Adresse à une démocratie trop dégradée pour faire face à la révolution écologique III
Adresse à une démocratie trop dégradée pour faire face à la révolution écologique ou l’idée d’un Bien commun au service d’une refondation du contrat social
La garantie sociale consiste dans l’action de tous, pour assurer à chacun la jouissance et la conservation de ses droits ; cette garantie repose sur la souveraineté nationale.
Constitution du 24 juin 1793 – Articles 23, 29 et 32
« L’augmentation des extrêmes météorologiques et climatiques a entraîné des effets irréversibles, les systèmes naturels et humains étant poussés au-delà de leur capacité d’adaptation ».
Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) – second volet de son 6ème rapport d’évaluation publié fin février 2022.
« RÉSISTER, C’EST CRÉER »
(Décembre 2021)
Des concertations de proximité qui mènent à une convention décentralisée du Bien commun.
Une convention dont l’élaboration passe par des pré-requis.
Si s’ouvrent bien, à tous les échelons du corps social, et en apportant ainsi le signe de la généralisation du mouvement dans la société, de multiples lieux de rencontre, de débats, de réflexions communes sur une vue et une formulation nouvelle du Bien commun, cette prise de la parole et de la délibération par les citoyens aura pour effet de substituer leurs assemblées à la fonction impartie aux partis politiques – qui, sauf exceptions, ne sont plus en état de « (concourir) à l’expression du suffrage » en fournissant à cette expression de la volonté populaire les idées et les programmes entre lesquels sérieusement choisir.
La logique interne à ce processus de caractère ou d’esprit révolutionnaire l’appelle à pourvoir à la formation d’instances dédiées à la synthèse démocratique des concertations de proximité.
Des instances territoriales issues des assises primaires, et dont on peut se représenter qu’un étage national conclura l’effort de mobilisation civique monté de la citoyenneté en donnant forme à une convention décentralisée du Bien commun – décentralisée de par la genèse de la proposition faite au corps social.
La spontanéité et la dynamique de la citoyenneté étant protégées dans cet ultime travail de synthèse par des va-et-vient utilement ajustés et suffisants entre cet étage national et ceux de la proximité.
Une convention du Bien commun dont l’inspiration générale peut se trouver dans la citation que Guy Roustang tire in fine [8] du livre d’Agathe Cagé ‘’Respect’’ [9], qui est le fil conducteur de sa réflexion sur la thématique du respect qui est venu à manquer :
« Nous avons besoin d’un projet de société. De nous donner un projet qui fasse sens et que nous atteindrons ensemble. Cet horizon, ce pourrait être la solidarité, la préservation de la planète, la qualité de vie, le partage de la richesse, un renouveau démocratique… ».
Sont par vocation ‘’de libre-parcours’’ les pensées qui, en ce début d’un siècle dont l’inédit se compose des perditions qu’il encoure, sont conviées à s’inscrire dans la redéfinition de notre Bien commun. Mais parce que celui-ci, et le contrat social qui le transcrit, procèdent toujours d’un idéal qui fédère leurs concepteurs ou rédacteurs, et que pour l’inspiration à laquelle on vient de se référer, cet idéal ne saurait être qu’humaniste et solidaire, ce libre parcours part de pré-requis qui, pour l’orientation et pour la méthode, sont autant d’acquiescements proposés au point de départ.
Pour se risquer à formuler succinctement ces pré-requis, on y mettra :
– qu’on ne refait pas une nation, dans l’acception républicaine du terme et dans l’idée de la solidarité qui en découle, si l’on perd mémoire de ce qu’en France, l’Etat a réuni la nation en vertu de sa capacité à protéger. Tant que l’Etat républicain ne recouvre pas la confiance des citoyens en leur apportant toute la protection qu’ils en attendent et qu’il leur doit, plus rien ne cimente vraiment la nation et, par conséquent, ne fait tenir ensemble les éléments du corps social.
