Afrique, mon Afrique : De l’Afro-pessimisme à l’Afro-optimisme
L’Afrique doit guérir de son passé.
Un proverbe baoulé et donc bien africain dit ceci: “on ne cherche pas la cause de la chute là où l’on est tombé, mais là où l’on a trébuché”.
Nous aborderons donc dans cette partie, le passé de l’Afrique et comment sortir du piège de l’enfermement dans un passé douloureux qui non seulement a marqué à jamais le continent africain, mais également les relations entre l’Afrique et le reste du monde.
“Le prospectiviste doit se jeter dans les eaux troubles du passé pour situer les tendances présentes et les ruptures à venir dans le sillage de la longue durée… « En effet, l’histoire est un roman vrai ». Cette remarque de Paul Veyne (1979) est aussi un avertissement: le passé est une terre aussi largement inconnue que l’avenir, dont n’émergent que les morceaux épars, incomplets et donc propices à des interprétations contradictoires ou orientées. Les hommes ont la mémoire sélective et courte. Ils ne retiennent que ce qui les arrange et va dans le sens des a priori. D’où l’importance qu’il y a de retrouver la mémoire en décapant les couches de rouille qui l’empêche de respirer. Le rétroviseur du temps long est indispensable pour renseigner la conduite du présent.” Michel GODET, Manuel de Prospective Stratégique 1, Dunod, 2ème Édition mars 2004, Page 84.
– Un rappel de quelques faits qui ont marqué l’histoire de l’Afrique et ses relations avec le reste du monde.
Les relations entre l’Afrique et le reste du monde remonte de très loin, depuis le Moyen-Age. Nous allons donc essayer de visiter quelques faits majeurs marquant le passé de ce continent aux énormes potentialités, qui n’a jamais cessé de faire l’objet d’attraction mais aussi de convoitises de différentes puissances étrangères à travers les âges.
La traite négrière, et l’esclavage
Au cours du premier millénaire de notre ère, le niveau de vie des africains tout comme celui des chinois et des indiens, paraît tout à fait comparable à celui du monde occidental, selon une étude d’Angus Maddison cité par Jean-Joseph Boillot Professeur agrégé de sciences sociales, auteur de “Chindiafrique” . L’Afrique certes était plus petite que l’Inde et la Chine mais dépassait l’Europe occidentale en population comme en richesse jusqu’à la fin du Ier millénaire de notre ère.
L’Afrique va décrocher par rapport aux autres continents, à cause de problèmes internes, mais aussi et surtout à cause de l’invasion arabo-musulmane suivie de l’esclavage et la traite négrière, et de la colonisation qui va s’en suivre. “Les misères, la pauvreté, la longue stagnation démographique et les retards de développement actuels du continent noir ne sont pas seulement le seul fait des conséquences du commerce triangulaire, comme bien des personnes se l’imaginent. Il est vrai que des guerres tribales et de sanglantes représailles eurent lieu tout au long des siècles entre tribus, voire entre ethnies africaines. Le “rapt” des faibles, la sorcellerie ou le cannibalisme rituel furent aussi des crimes courants sur le continent noir. Mais toutes ces calamités, sans être rares, n’y étaient pas généralisées ni assez nombreuses pour constituer des fléaux comparables à l’infamie qui allait ravager les populations africaines avec l’arrivée des Arabes et la traite négrière à grande échelle qu’ils inaugurèrent”. Tidiane N’Diaye dans le génocide Voilé. P 205.
Il faut savoir que l’Afrique a connu des trafics d’esclaves dès la plus haute antiquité, mais c’est au 7ème siècle de notre ère, avec l’apparition de l’empire arabo-musulman et de sa spectaculaire expansion, qu’est né le cadre du système économique qu’on appellera la traite.
“Les arabes ont razzié l’Afrique subsaharienne pendant treize siècles sans interruption. La plupart des millions d’hommes qu’ils ont déportés ont disparu du fait des traitements inhumains. Cette douloureuse page de l’histoire des peuples noirs n’est apparemment pas définitivement tournée. La traite négrière a commencé lorsque l’émir et général arabe Abdallah ben Saïd a imposé aux soudanais un bakht (accord), conclu en 652, les obligeant à livrer annuellement des centaines d’esclaves.” Tidiane N’Diaye, dans “le génocide voilé”.
