Annexion de facto

© Stocklib / bobby22
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Les dirigeants israéliens font toujours mine d’être étonnés chaque fois que l’ONU aborde le conflit israélo-palestinien.

La semaine dernière, même scenario : le Premier ministre Netanyahou s’est élevé contre la résolution de l’ONU demandant à la Cour internationale de justice de se pencher sur la question de l’occupation israélienne de territoires palestiniens.

Bientôt 56 ans que cette situation dure : oui, plus de cinq décennies après la guerre des Six-Jours, l’occupation israélienne de la Cisjordanie et Jérusalem-Est reste à l’ordre du jour de la communauté internationale.

Au grand dam des dirigeants de la droite israélienne qui croient encore que nier l’occupation la fera disparaître ; seulement voilà, se cacher la tête dans le sable n’a jamais fait disparaître un problème.

Pragmatisme politique

La politique de l’autruche ne peut pas faire oublier qu’Israël doit son existence et sa reconnaissance internationale au plan de partage de la Palestine voté par l’ONU en 1947 ; un partage qui laissait Jérusalem et la Cisjordanie en dehors des frontières de l’Etat juif.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Jourdain au cours des 75 dernières années ; les pays arabes qui n’ont pas accepté le partage de l’ONU ont tout fait pour empêcher la création de l’Etat juif, fort heureusement en vain.

Les territoires palestiniens administrés par Israël depuis 1967 n’ont jamais été annexés par les autorités israéliennes (à l’acception de Jérusalem-Est et du Golan) et la loi israélienne ne s’y applique pas.

Certes, il existe un débat de nature historique et religieuse sur le droit au retour du peuple juif sur sa terre ancestrale ; argument utilisé régulièrement et encore ces jours-ci par le Premier ministre Netanyahou qui a déclaré que « le peuple juif ne peut pas être ‘un occupant’ sur sa propre terre ».

Seulement voilà : en quinze années de pouvoir, Netanyahou a régulièrement promis d’étendre la souveraineté israélienne sur des territoires palestiniens (sa derrière promesse explicite datant de juillet 2020) mais il n’a jamais tenu sa promesse ; il a même bloqué des propositions de loi en ce sens, émanant de députés du Likoud ou d’autres partis nationalistes de sa coalition.

En fait, Netanyahou a opté pour un pragmatisme à toute épreuve, employant un double langage et laissant le flou planer sur ses intentions, dans ses déclarations comme ses actes. Entre autres exemples : le retrait d’une partie de la ville d’Hébron (1997), une déclaration en faveur d’un Etat palestinien dans son célèbre discours de Bar-Ilan (2009) et son soutien au plan de paix israélo-palestinien du président Trump (2020) devant conduire à la création d’un Etat de Palestine.

Solution des deux Etats

En 2023, le contexte politique en Israël a changé : en s’alliant à l’extrême-droite, Netanyahou est devenu « l’aile gauche » du gouvernement qu’il dirige, tentant de modérer l’appétit annexionniste de ses partenaires.

D’autant plus qu’au fil des années, le droit à l’autodétermination des Palestiniens a été reconnu par la communauté internationale ainsi que par Israël ; la solution des deux Etats reste plus que jamais d’actualité.

Mais au-delà de la question territoriale, ce sont les aspects démographiques qui dominent ; que fera Israël de 3 millions de Palestiniens sur son territoire en cas d’annexion totale de la Cisjordanie ?

S’ils devenaient des citoyens israéliens, les 3 millions de Palestiniens feraient perdre à Israël sa majorité juive ; ce qui sonnera le glas de l’Etat juif et démocratique défendu par une majorité de Juifs d’Israël et du monde entier.

Le second scenario selon lequel 3 millions de Palestiniens resteront des étrangers dans l’Etat juif porte un nom qui fait frémir, l’apartheid.

Il faut se rendre à l’évidence ; si pour certains, la séparation des Israéliens et Palestiniens n’est pas la meilleure solution, elle est sûrement la moins mauvaise.

Retombées internationales

En regroupant des partis d’extrême-droite qui plaident en faveur d’une annexion totale des territoires palestiniens, le sixième gouvernement Netanyahou portera un coup sévère à la solution des deux Etats.

La légalisation des colonies sauvages et illégales, la modification de la « loi sur le désengagement de la bande de Gaza et du nord de la Samarie » comme la multiplication des constructions dans les implantations, sont autant de mesures qui vont accélérer l’annexion de facto et isoler davantage Israël sur la scène internationale.

L’intervention de la Cour internationale de justice pose bien problème à Israël ; en se penchant sur la question de l’occupation israélienne de territoires palestiniens, la CIJ va donner des arguments à des organisations opposées à Israël comme BDS.

Mais surtout, l’avis de la CIJ va jouir d’un prestige international, même s’il ne revêt pas de caractère contraignant ; s’il y est confirmé qu’Israël est bien l’auteur de l’occupation prolongée, la colonisation et l’annexion de territoires palestiniens, de nombreux pays et organisations pourront se prévaloir de cet avis, affectant les relations d’Israël avec la communauté internationale.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998, à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005 et au Collège universitaire de Netanya de 2012 à 2020. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Dernier ouvrage paru : "Les Années Netanyahou, le grand virage d’Israël" (L’Harmattan, 2022). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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