Annexer le christianisme ?

Vue de Jérusalem - crédit : Pierre Orsey
Vue de Jérusalem - crédit : Pierre Orsey

A la place du mot « annexion » on pourrait utiliser l’expression « extension de la souveraineté israélienne » ou « application de législation israélienne » ou « régularisation d’une situation ambiguë »…

En effet, sur le plan juridique, on parle d’annexion d’un territoire uniquement lorsqu’il appartient à un autre état (exemple de la Russie concernant la Crimée). Or les territoires de la « Judée-Samarie » appartiennent au peuple hébreu et en furent le cœur de son histoire. Mais que faire des Palestiniens qui y habitent ? Et quel rapport avec le christianisme ?

On pourrait dire que sur le territoire d’Israël il y a des Palestiniens et que dans la religion d’Israël (sur son territoire spirituel) il y a des Chrétiens… Le raccourci est certes un peu tiré par les cheveux, et donc faux ; mais il y du vrai dans ce raccourci. Le christianisme est un courant du judaïsme et sans lui il n’existerait pas. Essayons de clarifier (un peu…) ce sac de nœuds…

Du judaïsme est sorti une religion basée sur le culte du Messie (du Christ) qui s’appelle le christianisme. Ayant été expulsée de sa matrice juive elle a été adoptée par la culture grecque puis romaine. Depuis qu’au XXème siècle Israël est redevenu Israël, le christianisme est déboussolé : la religion qu’il croyait avoir remplacée est non seulement ressuscitée mais son peuple en exil est redevenu une Nation (disparue depuis vingt-six siècles !).

C’est comme si le fils était en train de gérer l’héritage de son père défunt et que celui-ci réapparaissait (après deux mille ans d’absence) bien vivant et en pleine forme… Le christianisme est déstabilisé car la racine sur laquelle il s’appuyait ne veut plus jouer le rôle de racine car il s’agit d’un arbre vigoureux. Aussi, un nombre toujours plus grand de Chrétiens quitte le navire en perdition.

Le judaïsme qui a en quelque sorte créé cette religion est aussi l’une des causes de sa désagrégation (qui en réalité est une transformation, une mutation). En est-il responsable ? Non puisqu’il n’a rien fait : ni pour que naisse cette religion ni pour qu’elle disparaisse. Pourtant, à mon avis, Israël a le devoir de s’occuper des naufragés du christianisme.

Que signifier « s’en occuper » ? (il a autre chose à faire…) S’en occuper signifie, comme le fait par exemple le rav Oury Cherki, inventer ou recréer un nouveau statut pour ces nouveaux migrants spirituels (Ben Noah). S’en occuper signifie comme le font Philippe Haddad, Gilles Bernheim, Armand Abecassis (et d’autres…) aider les Chrétiens à comprendre les Evangiles. C’est ce que prévoyait et préconisait déjà Manitou.

En effet, Israël ne veut pas que le christianisme s’écroule mais qu’il évolue vers une plus grande adéquation avec sa matrice juive. Le problème est que cette adéquation est impossible tant que le culte du Christ reste au- dessus du culte d’HaChem. Cette difficulté majeure est délicate car elle implique pour le Chrétien de renoncer à sa culture d’adoption hellénique pour retrouver sa culture d’origine qui est orientale.

J’ai retenu un enseignement de je ne sais plus quel rabbin ou érudit qui disait que le conflit d’Israël avec l’islam (Ishmaël) est sur la terre (en bas) tandis que le conflit d’Israël avec le christianisme (Esav) est au ciel (en haut).

Le parallèle entre « annexion » de la Cisjordanie et « annexion » du christianisme (ou « extension de la souveraineté d’Israël » ou « intégration ») devient alors évident : le christianisme est un courant interne au judaïsme et les Chrétiens sont, comme le dit Manitou, une diaspora d’Israël[1]. Leur chemin les conduit naturellement à revenir à leur source, à la Maison, au judaïsme.

Le christianisme a rempli son rôle durant deux mille ans. Le temps est venu de laisser la barque sur le rivage, d’accoster sur la terre spirituelle promise. Israël est ressuscité, il est sorti de son hibernation et remercie l’Eglise d’avoir propagé sur toute la terre une version gréco-latine de la Torah. Il est temps pour les Chrétiens de retourner dans le judaïsme avant que le christianisme ne prenne une trop mauvaise tournure (fascisante d’un côté, pseudo-humaniste de l’autre).

Aussi depuis quelques années Israël propose aux naufragés du christianisme plusieurs options :

  • Le rav Oury Cherky propose aux Chrétiens de devenir « Bne Noah »[2]
  • Le rav Haïm Dynovisz leur propose de devenir « Bne Adam »[3]
  • Le prophète Elisée leur ferait sans doute la même proposition qu’au général syrien Naaman (2 Rois 5,18) : tu peux continuer à faire semblant d’adorer le dieu Rimmôntant que ton cœur est tourné vers le Dieu d’Israël…
  • Israël propose aux Chrétiens de devenir « Bne Abraham » ; c’est ce qu’on pourrait appeler maladroitement une « conversion » au judaïsme, et qu’il faudrait plutôt appeler un accomplissement ou un retour, une « techouva ».

