Anne Lehoërff, Dictionnaire amoureux de l’archéologie

Pourquoi attendre pour le dire ? La lecture de ce beau livre est un véritable plaisir pour l’esprit. On y trouve parfois des entrées assez inattendues, mais chemin faisant, leur légitimité à figurer dans ce dictionnaire s’impose au lecteur. Au fond, l’archéologie est la science des choses vieilles et anciennes, c’est la science qui nous dévoile, à nous les vivants, les mystères des générations disparues. Donc, elle empiète sur tout ; vous lirez même une entrée sur le cheval et sur le bois, le tout harmonieusement inséré dans un ensemble naturel.

Je ne m’attendais pas à voir une entrée consacrée à l’ADN mais la suite de ma lecture m’a convaincu du bien fondé de ce traitement. De tout temps, l’humanité pensante a cherché à pénétrer dans ces âges, ces époques que l’on nomme les temps immémoriaux, surtout lorsqu’il s’agit de restes humains ou proto-humains remontant à des millions d’années. On comprend mieux alors l’admission de l’ADN dans ce livre… Et aussi celle de la romancière Aghata Christie…

Dès les premières pages, certaines déclarations méritant d’être mentionnées, se sont imposées à mon esprit :

Les archéologues étudient les défunts pour reconstituer ce que furent les sociétés des vivants, y compris de manière très directe grâce aux restes humains en contexte sépulcral ou ailleurs. L’âge du décès de l’individu, lorsqu’il peut être établi, est évidemment important. C’est une donnée très concrète qui alimente la connaissance sur la mort et sur son évolution dans le temps, mais aussi éventuellement sur des liens possibles entre des rituels funéraires pratiqués à l’âge de l’individu… Grâce à ces informations, les chercheurs établissent des portraits de sociétés tout entières composées de gens disparus auxquels ils redonnent un peu vie… On le voit, d’Âge et d’âge, l’archéologie ne saurait se passer.

Excellente défense et illustration des recherches archéologiques qui apportent leur contribution à une meilleure connaissance de ce que furent les temps les plus anciens du genre humain et du monde. Pour notre grand bonheur, l’auteure a pensé à tout, même à définir sur une pleine page l’étendue du spectre de l’archéologie : l’archéologue est pratiquement un touche-à-tout qui sait faire parler les choses les plus antiques… Il peut envisager son approche de multiples façons, tout en restant un archéologue. L’exemple auquel je pense, c’est le bibliste-archéologue, qui vérifie la véracité des Écritures en la comaprant au verict des fouilles archéologiques (la Bible déterrée, uned)earthed)

Il y a aussi un intéressant rapprochement avec les archives, l’archéologue peut aussi se dire chartiste ou archiviste. J’ai bien aimé la définition des archives, qui couvre elle aussi un assez large spectre. J’ai aussi remarqué la longue et pénétrante notice sur le temple d’Angkor, ainsi que sur l’aventurisme d’un couple étrange, Clara et André Malraux… Enfin, grâce aux fouilles archéologiques on doit admettre que le génois Christophe Colomb n’a pas été le premier à faire la traversée de l’Atlantique, il fut précédé par les Vikings… De quoi corriger certains livres d’histoire.

Marc Bloch, l’éminent historien, fondateur avec Lucien Febvre des Annales, n’est pas oublié dans ce beau livre : on reprend sa définition du métier d’historien qui a pour mission de rendre des comptes, notamment de ce qui s’est passé avant notre temps présent. Je souscris à cette définition et repends à mon compte l’idée que le présent serait inintelligible sans le passé. D’une certaine manière, Alexis de Tocqueville a dit la même chose. Sans la lumière du passé, on est condamné à cheminer dans l’obscurité…

Mais je m’attendais, puisqu’il s’agit d’un dictionnaire rangé alphabétiquement, à une entrée au terme Bible. Et là il y a de quoi faire, si l’on me permet cette expression un peu triviale : dans les recherches bibliques, l’archéologie joue un très grand rôle. Les exemples sont nombreux mais je me limiterai à un seul qui m’a personnellement impressionné : quand on expose dans le livre des Rois la grandeur du royaume du roi Salomon, les rédacteurs ont, volontairement ou involontairement, transféré au bâtisseur du Temple de Jérusalem, des mérites et une grenadeur qui revenaient en fait à un autre grand dignitaire vivant au moins deux siècles après le fils du roi David.

On vante la grandeur de la charrerie de combat développée par Salomon pour tout le Moyen Orient, et située dans la région de Hatsor… Les archéologues ont raisonné de la façon suivante : un sol où vivaient tant de chevaux doit être abondamment imbibé d’urines chevalines qui se sont accumulées au cours des siècles. Et l’expérience fut couronnée de succès. La Bible avait dit vrai, ce qui ne suffit pas pour faire des Écritures un livre d’histoire. Mais les fouilles archéologiques ont rendu d’immenses services, avalisant ou démentant des données formelles.

La notice sur le bronze est lumineuse et permet de mesurer notre ignorance. On sent la compétence de l’auteure, spécialiste des métallurgies. Cela ne s’invente pas, et les ramifications sont étonnantes. J’ai enfin compris ce que signifie l’expression «l’âge du bronze». J’avoue aussi qu’en dépit de toutes ces explications, je n’ai pas tout compris ; mais cela tient à moi et à mon ignorance dans ce domaine… Le même enchantement s’empare du lecteur qui découvre la notice sur la céramique.

Les lignes consacrées au chasseur-cueilleur sont tout aussi remarquables. L’une des qualités de l’auteure de cet ouvrage est le courage d’affronter des notions très difficiles à traiter comme le terme de civilisation, par exemple. Elle s’en tire plutôt bien sans céder aux sirènes tiers-mondistes ou indigénistes ni tomber dans une haine de soi qui est à la mode, de nos jours.

Le terme de civilisation a été invoqué maintes fois pour justifier la colonisation et l’européocentrisme : l’Europe, maîtresse du monde, imposant sa conception du monde, hissant haut et fort ses propres valeurs et mesurant la noblesse des autres cultures à l’aune de ses propres valeurs, sans jamais se dire que d’autres approches étaient possibles et tout aussi légitimes. Sans s’auto-renier ni douter de tout, l’Europe aurait dû élargir le spectre de ses valeurs culturelles et en conclure que d’autres peuples pouvaient avoir d’autres cultures que la sienne.

Au nom de cet apport civilisationnel (apporter la civilisation à des peuples considérés comme arriérés,) on a légitimé des formes abjects du colonialisme. Mais pour être juste et équilibré, il faut aussi se garder d’occulter les nombreux bienfaits que l’Europe judéo-chrétienne, centre du monde moderne, a apportés au reste du monde. Ici-bas, rien n’est parfait, on peut arguer que la culture allemande, la plus développée u XIXe siècle et au début du XXe n’a pas pu ni voulu empêcher la Shoah…

On pourrait poursuivre la revue de toutes ces notions (161 pièces), mais ce compte-rendu est déjà long. Il faudrait savourer ce livre à petites doses afin d’en assimiler la grande richesse et le style sobre et élégant.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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