Algérie – Maroc, Yin et Yang – première partie

Maroc - Algérie
Maroc - Algérie

Tout le monde (ou presque) doit connaître le Yin et le Yang. Ce sont deux catégories, à la fois opposées et complémentaires, qui dans la philosophie chinoise sont utilisées pour interpréter tous les phénomènes de la vie. Ainsi sont respectivement Yin et Yang les couples Terre / Ciel, Nuit / Jour, Femme / Homme etc. Et, à la réflexion, on aurait bien envie de proposer une autre dualité : Algérie / Maroc.

Alors que le Royaume alaouite commence un processus de « normalisation » des relations avec Israël – en fait une reprise officielle, car elles sont anciennes et n’ont jamais vraiment cessé -, l’Algérie voisine vient de réagir avec véhémence : le Premier ministre Abdelaziz Djerad a dénoncé les « manœuvres étrangères » visant à déstabiliser son pays, car ainsi « l’entité sioniste » se rapprochait de ses frontières.

Passons rapidement sur le « deal » américano-marocain » associé à l’accord avec Israël : la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental est un coup très dur pour l’Algérie, qui soutient politiquement et militairement le Front Polisario depuis des décennies.

Mais en utilisant un langage aussi grossier et vulgaire, le dirigeant algérien a confirmé une réalité ahurissante et qui ne semble même plus étonner : loin du Moyen-Orient, 60 ans après l’indépendance, Alger ne reconnaît toujours pas le droit à l’existence d’Israël.

En parfait contraste, le Maroc. Le « Times of Israël » a publié un article (1) sur les relations, par périodes discrètes ou ouvertes, entre les deux pays. Déjà très anciennes, elles ont répondu à des intérêts complémentaires. Dès le début des années 60, Israël souhaite l’arrivée en bon ordre des quelques 250.000 juifs marocains qui vont faire leur Alya, et le Roi Hassan II y trouvera aussi une rétribution.

La coopération militaire débute alors, et existe en 1963 au moment de la « guerre des sables » avec l’Algérie. Suivra, selon le journaliste Ronen Bergman qui est cité, une coopération étroite des services de renseignements des deux pays, avec des épisodes troubles comme l’assassinat en France de l’opposant Mehdi Ben Barka ; ou remarquables, comme le rôle d’intermédiaire du Maroc entre l’Egypte et Israël, avant la visite historique du président Sadate à Jérusalem. Soutien ouvert à la Paix, aussi, avec l’accueil d’Yitzhak Rabin et de Shimon Peres à Rabat en septembre 1993, juste après la signature des accords d’Oslo.

Mais prenons un peu de hauteur, et dépassons ce prisme israélien. Si le Roi Hassan II a fait ce choix-là en opposition absolue avec l’orientation du FLN, c’est qu’il y avait d’autres raisons : revenons donc à l’opposition Yin-Yang ; et le premier représentant l’obscurité et le second la lumière, évoquons successivement l’Algérie Yin et le Maroc Yang.

Algérie Yin, d’abord. Son indépendance est le fruit d’une vraie guerre, très coûteuse en vies humaines. La France y a joué et perdu son dernier round de la décolonisation. Très vite, et même si les Etats-Unis vont pousser à l’abandon des colonies de tous leurs alliés, les amitiés du futur Etat algérien se situeront à l’Est, et ce alors qu’on est et qu’on sera longtemps en pleine Guerre Froide.

Les armes viendront souvent d’Egypte, le président Nasser lui-même – quoique « non aligné » – étant soutenu par le camp soviétique. Mais les amitiés du FLN auront aussi un solide fondement idéologique, sur fond de « Tiers-Mondisme » : le droit à l’indépendance, qui nous semble naturel aujourd’hui, était alors surtout soutenu par des intellectuels, partis et associations se situant à Gauche ou à l’extrême Gauche.

D’où aussi le prestige extraordinaire de l’Algérie après l’indépendance, où seront reçus tous les ténors révolutionnaires, de Che Guevara aux Black Panthers. Les médias français mettront ainsi des décennies à ouvrir les yeux sur un échec économique total avec le gâchis de « l’industrie industrialisante » et du modèle soviétique, le totalitarisme du parti unique, et surtout l’idéologie mortifère « islamo-baathiste » qui fut la marque du président Houari Boumédiène ; et cela, avant la montée en puissance du FIS puis l’horrible guerre civile des années 90.

Un pouvoir opaque installé par l’Armée fait de la « révolution algérienne » qui a chassé la France, un roman national unique permettant une vision du monde figée sur celle des années 60 ; et cela va cristalliser la vision du conflit israélo-palestinien : conviction que si les « Moudjahidins » dépenaillés des maquis algériens ont pu gagner la guerre contre la France, les « Fedayoun » palestiniens pourront triompher eux aussi de la soi-disant invincible Tsahal ; analogie établie entre les deux conflits, « l’entité sioniste » étant vue comme un état colonial dont la population juive n’aurait aucun lien historique avec sa Terre ; et enfin, le plus brutal et le jamais dit : si l’Algérie a réussi l’élimination d’un million de Pieds-Noirs, juifs y compris qui vivaient dans une « petite France » à l’image de la Métropole, imaginer que plusieurs millions de Juifs « repartiront » demain de la Palestine après le « retour des réfugiés ».

