Alphée Roche-Noël, La France contre le monarque. De l’An Mil à nos jours.

Derrière ce titre un peu énigmatique se cache une problématique bien connue et à laquelle l’auteur cherche à apporter un rectificatif important. Contrairement à la thèse classique selon laquelle ce sont les rois et empereurs qui créant les États et les collectivités politiques ou nationales, nous suivons ici la thèse inverse : ce sont les villes, les collectivités, les institutions qui créent ces ensembles. Et l’auteur passe en revue de manière minutieuse l’évolution, étape par étape, de cette thèse.

Les premiers chapitres remontent au début du Moyen-Age et leur lecture, très bien documentée, est assez ardue. L’auteur -et personne ne cherche à le lui reprocher, examine tous ces développements, notamment les villes qui cherchent à limiter l’autorité royale qui mettra des siècles à s’imposer et à s’étoffer.

Notamment en entretenant dès que possible une armée permanente et en prélevant toutes sortes de taxes et d’impôts. Le système féodal repose généralement sur un trépied ; le chevalier qui tient le glaive et défend les possessions domaniales contre toute menace extérieure, le prêtre qui prie et catéchise et enfin le laboureur qui travaille la terre pour nourrir tout ce petit monde.

Ce système féodal a progressivement cédé la place à d’autres forces politico-économiques qui ont élargi le spectre et ont su mettre à profit des perspectives nouvelles et prometteuses. Ce furent des artisans, des négociants, les membres de la petite bourgeoisie, qui prirent les choses en main soit contre les prétentions ecclésiastiques soit contre les débordements de l’institution royale qui entendait s’affirmer comme l’Un face au Commun.

L’incarnation du pouvoir absolu confié à un seul homme a eu du mal à s’imposer aux esprits. Les membres de la petite bourgeoisie finirent par canaliser les différents pouvoirs par l’établissement de chartes, de conventions et aussi, ne pas l’oublier, le prévôt des marchands… Certes, toutes ces prises de positions ne réussiront pas à bannir ce qu’on craignait le plus, à savoir l’absoluité du pouvoir royal.

La royauté rend nécessaire l’établissement d’une fiscalité plus ou moins lourde, et dépendant étroitement de la personnalité et de l’intelligence du monarque. Certains ont régné avec l’aide de grands ministres comme les cardinaux Richelieu et Mazarin, d’autres comme Louis XIV ont, certes, brillé, mais ont endetté leur royaume par d’incessantes guerres. Et ces des derniers se reconnaissaient dans la fameuse formule : l’État c’est moi…

L’auteur de cette longue enquête souligne la fréquence des frondes et des révoltes. Tant les bourgeois que les paysans n’hésitaient pas à adresser des remontrances plus ou moins fortes à un roi qui passait la mesure et accroissait sans raison une pression fiscale déjà lourde, voire confiscatoire. Et l’on apprend en lisant ce livre que les revenus de l’État ainsi que ses besoins croissaient régulièrement. Lentement mais sûrement, les piliers du pouvoir monarchique étaient l’objet d’une attention critique croissante du peuple qui a fini par se révolter.

Et dans cette nouvelle posture, c’est une nation, un organisme politique digne de ce nom qui a fini par imposer sa loi et sa vision du monde. Ceci repose la question du pouvoir royal et surtout de son absolutisme. Un tel maintien n’était plus possible dans la nouvelle configuration politique. De la même manière, le roi était condamné ; on se souvient de la phrase selon laquelle tant que Louis vit, la république sera en danger.

La répartition des habitants en personnes appartenant au même ordre (noblesse, bourgeoisie, tiers État) n’était plus recevable par la Révolution et donc par la République. Cependant, il ne faut pas oublier les incroyables débordements connus sous le nom de la terreur. Tous les hommes forts de la Révolution finirent par se retrouver au pied de l’échafaud… Une Révolution qui dévore ses enfants, ceux qui l’ont portée à ses débuts mais aussi radicalisée.

L’instauration de la République ne fut pas un long fleuve tranquille. Mais elle a servi à clarifier les choses. Je pense à un grand philosophe-historien comme Ernest Renan selon lequel la monarchie était le régime idéal pour gouverner la France… Évidemment, ce jugement reflète un état de fait politique des temps anciens. Aujourd’hui, ou il y a un petit siècle, Renan aurait peut-être jeté son dévolu sur le régime républicain…

Ce qui compte, en dépit des soubresauts de la vie politique française depuis la Révolution, c’st l’enracinement considérable des idéaux de ce régime. Certes, ses excès sont toujours condamnables dans cette lutte entre l’Un et le Commun. La Commune, par exemple, a coûté des milliers de vies au pays, parfois à la suite d’exécutions sommaires.

Ce livre, par son objet, retrace l’histoire politique de notre pays. On y discerne une sorte de fusion ou de confusion entre une République presque royale et une monarchie républicaine. On le voit dans l’élection du président de la République au suffrage universel, comme l’a imposé le général de Gaulle.

Mais pour finir, je préfère rendre la parole à l’auteur :

En ce qui nous concerne particulièrement, l’action du Commun aura durablement empêché la reprise en main du pouvoir par l’Un, dépourvu d’assise cohérente, dépourvu de soutien populaire face à une «res publica» qui tend çà force de combats à tenir ses promesses. (…)

Ici s’éloignent les rives du continent que je m’étais proposé d’explorer dans ce livre.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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