Alexander Werth, L’été noir de 42

On l’oublie parfois mais l’été 1942 fut particulièrement dur pour les Alliés et principalement pour la Grande Bretagne dont les villes subirent un terrible Blitzkrieg. Même quand les hordes nazies déferlèrent sur l’URSS en juin #941, le IIIe Reich avait encore suffisamment d’énergie pour faire payer à Londres un très lourd tribut. Chaque soir la capitale britanniques et quelques autres villes avaient droit à leur charge de bombes, notamment incendiaires, dévastant tout sur leur passage.

L’intérêt de ce livre-témoignage est double : d’abord il est composé par un témoin oculaire direct, grand journaliste aussi bien à l’aise dans la capitale britannique que dans la capitale russe, Moscou. Il a été correspondant à Londres et à Moscou, connaissant la mentalité britannique tout autant que l’âme russe. Deuxièmement, il a rédigé un journal au jour le jour relatant les bombardements sur Londres ainsi que les attaques des grands convois alliés se dirigeant vers les USA, les grands alliés des Britanniques. Lui-même en fit partie et comme les autres bateaux chargés d’armement et de marchandises, il a subi les attaques à la fois des U-Boote, redoubles sous-marins tapis au fond des océans attendant leurs proies, et des Stukas, ces terrifiants avions qui attaquent en piqué et déciment les convois civils des alliés. Au témoignage de l’auteur, c’est la moitié des navires qui n’arriveront jamais de ce côté-ci ou de l’autre de l’Atlantique.

On est frappé par le calme de l’auteur qui relate sans fioriture ce qu’il subit, et aussi lorsqu’un destroyer ou un contre-torpilleur est touché et coule subitement emportant avec lui des marins qui ne sont pas parvenus à quitter l’enfer du feu à temps…

L’auteur est chargé d’une mission particulière et d’une grande importance stratégique : il doit rallier la ville de Mourmansk depuis Londres, et ce périple n’est pas de tout repos. Mais au moins, du point de vue du ravitaillement il ne souffre pas trop puisque l’amirauté lui a fourni toutes les denrées dont il aura besoin. IL nous dépeint la vie à bord de son navire et donne des détails avec un humour tout britannique : le cuisinier n’est jamais en retard pour le service du repas, même si quelques instant plus tôt, le long convoi a subi des attaques meurtrières. On n’oublie jamais le thé de l’après-midi, accompagné de petits gâteaux secs…

Dans de telles conditions de guerre, on n’est jamais vraiment tout seul. Nous lisons donc les portraits d’officiers, eux aussi en mission, et qui sont du voyage. Les échanges entre ce petit monde portent sur les surprises qui les attendent dans une URSS qui est pratiquement exsangue, réclame à cor et à cri l’ouverture d’un nouveau front en Europe, afin de ne plus subir l’insupportable pression d’une Allemagne nazie, susceptible de subir une véritable saignée à blanc.

La bataille de Moscou, comme celle de Leningrad, finit par tourner à l’avantage des Russes qui défendent la mère partie jusqu’u dernier homme, s’il le faut. Mais en plus de la détermination héroïque de l’Armée rouge, il y a le général hiver. Et Staline ainsi que les membres du Politburo n’avaient pas quitté Moscou et le pays était dirigé. Les journaux (la Pravda et l’Etoile rouge, l’organe de l’armée) faisaient tout, des trésors d’ingéniosité pour relever le moral à la fois des civiles et des militaires. On publiait les actes héroïques des soldats de l’Armée rouge, moins bien équipés que leurs ennemis… Par exemple, un simple soldat s’engouffre dans un véhicule allemand et se fait exploser avec sa grenade, tuant deux officiers nazis qui s’y trouvaient….

Un autre exemple d’héroïsme montrant que les Russes étaient prêts à mourir pour la patrie évoque le cas d’un simple soldat qui s’équipe d’une ceinture d’explosifs, et se jette sous un char allemand et le fait sauter avec ses servants. De tels actes se sont effectivement produits, tant la relation du Russe moyen à la mère patrie était forte. C’est à cette époque que Staline s’adresse à ses compatriotes non pas en disant chers camarades mais Chers frères et chères sœurs… C’est du jamais vu !

Une fois parvenu à Mourmansk, notre homme découvre qu’il n’y plus une chambre de libre où prendre ses quartiers. O finit par trouver une solution mais il faut à présent gagner Moscou pour vaquer enfin à ses occupations. Un voyage qui dure non pas quelques heures mais quelques jours dans un wagon de troisième classe.

Staline en cet été de 1942 n’a qu’une idée en tête : créer un second front à l’ouest qui permettra à Armée rouge de rependre de l’énergie si les Allemands venaient à expédier quelques divisions blindées en Europe. Les maréchaux soviétiques plaçaient leurs espoirs dans une telle redistribution de l’équilibres forces.

A Moscou, ce journaliste connaît tous les gens qui comptèrent ; il assiste même à une cérémonie au cours de laquelle le petit père des peuples est présent. Notre homme remarque qu’il est plus petit qu’il ne pensait.

Ce livre est riche de tant de détails et d’aperçus parfois assez inattendus. L’auteur fréquente les milieux de l’intelligentsia, assiste à des ballets dans des théâtres dépendant du Bolchoï, et lit la presse locale. Il fréquente aussi tant de diplomates et rend compte de l’Alliance sovieo-britannique : les Russes réclament toujours l’ouverture d’un nouveau front afin de se sortir la tête hors de l’eau…

Il est vrai que la Russie se trouvait dans une posture très dangereuse : Leningrad était près de tomber comme Sébastopol, seul l’héroïsme de ses habitants a permis de renverser la situation.

Une petite remarque : à deux reprises, l’auteur parle d’un officier soviétique qui a le type juif… J’aimerais bien comprendre comment il faut entendre cette remarque : est-ce à dire que cet officier avait des caractéristique physiques ou mentales spécifiques ? On aimerait bien comprendre… Mais en tout état de cause, le présent ouvrage est remarquable.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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