Affaire Jean de Broglie : le secret (défense) de Valéry Giscard d’Estaing

Isabelle Floch est psychanalyste et fondatrice de la galerie La ralentie. Elle publie en 2020, Quelques morts de mon père (Le bord de l’eau), préfacé par Georges Kiejman.
Je voudrais revenir sur la publication de votre dernier roman, Les Fauves, qui évoquait déjà un secret de famille. Cela a t-il été une étape intermédiaire pour pouvoir accoucher de Quelques morts de mon père ?
Isabelle Floch : Cette question est joliment tournée: accoucher des quelques morts… ce n’est en tout cas pas une mince affaire de remettre son père au monde !
Mon roman Les Fauves tourne en effet autour d’un secret. C’est une thématique qui oriente spontanément mon travail, ce qu’on tait, ce qu’on dissimule, ce qui reste caché, ce qu’on tient à laisser dans l’ombre.
Le non-dit est une force invisible, une sorte de boite noire qui génère une attraction, dont on s’approche malgré soi, et qui, je crois, détermine un genre d’appétence pour l’enquête, ou encore, pour employer le jargon des psychanalystes, « la pulsion de savoir ».
Mais si Les Fauves a été inspiré et écrit avec ce moteur là, il n’est pas lié à Quelques morts de mon père, récit motivé plutôt par un secret, ou plutôt des secrets, liés à la paternité et au versant familial paternel. Les Fauves est un roman qui emprunte au mythe familial maternel, à ce que la psychanalyste Marthe Robert appelait « le roman familial du névrosé ».
Le cœur de l’intrigue repose entre les phalanges ridées de Noémie, la vieille tenancière. Cette vieille dirigeante de bordel va former la jeune héroïne à la prostitution, cette dernière alertée dès son arrivée dans la maison qu’un mystère imprègne l’atmosphère des lieux, qu’elle n’aura de cesser de percer.
Il est possible qu’il m’ait fallu d’abord écrire Les Fauves, commencer d’abord par coucher, si je puis dire, cette histoire là sur le papier, c’est à dire me délester d’une forme d’emprise imaginaire liée à l’univers maternel, pour accéder, je dirais pour accéder enfin, au monde de mon père.
Dans votre livre L’inconscient est-il politiquement correct, vous vous attaquiez à la question de la censure. Comment se débarrasser de ses propres tabous pour écrire Quelques morts de mon père ?
Isabelle Floch: Je ne crois pas que je m’en sois « débarrassés ». Disons plutôt qu’une longue psychanalyse m’a permit de lever quelques lièvres et pas mal d’inhibitions, et de m’affranchir au moins d’une promesse faite qui m’obligea de longues années à garder le silence. Alors oui, me libérer de cette interdiction de parole, véritable censure qui m’empêchait de l’ouvrir était une condition absolue pour écrire ce livre. Si on lit ce livre, on comprendra combien nous étions liés mon père et moi, et ce chacun de notre côté, par un silence qui nous collait la langue. En revisitant les années durant lesquelles j’ai gardé le silence, un silence qui m‘a rendue malade et a fait qu’un beau jour je m’en aille sonner à la porte d’un psychanalyste, j’ai compris ce qu’avait du vivre le juge Floch, ligoté par sa propre parole, au sein du palais de Justice. Le rapprochement de ces deux épreuves fut pour moi une petite révélation, un moment de conscience qui m’a beaucoup frappée.
Le point commun des affaires que votre père a eu à instruire est le combat politique des accusés, Carlos à l’extrême gauche, Mesrine à l’extrême droite, et de Broglie avec Giscard. Où se situait-il ?
Isabelle Floch: Mon père était connu pour avoir « des sympathies à gauche ». Ce n’est pas lui qui aurait du s’occuper de l’affaire de Broglie cela, je ne le dis pas dans mon livre, considérez le donc comme un scoop!:-). Le juge Pinsseau était de garde au Palais le 24 décembre, jour de l’assassinat de Jean de Broglie. Or Pinsseau avait l’envie de passer Noël en famille. Il s’était donc arrangé avec Floch pour que celui-ci le remplace le 24, en échange de quoi il prendrait la garde du 31 décembre.
Cela n’a pas du tout été du goût de Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur, l’un des plus proches et des plus fidèles lieutenants de Valéry Giscard d’Estaing. Quand il a appris que Floch était nommé à l’instruction de l’enquête, il a piqué une colère noire dans son bureau, frappant du poing sur la table. Que Floch fut nommé à l’instruction de cette affaire là gêna instantanément le pouvoir en place. Il se mit à travailler pour découvrir les commanditaires du crime, alla trop loin, obtenant des informations qu’il n’aurait pas du trouver, j’y reviendrais tout à l’heure, et on lui retira le dossier. Quand on veut faire taire un juge, il n’y a pas trente-six solutions: soit on le mute, soit on le bute.
On a donc choisit de muter Floch et de lui donner une promotion en le nommant conseiller à la Cour d’appel de Paris, où il a continué à présider jusqu’à sa mort. Mais qu’il n’ai pas pu aller jusqu’au bout de son enquête a été une blessure profonde. C’est aussi une des raisons qui m’ont poussé à écrire ce livre. D’un point de vue plus général, mon père était un juge qu’on disait « tendre », et avant tout un juge humain qui s’intéressait aux êtres humains.
