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, fondateur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, Jewpop et le Nouveau Magazine Littéraire.
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