Algérie – Maroc, Yin et Yang – deuxième partie

Frontière entre le Maroc et l'Algérie - Google map
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Peu d’articles ont abordé sur le fond l’opposition entre les deux « frères ennemis » du Maghreb. Parmi les exceptions, une analyse percutante de Driss Ghali, publiée en mai 2018 dans « Causeur » (« Maroc Algérie, l’équilibre de la rancœur »), et reprise sur mon propre blog (1) dans le cadre d’un dossier très complet consacré au Maroc.

Passons vite sur le rétroéclairage historique remontant loin dans le temps – brillant passé du Royaume chérifien opposé à celui peu glorieux des Algériens ; j’en ai déjà parlé en première partie. L’auteur nous apprend aussi des choses bien intéressantes sur les gestions de chaque pouvoir, en politique intérieure et extérieure.

Politique intérieure, d’abord. Citation : « le Front de Libération nationale (FLN) algérien mène une véritable guerre civile intra-musulmane qui lui permet de se débarrasser des élites algériennes qui portaient un projet différent du sien, qu’elles soient traditionnelles (caïds, bachagas) ou modernes comme les indépendantistes du Mouvement national algérien (MNA) réunies autour de Messali Hadj.

A l’indépendance, en juillet 1962, ce sont des sans culottes sans pedigree qui prennent les manettes à Alger. » Cette médiocrité du personnel politique explique largement les échecs de « l’Algérie Yin », alors que le Maroc n’a pas procédé du tout aux mêmes purges internes.

Ces purges s’inscrivent dans une longue séquence : élimination des modérés du GPRA dès l’entrée de « l’armée des frontières » arrivant de Tunisie et du Maroc ; prise de pouvoir par le « révolutionnaire » Ben Bella ; écrasement un an plus tard du maquis autonomiste kabyle dirigé par Aït Ahmed, figure historique de la révolution ; putsch de l’armée en 1965, répression des ex-alliés communistes et Boumediene régnant sans partage jusqu’à sa mort treize ans plus tard.

Mais « l’Algérie Yin » n’en aura pas fini avec la Kabylie : la région reste pauvre et sous-développée, et le pouvoir n’a toujours pas pardonné le « printemps kabyle » en 1980, puis les manifestations de 2000-2001. J’ai réalisé une interview en deux parties de l’historien Pierre Vermeren, à propos d’un livre remarquable (« Dissidents du Maghreb »), co-écrit avec Khadija Mohsen-Finan. (2)(3). Cet ouvrage aborde un « angle mort » de l’historiographie française, sans complaisance pour aucun des pouvoirs qui se sont succédés à Rabat, Alger et Tunis.

Concernant les Kabyles, j’avais relevé que dans tous les domaines non directement liés à leur identité, comme la culture, les droits de l’homme, les médias et la recherche universitaire, ils ont été sur-représentés : Vermeren l’expliquait par la scolarisation spécifique de leur région à la fin du 19ème siècle, par les Pères Blancs puis par Jules Ferry. Cette population, plus cultivée et très importante dans l’immigration en France, sera une petite fenêtre pour ouvrir un peu un pays largement refermé sur lui-même.

On connait mieux l’histoire plus proche, avec comme une malédiction d’un pays n’échappant pas à son côté obscur (Yin) : les émeutes d’octobre 1988, inorganisées et qui firent des centaines de morts ; l’effondrement du parti unique et le début d’une libéralisation ; la montée, en parallèle, de la mouvance islamiste lentement nourrie par l’importation en Algérie de centaines d’imams salafistes égyptiens, jadis expulsés par Nasser ; la victoire électorale du Front Islamique du Salut en 1991, victoire refusée par l’armée et suivie par une décennie de guerre civile ; et, depuis une vingtaine d’années – marquées par la gouvernance record de la « momie Bouteflika » -, un immobilisme quasi-total du pays malgré la révolte pacifique du « Hirak » en 2019, révolte inorganisée et qui ne fera pas bouger les lignes.

Revenons maintenant au « Maroc Yang » : le pays a-t-il connu la tranquillité dans les premières années de l’indépendance ? C’est d’abord vite oublier la deuxième révolte du Rif, qui fit des milliers de morts en 1958-1959, et qui fut durement réprimée par une force armée commandée par le Prince héritier Moulay Hassan, le futur Hassan II. Roi qui laissa pendant près de 40 ans et en représailles, la région sans réel programme de développement ; alors que dès son accession au trône, son fils Mohammed VI rattrapa les décennies perdues, avec en particulier l’autoroute Casablanca – Tanger et les extensions de ce port : « Yang », donc, mais avec du retard.

Autre front pour le pouvoir marocain, celui-ci politique. Pas vraiment une monarchie constitutionnelle, le Maroc doit le multipartisme, selon Pierre Vermeren, à la volonté du « Makhzen » (pouvoir autour du Palais) de « diviser pour régner » : en refusant le parti unique qu’aurait représenté l’Istiqlal, il permet la naissance au sein de ce parti – à la fois nationaliste et conservateur -, d’une formation politique de Gauche, l’Union Nationale des Forces Populaires dirigée par le jeune et brillant Mehdi Ben Barka.

Mais celui-ci, militant tiers-mondiste, est soutenu ouvertement par l’Algérie, ce qui en fait un danger existentiel et entraine son assassinat. En parallèle, des émeutes très durement réprimées vont marquer la décennie 1965-1975, avec des milliers d’arrestations et la pratique courante de la torture ; le pouvoir sera aussi en conflit ouvert avec une large partie de la jeunesse étudiante, dont le syndicat sera noyauté par l’extrême gauche, maoïste à l’époque.

