Albert Camus, « L’exil et le royaume »

L'ambassadeur de Suède en France, Ragnar Kumlin, à gauche, félicite l'écrivain français Albert Camus, après avoir été déclaré lauréat du prix Nobel de littérature, chez les éditeurs de livres Gallimard à Paris, France, le 17 octobre 1957. (AP Photo / Godot)
L'ambassadeur de Suède en France, Ragnar Kumlin, à gauche, félicite l'écrivain français Albert Camus, après avoir été déclaré lauréat du prix Nobel de littérature, chez les éditeurs de livres Gallimard à Paris, France, le 17 octobre 1957. (AP Photo / Godot)

Albert Camus, prix Nobel de littérature en 1957, fait partie des valeurs les plus sûres de la littérature mondiale. Traduit en de multiples langues, il est connu pour ses œuvres inoubliables comme L’étranger, La peste, Le mythe de Sisyphe , pour ne citer que les titres les plus emblématiques.

J’avoue que je ne connaissais pas ce petit recueil de six nouvelles, intitulé L’exil et le royaume. Avant de le lire, je pensais que Stefan Zweig était le seul à pouvoir écrire des nouvelles parfaitement réussies. Ce petit recueil prouve qu’il soutient parfaitement la comparaison avec son collègue plus âgé, disparu en 1942 au Brésil.

Même si ce titre peut prêter à confusion en raison de l’absence de tout lien évident reliant ces six nouvelles les unes aux autres ; on peut imaginer que toutes contiennent une illustration de l’humanisme de Camus. Les six nouvelles se penchent sur le malaise de toute existence humaine, confrontée aux aléas de la vie, aux difficultés inhérentes à chaque nature.

On commence par une femme qui découvre, au terme d’une longue introspection, que sa vie s’écoule sans le moindre relief, ni le moindre amour, aux côtés d’un homme transparent, qui n’accorde pas la moindre attention à sa compagne, laquelle finit par s’effondrer moralement, après un désolant constat d’échec… La nouvelle suivante nous confronte au vécu douloureux d’un religieux qui a perdu la foi et commence à sombrer dans l’incroyance et l’hérésie. Avec des détails parfois insoutenables, Camus nous décrit ce que ce renégat doit endurer parce qu’il pense, prie et croit différemment des autres qui, hier encore, étaient ses frères et le considéraient comme tel…

Les trois dernières nouvelles continuent dans la même voie que les précédentes : on y analyse les incompatibilités entre certains groupes sociaux, notamment les oppositions entre les employés et les employeurs, confrontés chacun, de son côté, à des contraintes et des servitudes. Il y a aussi une nouvelle qui nous rappelle les horreurs de la société coloniale où un criminel, un vrai, pas un membre du parti nationaliste, est traîné devant un tribunal et comparait pour meurtre. Camus, sans chercher à excuser ni à justifier cet acte souligne les réactions humaines, même chez un assassin. Et surtout, comme on disait à l’époque ; un non-européen…

La nouvelle suivante est d’une très belle facture car elle présente une vie, celle d’un homme qui cherche sa voie et finit par la trouver, allant de la littérature à la peinture, construit patiemment son existence mais finit par s’isoler, et devenient étranger à sa propre famille…

Enfin, la toute dernière nouvelle, la plus longue et la plus aboutie se déroule dans l’immensité brésilienne où le héros, venu d’Europe, pour construire des ponts et des barrages dans cette nature sauvage, voire indomptable, rencontre des spécimens d’une autre culture, d’une autre mentalité. La leçon que Camus tire me semble être la suivante : l’humanité est diverse et variée mais son origine est toujours la même. Dans le présent cas, ce sont des Noirs du Brésil qui retiennent l’attention de Camus lequel en donne un portrait neutre.

Reprenons les nouvelles les unes après les autres. Ce titre, la femme adultère, ne reflète pas fidèlement le contenu de la nouvelle. Le mari qui se dit trompé signifie que sa femme a placé au premier rang de ses préoccupations, non plus lui-même, mais les pauvres de la paroisse. Elle le trompe, dit il, avec les pauvres… Ce qui constitue l’originalité de cette nouvelle, c’est qu’elle se déroule en Algérie et que les autochtones y sont très présents, On a l’impression d’y être tant les descriptions sont naturelles et authentiques. Ceux qui ont connu ce pays avant son Indépendance ne resteront pas insensibles à ces paysages, cette atmosphère, ce climat.