La protection attendue de l’Etat républicain est évidemment bien plus étendue que celle jadis demandée à la monarchie d’Ancien régime ; et qu’elle s’avère surtout bien plus exigeante et diversifiée aujourd’hui que ce n’était le cas entre l’après Seconde guerre mondiale et la fin des ‘’Trente glorieuses’’.
D’une part, pour la raison que des protections sociales jugées acquises à cette période – plein emploi, réduction des inégalités, progression continue du niveau de vie et ponctualité de l’ascenseur social … – ne sont plus garanties par rien sous l’empire du néolibéralisme qui les tient pour surabondantes ou superflues, et plus encore pour économiquement insoutenables sinon néfastes par principe.
Et d’autre part, parce que le champ des protections requises s’est considérablement élargi et compliqué du fait que s’y sont intégrées les assignations à répondre à des menaces nouvelles – allant des violences dites urbaines, inhérentes à toutes les ghettoïsations, aux attaques redoutées du terrorisme, plus la toile de fond des délinquances caractéristiques des économies souterraines. Et du fait que, parallèlement, il recouvre à présent – autre face de la sûreté [10] des personnes dans son acception actuelle – la somme des périls environnementaux et sanitaires déclarés ou émergents sur lesquels les citoyens ne cesseront plus de demander des comptes [11]. Toutes ces attentes de sûreté en appelant de surcroît à des solutions complexes et multicibles qui ont à se frayer un passage dans les déraisons et les peurs qu’ont excité, et que surexcitent, des incitations maladives à la haine – de celles qui trouvent immanquablement leur audience ;
– que restaurer un Etat protecteur est incompatible avec la soumission au commandement de réduire la dépense publique que la religion du ‘’tout-marché’’ a édicté, et sur lequel les gouvernances économiques se sont partout alignées année après année.
La crise du Covid 19 a achevé de démontrer que ce commandement, dont l’ordinaire est d’être politiquement et socialement intenable à moyen terme (sinon à court terme), se disqualifiait sur le champ dans une société menacée. La paupérisation des hôpitaux étant le signe le plus manifeste à se faire jour des carences qu’il avait causées avant la survenue de la pandémie, et qui venaient dramatiquement aggraver les difficultés de la gestion sanitaire.
Dans la confrontation avec la révolution écologique, une parenthèse de quoiqu’il en coûte ne suffira assurément pas à régler les contradictions et les conflits que porte un bouleversement aussi global, aussi exigeant et aussi radical des modes d’existence, de production, d’emploi et d’affectation des ressources.
Allouerait-on des aides et des secours publics massifs, à l’égal de ceux déployés depuis 2020 et qui n’ont pas évité que les conséquences économiques de la pandémie frappent en pleine face les plus démunis et les plus précaires. Et elle y suffira d’autant moins que l’idéologie économique qui concède ce genre de parenthèses ne masque jamais bien longtemps sa hâte de les voir refermées.
Vis-à-vis de ces ruptures comme de l’ensemble des innovations qui auront à y répondre, et sur la longue durée, c’est bien à la dépense publique, qui est en France l’autre nom de la nation qu’elle construit, qu’il reviendra, sous le contrôle citoyen de ses emplois, d’ordonner les choix et, plus encore, les priorités. Seul leur juste départage peut empêcher que l’arbitrage des intérêts, laissé à la main des plus fortunés, déclenche la colère sociale. Pour finir abandonné aux émeutes catégorielles et autres explosions de violence, sans exclure celle des armes et de la guerre civile.
De la réhabilitation de la dépense publique dépend que la République puisse accomplir le tournant de la responsabilisation environnementale et, partant, soutenir les impératifs de tous ordres que celle-ci comporte.