Ce sont les fameuses « années de plomb », de mémoire longtemps taboue au Maroc ; mais là-encore, Mohammed VI aura eu le mérite de remettre plus tard le pays dans son versant « Yang », avec la création de l’instance « Equité et réconciliation » créé pour apporter de la lumière sur la terrible répression de cette période. Rien de pareil en Algérie où, dans une opacité totale, les responsables du GIA ont été largement amnistiés sous Bouteflika.

Evoquons rapidement la « guerre des sables » qui opposa militairement les deux pays en 1963. Dans son article, Driss Ghali (1) rappelle le soutien sincère du Maroc aux « frères algériens » pendant la lutte pour l’indépendance. Il indique que la frontière entre l’ex protectorat français et ce qui était encore l’Algérie française était mal définie, et affirme que les dirigeants du FLN auraient fait des promesses de rectifications après l’indépendance, les Marocains espérant récupérer Tindouf et Colomb Béchar.

Au terme d’une guerre inutile le Royaume ne récupéra rien mais l’Algérie en conserva une grande rancœur. Citation, encore : « Les Algériens, vexés par leurs mésaventures militaires face aux forces armées royales, vont mettre un point d’honneur à se doter d’une armée puissante. On en connaît les résultats dont l’une des ramifications fut la mise du pays en coupe réglée par les généraux. Un véritable complexe militaro-économique s’est emparé de l’Algérie et ne veut pas lâcher prise. »

Mais le sujet pour lequel l’opposition « Yin – Yang » saute aux yeux est clairement le traitement de « leurs Juifs » par chacun des deux pays. Au Maroc subsiste la seule communauté juive organisée du monde arabe, avec entre 2.500 et 3.000 âmes selon les sources, et plusieurs dizaines de synagogues en activité soit régulière, soit périodique. Si cette population est maintenant concentrée à Casablanca, les lieux historiques associés aux régions où les Juifs vivaient dans le passé sont partout soigneusement préservés, et on ne compte plus les cimetières et les synagogues réhabilités.

Au Maroc se trouve un musée juif, de création récente (1997). L’Alliance Israélite Universelle, jadis implantée dans plusieurs villes et qui contribua si fortement dans le monde musulman à l’alphabétisation et à l’apprentissage du français, maintient une école à Casablanca où étudient côte à côte élèves juifs et musulmans : et les deux apprennent en parallèle l’hébreu et l’arabe. Plus extraordinaire encore, le Maroc vient de décider que l’histoire et la culture juive seraient enseignées à l’avenir dans l’ensemble de ses écoles.

Bien avant la « normalisation » officielle entre les deux pays, les Israéliens venaient faire du tourisme avec leur propre passeport, même s’ils devaient faire escale à Istamboul en l’absence de liaison aériennes directes. Et, anecdote personnelle, j’ai eu le bonheur il y a une dizaine d’années d’assister dans la palmeraie de Marrakech à un mariage juif somptueux, et d’y entendre la chanteuse israélienne Zehava Ben, elle-même d’origine marocaine !

En Algérie, l’écrasante majorité des Juifs ont pris la fuite, une valise à la main et dans la masse des « Pieds Noirs », au moment de l’indépendance en 1962 et les mois suivants. Le gouvernement algérien a refusé ensuite toute organisation du culte israélite, pour les quelques milliers de personnes qui ont tenté malgré tout de rester. On peut écouter, pour en savoir plus, deux émissions où je recevais des personnalités bien opposées par leurs opinions.

Benjamin Stora, historien de référence de la guerre d’Algérie, a écrit des dizaines d’ouvrages dont l’émouvant « Les clés retrouvés » (4), où il évoque avec une précision extraordinaire son enfance à Constantine, dans une ville où la présence juive était forte et très ancienne ; on y découvre en particulier combien sa famille a hésité à partir, puis comment l’obligation de fuir s’est imposée. Jean-Pierre Lledo, lui, est né dans une famille communiste ayant sincèrement fait le pari de vivre dans un pays indépendant et multiculturel.

Dans son film « Algérie, histoires à ne pas dire » (5), il raconte combien le passé juif est totalement refoulé, nié, effacé. Les cimetières juifs sont en ruine, il n’y a plus de synagogues et aucune structure pour les quelques dizaines de personnes qui resteraient.

Peut-on en conclusion apporter un peu de nuance sur l’héritage du passé, heureux pour les uns, douloureux pour les autres ? D’abord, ne jamais « essentialiser » : il n’y a pas les « gentils Marocains » d’un côté et les « méchants Algériens » de l’autre, chaque peuple comprenant – y compris chez les Juifs – son pourcentage de salauds et d’imbéciles. De tradition plus frondeuse que leurs voisins, les Algériens nous offrent, par exemple, les personnalités remarquables de Boualem Sansal, Kamel Daoud, Slimane Benaïssa et tant d’autres que j’ai pu connaitre ou croiser au fil des années.

Ensuite, ne pas enjoliver l’Histoire. Si le traitement de sa petite minorité juive est extraordinaire dans le Maroc d’aujourd’hui, ils y ont été « dhimmis » comme ailleurs en terre d’islam, et parfois victimes de pogroms. Enfin, si un fort attachement unit l’ensemble des Juifs originaires du pays à la famille royale, la réalité historique interdit de raconter tout et n’importe quoi sur le « sauvetage » de la communauté pendant la Guerre : lire à ce sujet Georges Bensoussan, qui apporte un éclairage bienvenu.

  1. Article de Driss Ghali
  2. Emission avec Pierre Vermeren première partie
  3. Emission avec Pierre Vermeren deuxième partie
  4. Emission avec Benjamin Stora
  5. Emission avec Jean-Pierre Lledo
  6. Article de Georges Bensoussan

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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