Afrique du Sud, pourquoi cette haine ?

La plainte déposée par l’Afrique du Sud devant la Cour Internationale de Justice (CIJ) de La Haye, accusant Israël de « génocide » dans la Bande de Gaza, a déjà eu un fort écho médiatique.

Beaucoup a déjà été écrit sur le caractère grotesque de cette plainte. Il est vrai également que le premier arrêt rendu par cette Cour le 26 janvier a été vu comme un moindre mal par les Israéliens : pas d’exigence de cessez-le-feu immédiat – ce qui en creux montre que l’hypothétique génocide n’est pas du tout évident ; et cela, alors que cela avait été exigé contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine ; mais aussi admission de la recevabilité du recours de l’Afrique du Sud « au motif que ce pays avait exprimé dans les enceintes de l’Organisation des Nations Unies une interprétation différente de la convention sur le génocide de celle affirmée par Israël » ; lire à propos de ce premier arrêt sur le site du CRIF (1) l’analyse détaillée faite par Noëlle Lenoir, juriste et ancienne ministre.

Mais a-t-on bien intégré l’impact terrible de cette simple suspicion soulevée par un pays dont on questionne rarement le bilan et la diplomatie, et qui reste, pour le grand public, auréolé de la longue lutte contre le défunt régime de l’apartheid ? Jay Mens est chercheur à Harvard, spécialiste du Proche-Orient. Dans une interview à L’Express (2), voici ce qu’il dit : « Cette accusation est pernicieuse parce qu’elle vise à diffuser puis canoniser par une décision juridique l’idée que les juifs eux-mêmes sont en train de commettre un Holocauste. En d’autres termes, il s’agit de détruire ce qui, pour de très nombreuses personnes, est considéré comme un fondement essentiel du droit d’Israël à exister et du soutien politique de l’Occident à son endroit. (…) C’est une bombe atomique symbolique ». L’hypocrisie n’a pas étouffé les juristes sud-africains présentant leur acte d’accusation à La Haye, hommes comme femmes, blancs comme noirs ; dans leur plainte, ils n’ont pas mentionné les otages dont la libération a été heureusement réclamée par la Cour dans son arrêt du 26 janvier ; ils ont eu le culot de préciser dans leur conclusion que cette plainte visait seulement le gouvernement israélien – en l’occurrence d’union avec une partie de l’opposition pendant la période de guerre – et pas le peuple israélien ou le peuple juif  ; tout en sachant parfaitement qu’au-delà d’une équipe gouvernementale, c’était une armée de conscrits et de réservistes qu’on accusait de pratiquer un génocide sur le terrain ; que la nation israélienne risquait d’être marquée au fer rouge, boycottée et isolée ; ce qui, comme les antisionistes radicaux ne se privent pas de le prédire, annoncerait sa mort à moyen terme.

Et c’est par cela qu’il faut commencer : pourquoi tant de haine ? Quelles sont les raisons qui ont poussé ce grand pays africain à réclamer la mise au pilori d’un autre État, avec lequel il n’a normalement aucun contentieux ? Commençons par un rappel. La Cour Internationale de Justice n’instruit que les plaintes présentées par des États membres de l’ONU ; l’Autorité Palestinienne n’est pas considérée comme tel et ne pouvait donc le faire ; mais cela n’empêchait pas un pays arabe, ayant ou non des relations avec Israël, de porter ce dossier et beaucoup ont dit d’ailleurs appuyer cette plainte. Dans ce même contexte, impossible aussi de porter plainte contre le Hamas, une organisation terroriste – la Cour s’est par ailleurs bien gardée de lui attribuer un tel qualificatif ; une organisation qui a bien un projet génocidaire, comme le démontrent et sa charte, et les massacres de masse commis le 7 octobre. Notons aussi que la CIJ s’est aussi déclarée compétente, en juillet 2022, pour juger les allégations de génocide à l’encontre de la minorité birmane des Rohingyas, accusations portées par la Gambie contre le Myanmar (Birmanie). Mais ce petit État africain avait au moins une qualité commune avec cette minorité : la religion musulmane, ce qui n’est pas du tout le cas de l’Afrique du Sud.