Là aussi, on se rend compte que tous ces êtres, si éloignés les uns des autres par leurs cultures, leurs formations, leurs désirs et leurs spiritualités, dérivent, au fond, d’une même source, commune à tous. Ils ne le savent pas toujours mais tout les rapproche si l’on tient compte de l’essentiel. Le cas de cette femme, délaissée par un mari évanescent, finit par une suite tragique : elle éclate en sanglots et par dessus le marché c’est elle qui rassure son mari alors que c’est bien elle qui a besoin de réconfort…

La nouvelle intitulée Le renégat nous met en présence d’une des pires manifestations du fanatisme religieux. A un moine qui sort du rang, on fait subir les pires châtiments. C’est la parfaite illustration de la punition ecclésiastique dite le pain de la tribulation et l’eau de l’angoisse. Pas de  paix, pas de repos, l’isolement le plus complet jusqu’à ce que la mort vienne vous délivrer.

C’est d’une exploitation d’un autre genre, mais tout aussi cruelle et insupportable que parle la nouvelle, Les muets : il s’agit d’ouvriers qui doivent subir dans leur vie le ralentissement de l’activité de leur entreprise, dirigée par un homme qui veille plus sur ces marges bénéficiaires que sur le bien-être de ses salariés. Mais même dans ce grave conflit du travail une lueur d’humanité continue de luire ; lorsque la fille du patron tombe gravement malade, la solidarité se forme et les chefs de familles font front avec leur patron. Toujours cette conscience d’un même destin, d’une même condition, la condition humaine, la même pour tous.

Camus a connu la guerre d’Algérie, un pays où il naquit et qu’il avait aimé passionnément : il suffit par exemple de relire cette sublime nouvelle Noces à Tipaza, pour s’en convaincre. Un instituteur, vivant seul avec sa salle classe, dans un hameau quasi désert, reçoit un gendarme qui accompagne  un assassin appelé à comparaître devant une cour d’assises.

On sent ici une humanité qui affirme tous ses droits : l’instituteur exige que l’accusé soit désentravé, il lui sert des boissons chaudes, le nourrit, veuille à ce qu’il passe la nuit dans un lit et dans une pièce chauffée. En une phrase, il le traite humainement. Le lendemain, l’affaire est entendue et l’instituteur rentre chez lui… Quelle ne fut sa surprise de voir sur le tableau noir de la classe, la mention suivante : tu as livré notre frère, tu vas le payer cher…

La nouvelle nommée Jonas m’a bien plu, alors qu’elle est très triste : un homme qui a trouvé sa voie, devient artiste-peindre, se fit un nom dans le milieu artistique, gagne sa vie plutôt bien lorsqu’il est bien côté mais ne tarde pas à connaître les hauts et bas dont je parlais plus haut. Il commence par découvrir la méchanceté naturelle de ses contemporains, leurs hypocrisies, leur fausseté, leur jalousie et leur envie. Il fait aussi connaissance avec la médiocrité, les bassesses de tout ordre, etc… Bref, la face sombre des êtres humains.

Une fois le quart d’heure de gloire passé, il prend la mesure de la vacuité de son existence : sa chère épouse et ses enfants furent sacrifiés sur l’autel d’une gloire factice. On assiste à un effritement, que dis-je, à un effondrement de toutes ces fausses valeurs que l’on appelle le bonheur social. Et dans ce registre, Camus qui n’a pas eu une vie facile au début de son activité, excelle dans les descriptions. Car dans l’adversité, dans l’épreuve, on trouve son seul vrai ami et sa famille qui eut la patience et l’amour d’attendre que les choses reviennent à meilleure fortune

La toute dernière nouvelle, la plus longue et la mieux élaborée, s’intitule La pierre qui pousse. Les premières pages de cette nouvelle sont sublimes, Camus nous fait vibrer tout en donnant l’impression, fausse, que rien ne bouge, que l’obscurité règne alors qu’en réalité les choses avancent et qu’on se sent captivé. Là aussi,  c’est la solidarité qui finit par l’emporter.

Cette pierre qui pousse me fait penser un peu au rocher de Sisyphe, quoique dans un autre contexte. L’ingénieur, venu d’Europe, pour construire de grands équipements collectifs pour améliorer la vie des gens, bute sur des incompréhensions, des disparités, mais finit par faire des efforts en vue de s’adapter. Ce n’est pas sûr qu’il y soit parvenu. Mais il a essayé. Les autochtones  sont convaincus de sa sincérité. La nouvelle, le livre en entier se termine par cette phrase qui est un appel, une prière : Assieds-toi avec nous.

Le Talmud l’avait dit bien avant : les paroles qui viennent le cœur touchent le cœur…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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