Certains chiffres parlent de plus de 15 à 17 millions de noirs captifs durant plus de 13 siècles. “A elle seule, cette traite serait à l’origine d’un peu plus de 40% des 42 millions de captifs africains déportés. Ce chiffre serait même, selon certaines sources, vraisemblablement en deçà de la réalité. Il faudrait lui appliquer une marge d’erreur d’au moins 25%, sur un période s’étalant du milieu du 7ème siècle au 20ème siècle.” Tidiane N’Diaye, dans “le génocide voilé”.
Les portugais et les espagnols, puis les anglais et les français qui arrivent au 17ème siècle, vont également s’engager dans la traite négrière à partir du 15ème siècle. Ce sera le commerce triangulaire qui va se mettre en place après la découverte de l’Amérique et pour la construction de ce nouveau monde. Une période qui va durer plus de quatre siècles, et va elle aussi marquer la vie des africains à plusieurs égards. Elle va contribuer à plonger l’Afrique dans la décadence déjà entamée par le razzia arabo-musulman, puisque l’Afrique va perdre des hommes et des femmes. Selon les chiffres avancés, 11 millions d’Africains vont être déportés, dont 9,5 millions arrivèrent en Amérique.
L’esclavage bouleversa ainsi le continent africain et fit le lit du racisme, véhiculant l’image d’un Noir inférieur, proche de l’animalité et donc, à ce titre, susceptible d’être acheté, vendu ou échangé. En somme, une marchandise humaine. “Les déportés africains ont été soumis, dans le monde arabo-musulman, à des conditions d’exploitation et de survie comparables à un génocide méticuleusement préparé. Il y eut bien sûr la privation de liberté et le travail forcé. Mais cette déportation fut aussi – et dans une large mesure – une véritable entreprise programmée de ce qu’on pourrait appeler “une extinction ethnique par castration massive”.
Déjà au chapitre du mépris envers les Africains, l’historien Ibn Khaldun écrivait: “les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche du stade animal”. La question qui se posait donc était de savoir comment faire pour que ces “animaux” ne se reproduisent pas en terres arabo-musulmanes”. Les idées reçues et les clichés à la peau dure véhiculés sur l’Afrique et les africains viennent donc de très loin. Ils étaient tous traités de façon inhumaine et victimes de crimes contre l’humanité de sorte que s’il doit y avoir une réparation, son coût serait très élevé.
La fin de la période de la traite négrière et de l’esclavage
A la fin du XVIIIe siècle, on assiste aux premiers balbutiements de la lutte anti-esclavagiste, qui devient une réalité avec l’engagement de la Grande-Bretagne, qui prend un acte le 25 mars 1807 pour interdire la traite négrière sur tous les territoires et côtes d’Afrique. De théorique, cette résolution devient réelle et militaire : l’Amirauté britannique établit en 1815 une croisière de surveillance permanente des voies maritimes africaines, la West Africa Anti-Slavery Squadron. Sous l’impulsion de la « croisade » britannique, d’autres puissances occidentales à l’instar des États-Unis (1808) et des Pays-Bas (1814) suivent le mouvement d’abolition de la traite.
Le congrès de Vienne (1815) aboutit à une déclaration de principe sur l’abolition de la part des principales puissances européennes : Autriche, Espagne, France, Grande-Bretagne, Portugal, Prusse, Russie et Suède. Quant à l’abolition de l’esclavage (à ne pas confondre avec la traite), elle est selon les régions plus ou moins tardive : 1848 en France, 1865 aux États-Unis et 1888 au Brésil pour citer quelques exemples.
Les esclaves libérés par les Britanniques, puis par d’autres puissances dans les premiers temps de l’abolition de la traite, deviennent le plus souvent des citoyens libres. Le nombre de ces Noirs libres augmente encore considérablement avec l’abolition de l’esclavage en Amérique. Cette augmentation donne lieu, dans les anciennes puissances esclavagistes, à une réaction en deux temps : l’élaboration d’un racisme « scientifique » et la déportation volontaire ou forcée de Noirs en Afrique.
Le partage de l’Afrique
C’est à partir des années 1870, que les grandes puissances européennes prenant le relais des explorateurs et des aventuriers s’engagent dans le partage de l’Afrique. Ainsi donc l’Afrique noire va faire l’objet d’un partage entre les grandes puissances d’alors, au congrès de Berlin en 1885, sous la direction du dirigeant allemand Otto Von Bismarck.