A la fois en hissant ses moyens au niveau requis dans l’alternative où elle se trouve – l’invention d’une autre société, voire d’une autre civilisation, ou l’enchaînement des chaos -, et en réglant ses modes d’intervention sur l’obligation d’équité et de solidarité. Deux critères combinés de décision dont la primauté s’affirme si l’on mesure l’immensité des investissements que convoque l’entrée dans les nouveaux modèles économiques et sociétaux de la mutation écologique – notamment les investissements de recherche, de conversion énergétique et d’innovation industrielle -, ou qu’appelle la réparation de décennies de dégradation des équipements et des services dédiés à l’intérêt général et à la sécurisation sociale.
Des investissements presque aussi considérables étant par ailleurs imposés pour dépasser les passions sur le sujet de l’immigration qui empoisonnent et qui rongent notre vie publique depuis des lustres. Et donc des réquisitions additionnelles de la dépense publique.
Là encore l’antidote réside dans la dépense publique : d’elle se décide en premier lieu que s’ouvre un plan global de réparation des échecs rencontrés dans l’incorporation à la nation des populations ‘’venues d’ailleurs’’, et plus encore parmi la seconde ou la troisième génération qui en sont issues.
A cet égard, les ghettoïsations subies produisent immanquablement les mêmes effets : de l’apartheid se forment toutes les variétés du ‘’séparatisme’’, chacune déterminée par la relégation et la précarisation des familles et confortée, pour les nouvelles générations, par l’insuccès scolaire, le défaut de formation et l’inaccessibilité de l’emploi, ou simplement assise sur l’ignorance. Et des ghettos procèdent toujours, par une nécessité de subsistance, les recours aux économies parallèles et souterraines, avec l’omni présence des trafics et la rivalité de leurs réseaux, et toute l’addition des genèses de la violence de proximité. .
Un annuaire général des métiers, et des fonctions les mieux considérées, démontrerait pourtant que l’amalgame civil et l’ascension républicaine ont été des voies saisies par un grand nombre de ceux – et en particulier de celles – de nos compatriotes qui le sont devenus (a minima) par le droit du sol.
Aller plus loin dans la réunion au commun implique que disparaissent les lieux et les emprises abandonnées à l’exclusion et, partant, aux sécessions des modes et des conduites de vie ainsi qu’aux régressions confessionnelles – sécessions et régressions qui, respectivement, y trouvent surabondamment de quoi s’y développer ou y être attirées.
Pour schématique (sinon réductrice) qu’apparaitrait cette analyse, il en ressort au moins que s’arrêter à la seule réplique policière – option certes modérément coûteuse et de plus investie de l’attrait propre à tous les simplismes – ne débouche sur aucune probabilité de résorber les ségrégations comme on le fait de tout péril déjà installé : c’est-à-dire en s’attachant à la complexité de leurs causes, à l’emmêlement de leurs composantes et à la multiplicité de leurs contrecoups. Et que c’est bien un immense effort économique qui conditionne la disparition des divers types de ghettoïsation.
Un effort qui consiste en un engagement public, assumé sans doute à l’échelle de plusieurs plans quinquennaux successifs, et additionnant les prises en compte de toutes les dimensions de l’intégration, qu’elles soient urbanistiques, sociales, éducatives et civiques, plus bien sûr celles touchant à l’emploi et, d’une façon générale, à la dignité des conditions d’existence et de citoyenneté de chacun. La charge fiscale en résultant ne pouvant être consentie que si l’Etat démontre que le financement de la résorption de nos ségrégations provient d’une imposition juste, c’est-à-dire très fortement progressive.
L’enjeu est la sauvegarde des principes qu’a proclamés la République : ne pas le tenir signifie qu’on reste inerte devant les ségrégations, alors même que la visibilité de leur exposition et de leur expression sert les discours de récusation, ou de dégradation identitariste, de la notion et du projet d’intégration. Des discours qu’alimentent tous les rejets de l’autre mis au service de l’instauration d’un régime autoritaire. Sinon de son avatar qui effacerait jusqu’à l’empreinte du corpus politique démocratique et provoquerait la divine surprise, réactionnaire et nationaliste, de l’abolition de l’universalisme républicain et des droits humains qui en découlent.