Quel est le discours des diplomates et juristes sud-africains pour justifier une telle agressivité ? Dans un article assez complaisant publié sur le site francetvinfos.fr (3), voici ce qu’on peut lire : « Il s’agit de faire entendre la voix du droit international, de rappeler des règles constamment mises en avant par les grandes puissances, notamment occidentales, qui s’en affranchissent dès lors qu’un de leurs alliés ou elles-mêmes ne les respectent pas. (…). Cette opération a été menée par l’Afrique du Sud au nom du Sud global, où des pays ont trop régulièrement souffert de la toute-puissance colonialiste. En Afrique du Sud, la situation de la Palestine fait directement écho à la période d’apartheid et au combat commun mené dans le passé, par l’ANC (Congrès National Africain) du Sud-Africain Mandela et l’OLP du Palestinien Arafat. »

Décryptons un peu. « Sud Global » est un oxymore mis en avant par la diplomatie de Vladimir Poutine pour réunir une coalition improbable de gouvernements anti-occidentaux. S’y retrouvent les fameux membres des « Brics », devant faire pendant au G8 ou à l’OCDE, mais qui regroupent des choux et des navets, pays africains misérables et Chine usine du Monde ; Inde rivale de cette dernière ; sans compter plusieurs pays arabes alliés des USA. Mais l’Afrique du Sud, grande puissance économique du continent, y a un poids important. Et elle s’est plus que compromise avec la Russie. Sous le titre « L’intenable proximité sud-africaine avec la Russie », le journal Le Monde (4) mentionnait des faits accablants : refus de qualifier d’agression l’invasion russe de l’Ukraine ; pire encore, ceci : « La tension entre l’Afrique du Sud et ses partenaires occidentaux est montée d’un cran en février, quand le pays a accueilli des exercices militaires avec la Russie, le jour du premier anniversaire de l’invasion russe en Ukraine. Deux mois plus tôt, l’ANC (African National Congress), dont les positions définissent la politique du gouvernement, adoptait une résolution assurant que « les États-Unis ont provoqué la guerre avec la Russie en Ukraine, dans l’espoir de remettre la Russie à sa place ». Propos de complotistes de bas étage, se permettant de dénoncer une « toute puissance colonialiste » vieille de plus de 60 ans ; mais qui ne disent rien du néo-colonialisme réel de la Fédération de Russie, ayant provoqué une guerre meurtrière contre un voisin au motif de reconstituer la défunte URSS !

On le sait – et le virage a été net depuis le 7 octobre -, Poutine a renforcé ses liens militaires avec l’Iran qui est le principal soutien militaire et financier du Hamas, organisation également non considérée comme terroriste par Moscou. Mais quels sont les rapports de la République Sud-Africaine avec ces braves gens ? Les 17 octobre, la cheffe de la diplomatie de Pretoria s’est entretenue au téléphone avec le chef du bureau politique du Hamas. Pendant les premiers jours du conflit et comme rapporté dans un autre article du journal Le Monde daté du 19/10, « ni l’ANC ni le ministère des relations internationales ni la présidence ne mentionnaient la responsabilité du Hamas dans le déclenchement de la guerre. Tous résumaient la crise à une escalade du conflit israélo-palestinien provoquée par « l’oppression continue du peuple palestinien (…) ». Dès donc les premières semaines de cette guerre, le gouvernement sud-africain a choisi son camp, et cela annonçait la plainte déposée à la Cour Internationale de Justice. Mais il y a encore bien pire. La « Al-Quds International foundation » permet au Hamas de collecter des fonds depuis une vingtaine d’années, sous couvert « de donations charitables ». Elle est dans le viseur des autorités américaines depuis 2012. Or, et comme le révèle une enquête publiée dans le « Jerusalem Post » (5) sa branche sud-africaine a établi, en connexion avec d’autres fondations et avec la complicité de trois des quatre principales banques du pays, un « hub » permettant de financer l’organisation terroriste.

Quant à l’Iran, un article accablant du Times of Israël (6) résumait le caractère étroit de ses relations avec l’Afrique du Sud : relations qui, étrangement, dataient d’avant la révolution islamique de 1979 avec des échanges « Pétrole contre Uranium » ; et qui ont perduré ensuite, avec une dimension idéologique supplémentaire de revanche sur l’Occident. En visite en Iran en 2022, le petit-fils de Nelson Mandela y a reçu le « prix islamique des droits de l’Homme » ; Mandla Mandela est également un farouche anti sioniste, associé à « Africa4Palestine », organisation sud-africaine née du mouvement « Boycott, Désinvestissement et Sanctions » (BDS) : mais tout ceci est-il vraiment étonnant ?