Il détestait autant les erreurs judiciaires que les menteurs patentés, y compris au plus haut niveau du pouvoir et des instances judiciaires. Il était, comme l’était le juge François Renaud, ou le Juge Michel -tous deux assassinés, l’un en 1975, l’autre en 1976, année de l’affaire de Broglie- épris de vérité. Actif, il ne restait pas « assis dans son fauteuil, derrière son petit bureau » en attendant qu’elle vienne.
J’ai été frappée de découvrir son intérêt pour certains des criminels auxquels il avait affaire. Curieux de comprendre ce qui motivait les provocations incessantes de Mesrine envers la police, touché par le parcours de Tortosa, qui enlevait des gens contre rançon, avec lequel il avait entrepris une correspondance régulière, tandis que Tortosa était enfermé au QHS de Clairvaux. Présent à Rouen lors du vernissage de l’exposition des œuvres du kidnappeur s’était pris de passion pour la peinture en prison. Ou encore nouant des liens quasi-familiaux avec Brahim Laoussine, dit « Loulou », le « fou de la gâchette », un forcené algérien qui mitraillait ses congénères. Floch allait le visiter régulièrement en prison, et on ne passait pas un repas en famille sans évoquer « Loulou ».
Un mot à propos de Roland Dumas, qui fut l’avocat de Guy Simoné, l’un des accusés de l’affaire de Broglie, qui fut le ministre des Affaires Étrangères et le président du Conseil Constitutionnel sous la présidence de François Mitterand ?
Isabelle Floch: J’ai rencontré Roland Dumas quand j’ai commencé à écrire mon livre. Il était proche du juge Floch, qui l’estimait beaucoup comme avocat, et disait que c’était le meilleur, ce qu’après examen précis de la façon dont Dumas questionna la police à l’époque à propos des nombreuses zones d’ombre de l’assassinat, je crois tout à fait.
Mon père l’avait rencontré pour lui exposer son cas de conscience quant à la parole qu’il avait donné à un informateur contre la promesse de garder le silence. J’avais besoin d’éclairer les raisons de l’attitude de mon père, de comprendre quelle avait été sa motivation, pourquoi il s’était tu pendant trois ans sur ce qu’il avait appris, et qui concernait le mensonge de la police.
En effet, les flics savaient qu’il existait un contrat sur la tête de Jean de Broglie avant son assassinat, et ils l’avaient su au moins trois mois avant sa mort, sans juger bon de le protéger. C’est ce que mon père, éberlué, avait réussi à découvrir grâce à un indicateur. Il s‘était débrouillé pour mettre la main sur le rapport de police qui confirmait cette incroyable information. J’ai donc interrogé plusieurs fois Roland Dumas, jusqu’à ce que je finisse par comprendre les raisons cachées du silence du Juge. Comme je ne veux pas « spoiler », je conseille plutôt de lire cette palpitante histoire !
Qu’apporte l’art, cet escabeau Joycien comme disait Lacan, pour appréhender les zones d’ombres et les secrets d’une vie si mouvementée ?
Isabelle Floch : Puisque vous citez Lacan, je parlerais d’abord plus volontiers de ce qu’apporte la psychanalyse. J’ai dit qu’elle m’avait permis de lever des barrières, et de m’autoriser à explorer et à dire ce qu’on me cachait. Pour ce qui est de la vie en effet mouvementée de mon père, énorme bosseur, qui passait parfois -en fait souvent des nuits blanches au Palais, la tête plongé dans ses dossiers, avec pour seule compagnie sa bouteille de whisky et sa cartouche de Gitanes, la psychanalyse m’a aussi permis de comprendre l’origine de ma vocation de psychanalyste, fondée sur une sorte de « Devines » induit par mon père dès l’enfance.
Si Floch avait une passion pour la vérité, il avait aussi celle de l’intelligence. Il fallait l’être pour compter à ses yeux. Saisir les ressorts cachés des phénomènes, et les lui exposer, étaient des moments rares, intenses, fascinants, qui m’exaltaient comme si j’étais venu lui dire que j’avais enfin trouvé une formule scientifique capable de soigner une maladie mortelle !
Mais j’ai pu mettre le doigt sur ce qui le motivait lui, sur la sorte d’assiduité acharnée qu’il avait pour ses dossiers. Le ressort caché de la vocation du juge ! C’était avant tout un enquêteur entêté qui remontait la piste, et ne laissait rien, ou presque, de côté. J’ai mieux compris pourquoi il était si absent de notre vie, captivé, aspiré par son métier, au point qu’il est mort à l’âge de la retraite, comme si après, il n’y avait plus rien d’autre capable de le tenir, de l’intéresser.
Avoir fait une psychanalyse m’a permis d’emmener l’enquête de façon réellement approfondie, en y incluant non seulement la mécanique des faits, les ressorts cachés du politique, mais aussi la subjectivité des protagonistes. Par exemple, il n’est pas anodin de savoir que le père de Valéry Giscard d’Estaing avait élevé son fils dans le but qu’il devienne président de la République. Giscard avait été pris dans les rets du rêve dynastique de son père dès le berceau, rêve qu’il accomplit, mais qui lui aura aussi beaucoup coûté.
En ce qui concerne l’art, mon père y était sensible, et je dirais que c’était une sorte d’oasis, et même que les artistes le fascinaient, surtout les femmes. Il avait au dessus de son bureau un tableau de Léonor Fini, et sur un autre pan de mur un paysage de Barta. Il vénérait les femmes libres, les affranchies, et la part artistique qui les animait était pour lui le mystère des mystères, là où il n’allait justement pas voir, mais où il pouvait enfin faire une pause, et pour une fois rêver.
