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Alors qu’après la Shoah les Juifs ont perdu la foi, la guerre ramène la jeunesse israélienne à la religion

Le fameux journal économique américain Bloomberg en a fait une tribune centrale.

Un tiers des Israéliens de moins de 25 ans ont renforcé leur pratique religieuse au cours des deux dernières années. Plus de la moitié des Israéliens se définissent aujourd’hui comme religieux, traditionnels ou très pratiquants. Et pour la première fois dans l’histoire du pays — 78 ans après sa fondation — il y a désormais plus d’enfants en première année dans les écoles religieuses que dans les écoles laïques.

Pour comprendre ce que ces chiffres signifient vraiment, il faut repartir d’un autre cataclysme juif : la Shoah. Après la Shoah, des millions de Juifs ont perdu la foi. Comment aurait-il pu en être autrement ? Après Auschwitz, après Treblinka, après les fosses, après les enfants brûlés, une question a traversé le peuple juif comme une lame : où était Dieu ?

De cette blessure immense est né, en partie, l’Israël moderne. Les premiers sionistes ont voulu arracher le destin juif à l’impuissance. Ils ont dit : plus jamais nous ne dépendrons de la bonté des autres. Plus jamais nous n’attendrons un miracle. Plus jamais nous ne lèverons les yeux vers le ciel sans avoir d’abord construit de nos propres mains notre force, notre terre, notre armée, notre souveraineté.

Il y avait là quelque chose de grand, de magnifique même. Mais il y avait aussi, parfois, une forme de révolte contre Dieu. Comme si l’histoire juive moderne disait au Ciel : nous avons trop attendu, maintenant nous comptons sur nous-mêmes.
Et puis arrive le 7-Octobre.

Devant le massacre, devant l’effondrement des certitudes, quelque chose d’enfoui remonte. Pas d’abord une idéologie. Pas un programme. Quelque chose de plus profond. Le vieux réflexe juif. La vieille parole juive. La prière. Des jeunes qui avaient grandi dans un Israël ultra-moderne, confiant dans sa technologie, dans son renseignement, dans sa puissance, découvrent brutalement que la force ne suffit pas.

Qu’un peuple peut avoir des avions, des chars, des systèmes antimissiles, et se retrouver malgré tout à crier vers le Dieu de ses ancêtres. Dans les tunnels de Gaza, la jeune otage Agam Berger s’est mise à garder ce qu’elle pouvait de la tradition juive jusque dans la captivité — refusant de manger non casher, jeûnant à Yom Kippour malgré la faim. Au même moment, sans le savoir, sa famille renforçait elle aussi sa pratique dans un même élan de prière pour sa survie. Au festival Nova, au milieu des buissons, pendant que les terroristes tiraient, une jeune femme a levé les yeux vers le ciel et a promis au Dieu d’Israël que si elle sortait vivante de cet enfer, elle prendrait sur elle l’observance du Shabbat. Voilà le contraste historique absolument saisissant : Après la Shoah, beaucoup ont cessé de croire. Après le 7-Octobre, beaucoup se sont remis à prier. Non pas parce qu’Israël serait redevenu faible. Mais parce que même la puissance retrouvée n’abolit pas la condition humaine. Même l’État juif, même l’armée juive, même la souveraineté juive ne suppriment ni la vulnérabilité, ni l’angoisse, ni le besoin de transcendance.

Et ce retour ne prend pas la forme d’une fuite hors du monde. C’est le retour du sacré à l’intérieur même de la modernité. Dans Tel-Aviv, beaucoup de jeunes continuent à sortir — sauf le vendredi soir. Le temps ralentit. Le Shabbat entre. On coupe le téléphone, on se retrouve entre amis — non plus pour faire la fête, mais pour prier, pour étudier, pour donner au temps une autre qualité. Au cœur d’une vie moderne, rapide, libre, connectée, une partie de la jeunesse israélienne choisit de recréer des îlots de sacré. Non pas en quittant le monde, mais en choisissant, au milieu du monde, des moments où l’on cesse de consommer pour commencer à se relier.

C’est peut-être cela le plus grand retournement de l’histoire israélienne contemporaine. Depuis des semaines, les avions marqués de l’étoile de David frappent les centres du régime des mollahs. Et au même moment, dans les abris, des millions d’Israéliens récitent des Tehilim, murmurent le Shema, demandent au Maître du monde qu’aucun missile ne fasse de victime. La main agit. Et la bouche prie. Israël ne renonce pas à sa souveraineté. Il redécouvre simplement qu’elle n’est pas suffisante. Les premiers sionistes avaient voulu sauver le peuple juif en apprenant à ne compter que sur lui-même. Les jeunes d’aujourd’hui découvrent qu’on peut défendre Israël avec des avions, des soldats et de l’acier, tout en demandant encore au Dieu d’Israël de sauver son peuple. Ce n’est pas la fin de Tel-Aviv. Ce n’est pas la fin de la modernité israélienne. C’est l’entrée du sacré dans la modernité israélienne.

Après avoir reconquis la terre, ils redécouvrent le ciel.

(Chronique Radio J, vendredi 10 avril 2026)

à propos de l'auteur
Le Dr Dov Maïmon est Senior Fellow au Jewish People Policy Institute (JPPI), coordinateur des activités de l'Institut en Europe. Directeur de recherche au Jewish People Policy Institute (Jérusalem), il est notamment l’auteur d’une étude portant sur « le judaïsme européen en 2030 », où s’esquissent divers scénarios possibles pour le devenir communautaire. Né à Paris, Dov Maïmon émigre en Israël à 18 ans. Ingénieur formé au Technion (Haïfa), diplômé de l’Inséad (Fontainebleau) en management, professeur aux Universités de Ben Gourion (Beer-Shéva) et du Mont Scopus (Jérusalem), il travaille sur les rapports entre histoire, religions et politique. Son doctorat, consacré aux convergences entre mystiques juive et musulmane, a été récompensé du prix du Chancelier des Universités 2005, attribué chaque année au meilleur doctorat français en sciences humaines. D'octobre 2013 à février 2014, il a coordonné la taskforce du gouvernement israélien sur l’avenir des Juifs d'Europe. Il vient de publier au Cherche Midi « La fin des Juifs de France ? »
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