Nous sommes au début de ce qui s’appelle la révolution du christianisme. Selon le dictionnaire, une révolution c’est le « mouvement d’un objet autour d’un point central, le ramenant périodiquement au même point ». Évidemment cette révolution ne va pas se faire en quelques jours. Il serait d’ailleurs plus exact de ne pas parler au futur mais au présent puisque cette révolution a commencé depuis longtemps. Depuis quand exactement ? Depuis Vatican II ? Depuis 1948 ? Depuis la Shoah ? Depuis le Siècle des Lumières ? Ou depuis que le Christ est ressuscité ?

A propos du Christ, une question se pose : est-il véritablement le sujet de discorde entre Juifs et Chrétiens ? Selon Manitou, non. Pour Yéhouda Léon Askénazi la véritable frontière entre Juifs et Chrétiens n’est pas religieuse. Manitou considère que le christianisme est, comme le judaïsme de galout, une religion périmée. Pour Manitou, ce qui différencie les Juifs et les Chrétiens, c’est l’identité politique (et culturelle). Il y des Juifs et des Chrétiens de tendance romaine et des Juifs et des Chrétiens de tendance hébraïque. Autrement dit la frontière judéo-chrétienne est aujourd’hui à réévaluer. C’est le sionisme qui sert de curseur.

Bien sûr la différence est aussi religieuse, cultuelle, spirituelle, nous le savons bien. Comme nous le fait comprendre le rabbin Menahem Meïri, les Chrétiens ne sont pas idolâtres mais le christianisme est idolâtre en lui-même[4]. Il serait ici inutile d’en énumérer les nuances, les différences, les fossés infranchissables. Retenons cependant une chose nouvelle : grâce à des auteurs contemporains comme Armand Abecassis[5] et Daniel Boyarin[6], les frontières théologiques sont en train de bouger.

Il devient envisageable pour un Chrétien d’abandonner le christianisme pour entrer dans le judaïsme sans renoncer à tout ce qui faisait son identité. Illustrons par quelques exemples notre propos : Jésus peut être considéré comme le Messie fils de Joseph comme l’envisageait Maïmonide[7] ; Jésus peut être considéré comme juif à 100% comme l’écrit Abecassis ; Jésus pourrait même être considéré comme le Messie attendu comme l’explique Boyarin… Ce sont de nouveaux débats passionnants qui s’amorcent.

Mais quelle que soit « la case » dans laquelle on fait entrer Jésus, ce qui est fondamental et décisif pour qu’il devienne compatible avec le judaïsme c’est qu’il est nécessaire d’abandonner l’idolâtrie du Messie. Or, le christianisme d’une manière générale et par définition est le culte du Christ. Ce culte étant idolâtre il est incompatible avec le judaïsme. Aussi le rav Kook proposait d’aider les Chrétiens à purifier leur religion[8]. Son idée était charitable mais le résultat est qu’une fois nettoyé de ses résidus d’idolâtrie, il ne reste plus grand-chose du christianisme…

Il s’agit d’un long travail de purification dont le judaïsme n’est pas exempt : il y a aussi de graves formes d’idolâtrie dans le judaïsme. On pourrait citer notamment le culte des gourous (chez les Satmar par exemple) ou le fétichisme sur les tombes des Tsadikim. On pourrait aussi parler de culte de l’Etat d’Israël, d’ethnocentrisme, etc.

Pour en revenir au christianisme et pour conclure il me semble urgent et vital pour Israël d’accueillir ce flux de « migrant spirituels » que sont non seulement les Chrétiens mais aussi ceux qui sont sans religion, en Occident surtout. Comment les accueillir dans un si petit pays ? Il faudrait inventer un passeport israélien qui donnerait aux nouveaux enfants d’Israël non pas la nationalité israélienne mais un « certificat de compatibilité avec le judaïsme ».

Comment définir et nommer les descendants spirituels du peuple juif qui retournent « à la Maison » ? Il serait plus ou moins exact de dire qu’ils sont enfants de Joseph et non pas de Yéhouda (les fils de Jacob) car c’est bien Joseph qui a hébraïsé l’Egypte tandis que Yéhouda était centré sur sa famille. Les nouveaux enfants d’Israël issus du christianisme pourraient donc plutôt s’appeler des Hébreux, des « Bne Hever ».

[1]      https://rencontresjuifschretiens.wordpress.com/2015/08/17/deux-diasporas-disrael-juive-et-chretienne-rav-ashkenazi/

[2]      https://noahideworldcenter.org/wp_fr/#gsc.tab=0

[3]      https://ravdynovisz.tv/video-category/bne_adam/

[4]      https://frblogs.timesofisrael.com/le-meiri-luniversaliste-de-perpignan/

[5]      https://www.youtube.com/watch?v=u2aiD7m2ddQ

[6]      http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/ere-biblique/premiers-chretiens/jesus-un-fidele-de-la-tora-en-francais-10-09-2014-61912_52.php

[7]      http://www.akadem.org/sommaire/cours/la-figure-du-messie-chez-maimonide/le-michne-tora-07-05-2006-6647_4261.php

[8] « La vocation de la lumière qui émane d’Israël n’est pas d’absorber ou de détruire les autres religions, comme il n’est pas de la vocation d’Israël de détruire les autres nationalités. Notre objectif consiste plutôt à les parfaire, à les élever et à les purger de leurs impuretés. » Rav Abraham Isaak Kook, lettre au Rabbi Pinhas Hakohen, 1908

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
Comments