La plainte sud-africaine est venue couronner des décennies d’hostilité plus ou moins violente, dont on rappellera quelques épisodes : conférence mondiale de Durban en 2001, où le forum des ONG accusa (déjà) Israël de « génocide » ; présidence de la commission d’enquête de l’ONU suite à la première guerre de Gaza (2008-2009), par le juge sud-africain Goldstone, qui accusa Tsahal de crimes de guerre ; représentation diplomatique à Tel Aviv réduite en 2023, avant d’être totalement fermée au mois de novembre.

Revenons aussi sur la mémoire douloureuse de l’apartheid, qui explique en partie ces amitiés douteuses. Concernant le passé, oui Israël a tardé à sanctionner l’Afrique du Sud de l’apartheid, mais la réalité n’était pas si simple. Dans une tribune publiée dans le journal israélien Haaretz (7), Avi Shilon rappelle qu’Israël avait sanctionné le régime de l’apartheid dès les années 60, contrairement aux pays occidentaux qui commerçaient largement avec lui. Dans ses mémoires, Nelson Mandela cite même comme référence le livre de Menahem Begin « La révolte » comme source d’inspiration contre le colonialisme ! Mais les choses ont dérapé ensuite, dans les années 70 et 80. En 1973, après la guerre du Kippour – et sans doutes contre des aides financières des pays pétroliers -, quasiment tous les États Africains rompent leurs relations diplomatiques avec Israël. Pretoria fut alors le seul point d’appui dans le continent, et ceci explique en large partie que Jérusalem fut le dernier pays occidental à appliquer les sanctions, quelques années avant la fin de l’apartheid.

La presse israélienne s’interroge enfin sur des nouvelles raisons  expliquant la surenchère haineuse du gouvernement sud-africain. Il est toujours dirigé par l’ANC et une coalition de petits partis depuis 1994. 2024 va voir des élections générales, et l’opposition de l’Alliance Démocratique monte en puissance. Cette même opposition a dénoncé le positionnement du pays dans le conflit du Proche-Orient, mais plus le pouvoir se fait le champion des Palestiniens contre Israël, plus il risque de gagner des voix, et en particulier dans la minorité musulmane de 900 000 âmes. Et cela risque, hélas, de faire oublier, le bilan peu reluisant d’un parti au pouvoir depuis 30 ans maintenant : record mondial pour le taux de VIH (Sida) dans la population ; corruption généralisée ; espérance de vie limitée à 60 ans ; et insécurité, la si vertueuse République d’Afrique du Sud se situant pour l’indice mondial de criminalité au cinquième rang, juste derrière le Venezuela, la Papouasie Nouvelle Guinée, l’Afghanistan et Haïti (8).

Oui un beau pays, vraiment. Parfaitement qualifié pour trainer Israël dans la boue. Et jouer les grands moralisateurs devant la Cour Internationale de Justice.

Cet article a été publié le 10 février 2024 sur le site de « La Revue Civique ».

(1) https://www.crif.org/fr/content/lentretien-du-crif-noelle-lenoir-la-decision-de-la-cij-est-plutot-avorable-a-israel

(2) https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/jay-mens-une-guerre-entre-israel-et-le-hezbollah-semble-inevitable-dici-la-fin-de-lannee-OZDOJV2BWZAAXJZJGCCDJKWSQM/

(3) https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/un-monde-d-avance/plainte-de-l-afrique-du-sud-contre-israel-la-cour-internationale-de-justice-donne-raison-a-la-diplomatie-sud-africaine_6297483.html

(4) https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/06/09/l-intenable-proximite-sud-africaine-avec-la-russie_6176833_3212.html

(5) https://www.jpost.com/international/article-783558

(6) https://fr.timesofisrael.com/liran-gagne-en-influence-en-afrique-du-sud-grace-a-la-question-palestinienne/

(7) https://www.haaretz.com/opinion/2013-12-11/ty-article/.premium/why-israel-supported-apartheid-regime/0000017f-e3ae-df7c-a5ff-e3fe965a0000

(8) https://fr.numbeo.com/criminalit%C3%A9/classements-par-pays

 

 

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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