Rappelons enfin la profession de foi du Cheikh Ben Badis, père spirituel de la révolution : « l’Arabe est ma langue, l’Algérie est mon pays, l’islam est ma religion ». Ainsi, la nationalité algérienne n’est accordée qu’à la condition d’avoir un père musulman. L’identité définie comme exclusivement arabe a conduit à réprimer la culture kabyle. Enfin, s’est imposé un nationalisme virulent, conduisant à toujours dénoncer le « hizb franssa » (« parti de la France ») pour tous les troubles traversés par le pays ; ou à traiter les voisins marocains avec une brutalité que l’on connait mal ; qui se souvient de l’expulsion en 1975, en quelques jours, de 45.000 familles dépouillées de tous leurs biens (2), et de la fermeture de la frontière depuis plusieurs décennies ?

Parlons maintenant du « Maroc Yang ». Son vécu du colonialisme français a été une toute autre histoire. Le pays a conservé une relative autonomie avec le protectorat, le Sultan gardant une autorité au moins symbolique, contrairement à l’Algérie qui fut intégrée à la République. Le protectorat s’est limité aux années 1912-1956, contre 130 ans d’occupation française dans la colonie voisine ; une occupation qui n’a pas été « un chemin de roses », avec une dure guerre de conquête, et la révolte kabyle écrasée en 1871.

La conquête du Maroc, par contraste, fut l’aboutissement d’une pénétration européenne progressive tout au long du 19ème siècle, pénétration essentiellement économique avec rivalités entre les grandes puissances, jusqu’à un partage négocié entre la France et l’Espagne. Le seul grand épisode militaire a été au début des années 20 le difficile écrasement de la révolte du Rif, par les armées française et espagnole réunies … et appuyées par des troupes marocaines fidèles au Sultan.

Vécu différent aussi, avec la véritable construction d’un Etat moderne par le colonisateur, selon une philosophie totalement différente de celle mise en œuvre en Algérie : expansion économique ; réalisation d’infrastructures modernes, et en particulier construction de la ville de Casablanca, dotée d’un des principaux ports d’Afrique.

Le tout, au début sous l’autorité du Maréchal Lyautey, aussi respectueux de la religion et des mœurs des Musulmans que par ailleurs hostile aux Juifs. La « question berbère » – tribus en révolte chronique, au Nord comme au Sud – sera agitée comme un chiffon rouge entre colonisateur et colonisé, la France allant même jusqu’à exiler le Sultan Mohammed Ben Youssef qui s’était rallié aux indépendantistes du parti nationaliste de l’Istiqlal, le remplaçant par le Glaoui, pacha de Marrakech à la tête d’une coalition de chefs berbères.

Heureusement, les troubles armés et attentats qui ont suivi n’ont pas dégénéré en une vraie guerre ; et par la volonté d’Edgar Faure, les négociations ont abouti à l’indépendance parallèle des deux protectorats, du Maroc et de Tunisie.

Ainsi donc, pas de « roman national anti-français » pour le Maroc. Au contraire, des liens de coopération se sont très vite établis. Cette absence de ressentiment explique aussi une politique volontariste de développement touristique, qui a amené des millions de visiteurs de France à venir et revenir, pendant que l’Algérie a refusé totalement de développer ce secteur.

Mais d’autres héritages du passé séparent les nations « Yin » et « Yang » d’Afrique du Nord. Sans remonter trop loin dans le temps, l’ère islamique qui a suivi l’invasion arabe a vu les émergences successives de dynasties berbères, d’Ouest en Est et coexistant dans des frontières mouvantes qui n’étaient pas du tout celles des Etats modernes d’aujourd’hui. Au Maroc, fédérant plus ou moins bien les tribus, les Idrissides, les Almohades, les Mérinides, les Saadiens vont régner, tantôt alliés aux dynasties du Moyen-Orient, tantôt opposés ; tantôt tolérants en miroir de ce que fut le Califat de Cordoue, tantôt sectaires ; tantôt sunnites, tantôt chiites.

Mais la divergence avec le futur voisin de l’Est allait se produire au fil des siècles. Au Maroc, une dynastie s’impose en 1660 et reste en place jusqu’à nos jours, celle des Alaouites, le souverain « Commandeur des croyants » se revendiquant de la lignée du Prophète, ce qui lui donne encore une autorité inégalée. Au Maghreb central, par contraste, une décadence totale s’était installée : anarchie, coups de boutoir des Espagnols qui ont conquis Oran ; guerre sur mer et sur terre, avec pour leur résister installation à Alger du pirate Barberousse qui se proclame sultan ; et au final, Régence ottomane qui va durer… jusqu’à l’arrivée des Français en 1830.

Et si c’était là une des clés, décisive, pour comprendre le « Yin » obscur opposé au « Yang » lumineux ? En 1936, Ferhat Abbas – qui devait changer d’opinion et s’engager pour la libération de son pays au sein du GPRA (3) – écrivait : « Je ne mourrai pas pour la patrie algérienne, parce que cette patrie n’existe pas (…) J’ai interrogé l’histoire, j’ai interrogé les vivants et les morts, j’ai visité les cimetières, personne ne m’en a parlé. » Paroles terribles, qui bien sûr n’autorisent pas à faire du négationnisme à rebours : oui, il y a aujourd’hui un peuple algérien, et qui mérite bien mieux que ses dirigeants successifs.

Mais cette jalousie maladive pour le voisin ayant mieux réussi ; cette haine antisémite et antisioniste – j’y reviendrai dans la deuxième partie ; cette rancœur entretenue contre la France ; tout cela s’explique largement par un vide historique mal assumé. En parfait contraste, la nouvelle constitution marocaine de 2011 dit dans son préambule : « État musulman souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen ».

 

  1. Article du Times of Israël
  2. Expulsion des Marocains d’Algérie
  3. Gouvernement Provisoire de la République Algérienne

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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