Alain Finkielkraut, Pêcheur de perles, Gallimard, 2023

Alain Finkielkraut. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)
Alain Finkielkraut. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Je commencerai par faire part au lecteur du doute qui m’a saisi lorsque j’ai lu ce titre dans le catalogue de Gallimard. Je me suis souvenu de la petite controverse survenue au moment où l’auteur préparait son élection à l’Académie française. Des voix évidemment malveillantes faisaient valoir, à grand bruit, que le candidat n’était qu’un homme des médias, un journaliste haut de gamme et qu’il ne disposait d’aucune œuvre digne de ce nom.

Quand j’ai découvert le titre et ce qu’il signifiait, je crus que notre homme avait, une fois de plus, choisi de surfer sur du déjà vu, déjà lu, etc… Entré dans le texte lui-même, j’ai mieux compris de quoi il retournait. Mes doutes étaient infondés, le texte vaut publication et nous apporte quelque chose, si on accepte de le lire sans opinion préconçue. Certes, on continue d’avoir affaire aux journaux et à la presse télévisuelle, mais c’est l’époque qui le veut. Par ailleurs, vous trouverez à la fin de ce volume la liste des ouvrages consultés…

Alors tordons auparavant le cou aux préjugés et aux insinuations. Certes, notre homme ne dispose pas d’une œuvre comme on en attend de la part d’un candidat désireux de siéger sous la coupole… Mais si on en parle, alors hâtons-nous d’ajouter que Alain Finkielkraut n’est pas le seul dans ce cas. Je n’aurai pas la cruauté de faire la liste d’heureux élus, élus sur la foi d’une œuvre minuscule. Mais laissons, ce livre mérite d’être lu et d’être salué par la critique.

Le titre d’abord : l’auteur nous apprend que, à l’instar de certaines gloires de la littérature mondiale, il collectionne les citations, comprenez les perles sur lesquelles de grands auteurs ont jeté leur dévolu. J’ai donc poursuivi ma lecture et me se suis senti happé par un charme indéfinissable, dès la lecture des premières pages, notamment les considérations sur l’amour, la maladie, la mort, la dignité humaine, le fardeau de l’existence quand elle est écrasée par le malheur et la souffrance. Il y a dans ce recueil quelque chose qui s’empare de vous, comme si les pages en question vous concernaient directement.

Certes, ce n’est pas une philosophie à la Heidegger, à la Kant ni même à la Spinoza; c’est l’authenticité, la sincérité qui s’expriment, surtout dans les considérations sur l’amour où l’on voit bien que l’amour est dépendance et non point possession, assujettissent ou ligature de l’Autre… On lit aussi des considérations sur la maladie incurable, le besoin de s’en libérer par le suicide car l’existence en est réduite à néant : plus de place pour la dignité humaine où la vie est une sous vie, une vie au rabais. Par chance, la vie peut se rétablir et regagner ce qu’elle a momentanément dû céder. Après tout, vivre c’est perdre.

Les réflexions sur la citation de Levinas (avant le cogito, il y a le bonjour) sont très inspirantes. Le philosophe du visage n’occupe toujours pas la vraie place qui lui revient dans l’histoire de la philosophie occidentale… Je reste prisonnier des phrases très fortes où il donne la parole à l’expressivité du visage de l’Autre qui semble implorer notre bonté, notre pitié, de ne pas l’écraser, nous qui sommes cette force qui va… Ce regard de l’Autre nous ralentit à peine dans notre joyeuse prise de possession du monde. Ce visage va bien plus loin que ce que l’on entend par cette partie de notre être physique. Ce n’est pas pour demain, la victoire de l’éthique sur l’ontologie.

La tragédie européenne, sans transition avec Levinas dont la philosophie dans ses grandes lignes est une pensée post-Holocauste, post-Shoah. Je pense à Rosenzweig qui explique dans les premières pages de sa thèse qu’il ne veut plus faire imprimer ce qu’il a écrit précédemment sur la culture européenne, une culture dont les fils se sont affrontés sur tous les champs de bataille du continent. Il exprime son désarroi en citant un vers du poète Hölderlin qui stigmatise le caractère velléitaire des Allemands. Une malédiction semble poursuivre ce continent alors que la Bible et surtout son Décalogue auraient pu faire fonction de constitution spirituelle et éthique de l’Europe. Au lieu de s’opposer sans pitié, au nom de valeurs fausses. Était-il juste que des millions d’Européens fussent confinés durant plus d’un demi-siècle derrière un rideau de fer ?

La reproduction sociale à l’identique ou presque, c’est la plaie béante dont héritent toutes les générations, les unes après les autres. C’est dire l’importance que revêt l’idée même de justice sociale. C’est la place qu’occupe le désir humain de s’élever, d’échapper au déterminisme social, de son milieu, de son niveau culturel, bref d’accès au bonheur, à la vie facile et l’échappatoire à l’absence de liberté. C’est vrai que le livre de Pierre Bourdieu (Les héritiers) a vraiment marqué les esprits et montré qu’une certaine dose de leurre social était à l’œuvre et pas nécessairement dans le sens qu’on croyait. La question de l’école ne quittera jamais l’esprit des grands réformateurs ou pédagogues, si ce n’est à une époque post-messianique. Au plan philosophique, c’est un enjeu indestructible : on ne peut pas accepter que le sort de l’individu soit déjà scellé dans le giron maternel. Ce serait la négation de la plus élémentaire des libertés…

Je ne peux pas aller jusqu’au bout de la discussion de toutes ces citations passionnantes à bien des égards. En revanche, je veux conclure sur cette citation, mais de Alain Finkielkraut lui-même, au sujet de son attachement à la France et à son identité. Je vais en citer les phrases les plus marquantes (page 116) :

« je suis heureux et reconnaissant d’être citoyen d’une nation à laquelle, comme dit Levinas, on peut s’attacher par le cœur et par l’esprit et aussi fortement que par des « racines », mais j’aime aussi qu’il y ait des Français plus anciennement français que moi, des Français jusqu’au bout des ongles, des Français de souche, comme il ne faut surtout pas dire. Et le Juif que je suis se retrouve aujourd’hui dans une position singulière… »

Pourquoi en dire plus ? Ceci est amplement suffisant.
Belle et poignante définition d’une certaine identité juive, fidèle à elle-même, sans avoir à se renier.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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