On distingue donc généralement deux périodes concernant les empires coloniaux pour ce qui concerne la France par exemple, le pivot étant la période couvrant la Révolution et l’époque napoléonienne au cours desquelles la France perdit les derniers restes de sa première aventure coloniale. Le premier espace colonial, constitué à partir du XVIe siècle comprend des territoires nord-américains, quelques îles des Antilles, les Mascareignes et des établissements en Inde et en Afrique.
Le second espace colonial français, constitué à partir des années 1830, se compose principalement de régions d’Afrique acquises à partir des anciens comptoirs, mais aussi d’Asie (Indochine) et d’Océanie (Polynésie française, Nouvelle-Calédonie, Nouvelles-Hébrides). Ce second empire colonial fût au cours de la seconde moitié du XIXe et au XXe siècle le deuxième plus vaste du monde, derrière l’empire colonial britannique.
Présent sur tous les continents, il s’étendait à son apogée, de 1919 à 1939, sur 12 347 000 km², où vivaient 68 690 000 habitants en 1939. En incluant la France métropolitaine, les terres sous souveraineté française atteignaient ainsi la superficie de 12 898 000 km2, soit près d’1/10 de la surface de la Terre, abritant une population de 110 millions d’habitants à la veille de la Seconde Guerre mondiale, soit 5 % de la population mondiale à l’époque.
L’épisode de l’esclavage et celle de la colonisation ne concernait donc pas seulement le continent africain, même si l’Afrique sera la plus touchée durant cette partie de l’histoire. La période coloniale constituera quant à elle, « un environnement marqué par la violence au quotidien. Tout avait commencé dès l’instauration de la colonie. Les gens devaient accomplir des cordées et parfois jusqu’à neuf mois de véritables travaux forcés. » Henry Konan Bédié dans « les chemins de ma vie » Plon, Mai 1999, Page 25.
La nécessité de sortir de l’emprise de ce passé douloureux
L’Afrique a donc connu des périodes très douloureuses au cours de son histoire marquée par la traite négrière, l’esclavage et la colonisation, même si la période coloniale a jeté les bases de ce qui sera plus tard l’Afrique indépendante avec les 55 États d’aujourd’hui. Ces périodes douloureuses marqueront à jamais le continent africain et la vie des africains. Elles laisseront ainsi des stigmates qui marqueront bien évidemment les relations entre l’Afrique et les anciennes puissances esclavagistes et coloniales.
C’est pourquoi, les bonnes relations d’aujourd’hui entre l’Afrique et le reste monde, ne devraient pas empêcher un regard courageux sur ce passé douloureux. Il ne s’agit pas de rentrer dans une repentance infinie, mais il s’agit pour des amis de chercher à opérer une sorte de guérison, une catharsis qui contribuerait à libérer des énergies nouvelles qui viendraient renforcer la nouvelle dynamique impulsée dans les relations de l’Afrique avec le reste du monde.
Certes, il y a eu des choses réussites de cette histoire, des choses moins réussites, mais également des d’échecs catastrophiques, marquées par des crimes contre l’humanité, que reconnaîtra d’ailleurs la loi française dite, loi Taubira. « La loi du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité dite loi Taubira, du nom de Christiane Taubira, députée au Parlement français, 1re circonscription de Guyane1, rapporteure de la loi, est une loi française concernant la reconnaissance comme crime contre l’humanité des traites et des esclavages pratiqués à partir du XVe siècle sur les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes. La loi est adoptée par le Parlement le 10 mai 2001 et promulguée le 21 mai 2001. »
Au demeurant, l’occident n’étaient pas forcément le seul dans cette affaire, tant des chefs locaux fut des collaborateurs de la puissance coloniale et des esclavagistes, et il y avait également comme nous venons de le voir, le monde arabo-musulman qui y a participé de manière plus violente et plus longue. Ils y ont donc participé d’une manière ou d’une autre.
En tout état de cause, cette histoire ne peut pas être balayée de la main. Cependant, il ne s’agit pas de chercher à envenimer les relations, mais de chercher de manière apaisée à sortir de ce lourd passé commun.
Par ailleurs, il faudra veiller à éviter un enfermement dans ce passé, mais il faut savoir en sortir afin de ne pas empoisonner notre présent qui a besoin de se construire sereinement et de permettre de préparer un avenir meilleur.

