André Spire – Daniel Halévy : La Première Guerre mondiale V

Gauche : André Spire à son bureau (1927) © Gallica/BnF. Droite : Daniel Halevy, photographié par Edgar Degas © MET/CC
Gauche : André Spire à son bureau (1927) © Gallica/BnF. Droite : Daniel Halevy, photographié par Edgar Degas © MET/CC

La déclaration de guerre 

Dans la Correspondance, on peut lire l’incrédulité de Spire devant l’imminence de la guerre, ou plutôt ses doutes. « Si je nous savais prêts ; si j’étais sûr […] de la bonne organisation de notre armée de notre intendance, je souhaiterais peut-être la guerre. »

Le 29 juillet 1914, jour où le président Raymond Poincaré rentre d’une visite expresse à Saint-Pétersbourg, Spire écrit à Marianne Halévy pour avertir ses amis qu’il va sans doute quitter la région parisienne. Certes, le ministère lui interdit de s’éloigner de Paris, mais quand il se rend au recrutement, il apprend qu’il a « l’oreille fendue », autrement dit qu’il est atteint par la limite d’âge.

En revanche son frère est mobilisé et le réclame à la tête de l’usine familiale à Nancy. Il s’apprête donc à regagner sa ville natale, si proche de la frontière, mais il craint, dit-il, d’être bientôt « réquisitionné pour fabriquer des souliers allemands ». Puis il se reprend : « Je parle comme si nous devions avoir la guerre. L’aurons-nous ? »

Trois jours plus tard, le 2 août, la mobilisation générale est déclarée et c’est à Nancy que Daniel Halévy lui répond quelques jours plus tard.

Plus jeune que Spire de 4 années, Halévy est mobilisé. Leur correspondance se poursuit, avec l’aide de Marianne et de Gabrielle, la compagne de Spire. Celui-ci rassure son ami : non, il n’est pas encore prisonnier des Allemands, contrairement à ce qu’il croyait en partant pour Nancy.

Cependant il faut évacuer l’usine à Limoges. Il l’adapte aux besoins de la guerre et fabrique des chaussons : « Il a fait une machine à rouler les bandes » destinées aux blessés, écrit aussi la mère d’André à Gabrielle.

Celle-ci, restée à Paris, parle des femmes receveurs de tram : « Dis à Halévy que les troupes sont épatantes, lui écrit-il. Amitié et camaraderie… » « Avancer. Reculer… » C’est ainsi que Spire décrit le front en août.

Les journaux français étaient caviardés. Alerté par les lettres de Zangwill qui faisaient état de persécutions de Juifs en Europe et en Orient, il s’abonne à la presse étrangère pour s’informer malgré la censure.

La Correspondance n’offre pas seulement une fenêtre sur les événements politiques en cours, sur la vie privée, c’est aussi l’opportunité de voir ce qu’on pourrait prendre pour des erreurs de jugement. L’exemple le plus frappant pourrait être celui de Georges Sorel, dont Spire et Halévy publient à leurs frais ses Réflexions sur la violence en 1908. Connu jusque là pour son inspiration socialiste (Renan, Proudhon…), il a contribué à l’introduction du marxisme en France, collabore aux Cahiers de la Quinzaine. Las, celui qui fut en quelque sorte le père du syndicalisme révolutionnaire se révéla être un antisémite.

En effet, Spire découvre avec un certain agacement que Georges Sorel, le théoricien du syndicalisme révolutionnaire, a fait paraître dans sa revue un article totalement à charge sur le crime rituel de Kiev. Cet acte n’est pas anodin puisque Sorel se retrouvera 30 ans plus tard du côté de la collaboration. Comme le disent les frères Tharaud, dont Spire souligne l’antisémitisme, son livre « a eu la singulière fortune d’inspirer à la fois le bolchevisme de Lénine et le fascisme de Mussolini ».

Quand il découvre ce coup bas, Spire est incrédule : « Sorel est-il devenu fou, » s’interroge-t-il dans une lettre de septembre 1911.

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et se consacre plus particulièrement, depuis quelques années, aux questions touchant à l'antisémitisme. Blogueuse au Huffington Post et collaboratrice à Causeur, Edith est également auteur, ayant écrit notamment (avec Bernard Nantet) "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et en Poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice (près de 200 romans traduits de l'anglais) et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
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