Alexis Ann-Braun, Le grand contournement

Comment parler d’un roman, surtout lorsqu’il prend pour objet des phénomènes d’actualité, à savoir l’opposition d’un groupe de citoyens contre des projets gouvernementaux, comme raser un groupe d’arbres ou d’espaces verts, notamment lorsqu’il s’agit d’installer une autoroute ou de construire un aéroport…

Nous avons donc affaire à des zadistes voulant défendre une ZAD, abréviation pour parler d’une zone à défendre. La défense de ce genre d’espace naturel est le fait d’un groupe d’invendus qui sont prêts à tout, ou presque.. Puisque dans un cas récent qui a largement défrayé la chronique, il y eut des affrontements physiques d’une rare violence entre les zadistes et les forces de l’ordre. Les défenseurs de la zone ont érigé des barricades et s’en sont pris aux forces de l’ordre qui tentaient de les démanteler…

Ce roman qui constitue pour moi, une petite distraction, comparée aux imposants ouvrages de philosophie, analyse dans un style élégant et sobre, ce type d’individus qui se consacrent corps et âme à une cause, généralement de nature écologique. L’auteur nous présente la psychologie de ces gens qui quittent tout pour défendre leur cause. Et on trouve de tout, des gens venus de tous les milieux.

Ici, c’est une femme, Héloïse, propriétaire d’un château, qui tient le rôle central. On ne comprend pas bien, au début, son empathie avec des gens plus frustes qu’elle-même. Certes, elle s’exprime avec la même verdeur que ses compagnons d’infortune : tous visent un but, combattre le projet d’autoroute qui va défigurer leur environnement.

Que cherchent les zadistes ? Probablement la protection de leur mode de vie et une défiance généralisée à l’égard de doctrines prônant un développement illimité du progrès. Mais cela ne suffit pas à faire de ces gens, honorables tant qu’ils ne recourent pas à la violence, des partisans de la décroissance… Le projet de construction d’un aéroport à Notre-Dame des Landes, en est un exemple emblématique : de simples citoyens ont refusé ce qu’ils tenaient pour le saccage de toute une région avec ses vies végétales animales, etc… Ces militants ont considéré que la préservation de la nature passait avant des considérations économiques illimitées. C’est une certaine philosophe qui place l’harmonie d’un cadre de vie bien au-dessus que toutes les considérations économiques dont ne profitent qu’une certaine catégorie de la population…

«Un geste de cohabitation avec les vivants.»

Ici, dans le cas présent, tout est mis en œuvre pour faire échec à la présence d’une autoroute qui bouleverserait la vie d’un petit village et de son château… Mais chemin faisant, l’auteur de ce beau roman en profite pour évoquer des caractères, des faits sociaux, des détresses humaines, etc… Et c’est bien ce qui fait les qualités de ce roman. On n’est plus au XVIIIe ou au XIXe siècle, mais au cœur du XXIe à se mesurer, à se confronter à des problématiques réelles et contemporaines, en l’occurrence : que type de développement voulons nous ?

Devons nous sacrifier les règles écologiques à un paradigme économique sans limite ? Ce matin, à la radio, je découvre, comme les habitants d’une ville de Seine Saint-Denis, qu’un échangeur est en construction tout près d’une école… Les parents et les riverains protestent. Un médecin a même parlé de nuisances sanitaires pouvant menacer la santé des enfants qui auront atteint l’âge adulte. On parle de milliers de véhicules qui emprunteront chaque jour cet échangeur. Encore un exemple de l’incurie des pouvoirs publics qui décident des choses sans être en pleine connaissance de cause…

L’intérêt sociologique de roman apparait nettement dans cette déclaration : Magali avait répondu que c’était un bon endroit, une zone commerciale, pour comprendre ce qu’était la société et pourquoi il fallait mettre un terme à toute cette folie…

Remarque frappée au coin du bon sens. On a assujetti les masses laborieuses à un travail insensé (travail à la chaine, répétitif, déshumanisant) et pour les distraire après ce travail éreintant on leur fourgué l’idée que pour être libre, il faut consommer, acheter, en fait s’aliéner encore un peu plus…

Lin coup d’œil supplémentaire à l’actualité. J’ai omis de dire que l’action se passe à quelques encablures de la capitale alsacienne, Strasbourg, qui abrite une forte communauté turque… On parle de la recette du vin chaud et on évoque en sous texte la compatibilité entre la reliions musulmane et la culture européenne qui consomme de la viande de porc et boit du bon vin : Mais il faut comprendre Faycal, dit-elle à Héloïse. Ce n’est pas pareil, il n’a pas la même histoire. Pour lui, l’islam n’est pas aussi esthétisé ou intellectualisé que le christianisme d’Héloïse.

La remarque est bienvenue mais le problème est plus compliqué » qu’on ne le pense. Il s’agit d’une caractéristique générale touchant un choix vital ; une civilisation conquérante ou une spiritualité éthérique guidant les hommes vers l’amour du prochain ?

Ce roman, et c’est son droit, donne la parole à des gens un peu spéciaux. Mais il est intéressant de comprendre ce qu’ils ressentent ou éprouvant. Je ne cache pas que certains développements de ce livre m’ont laissé un peu songeur…

Mais si j’ai bien lu, il s’agit du premier roman, ce qui signifie qu’il sera suivi d’autres ; le jeune auteur pourra accroitre sa maîtrise… Une excellente lecture estivale…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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