Mais cet enjeu se mesure aussi sur un autre champ. Puisqu’à l’intégration de cette part de la société qui est le prolongement des immigrations d’hier, s’ajoute en effet cette autre intimation de ‘’devoir faire face’’ aux mouvements migratoires engagés depuis une somme d’années – sans que les nations riches aient su le moins du monde y répondre.
Autant d’exils provoqués par un dénuement insoutenable, par l’exposition aux pires tyrannies activant la terreur ou le génocide, ou par l’impossible cohabitation avec la mort dispensée au quotidien par les guerres en cours, incluse toute la typologie des guerres civiles. Avec, en sus, la perspective de se trouver bientôt devant ces exodes qui projettent leur changement d’échelle à peu près inimaginable, si rien ne parvient à atténuer l’ampleur des calamités suspendues au changement climatique et à ses effets. Deux confrontations qui convoquent les moyens des pays libres et développés.
Et deux natures de mouvements migratoires qui mettent les démocraties au pied du mur. Parce qu’il leur est interdit d’y répondre en envoyant par le fond les embarcations des candidats à la survie, ou en faisant tirer à vue sur qui approcherait des nouveaux rideaux de fer étirés sur leurs frontières, ou des fortins élevés sur chacun des cols de leurs montagnes.
Au demeurant, le seul énoncé, en termes prospectif, de ces hypothèses signifierait que les piliers éthiques sur lesquels s’appuient nos sociétés démocratiques ont déjà cédé ;
– que dans la République, autorités et instances publiques ne sont reconnues ni ne durent sans le crédit que leur accorde le corps citoyen : or, gouvernants, élus de la nation dans les assemblées, dirigeants politiques, hauts responsables de l’appareil d’Etat et de ses prolongements, mandataires d’une responsabilité de confiance, et l’ensemble des institutions et systèmes qu’ils représentent, sont présentement sous le coup de discrédits certes de diverses natures et de divers degrés, mais dont les précédents historiques les plus approchants amenèrent une dégradation politique (Boulangisme, Ligues, Années Trente).
Ces discrédits, qui additionnés mettent en cause l’exercice de la démocratie, ont une origine commune : la représentation des privilèges qui échoient à une ‘’élite’’ et qui vaut à celle-ci le type de rejet qu’encoure depuis 1789 une caste aristocratique.
A ces privilèges – les avantages en nature plus ou moins franchement liés à la charge ou au mandat exercé (dont les véhicules de fonction sont les plus visibles et souvent les plus injustifiés) et le niveau des rémunérations, connues ou supposées (fussent-elles alors surévaluées) étant les plus cités –, s’ajoutent les effets corrosifs d’une dévaluation généralisée du personnage public.
Une dévaluation qui, sous les diagnostics successifs d’une déconsidération puis d’une discréditation, est le reflet de l’ère du soupçon – conjonction de défiances et de colères, d’exaspérations et de mépris – où est entrée la chose publique sur la toile de fond des constats d’échec dressés à l’encontre des gouvernants.
Et dans la discréditation, figure en tête de chapitre la succession d’’’affaires’’ où des personnages publics de premier plan et leurs acolytes ont été impliqués. Financements politiques illégaux, détournements d’argent public, faits de corruption, trafics d’influence, complicités frauduleuses d’intérêts, dessous de tables et autres appropriations …, ces manquements n’auraient pas tant porté à conséquence si la justice avait toujours eu les capacités de les réprimer au nom de l’égalité devant la loi, et les moyens de les sanctionner dans le délai raisonnable où s’accordent les principes de la présomption d’innocence et de la moralité publique.
Une discréditation qui approche du moment où elle peut emporter l’Etat et ses serviteurs de haut rang, et leur substituer les formes et les personnels d’un régime voué à l’extinction de la forme démocratique de gouvernement.
Et qui, au stade où elle est arrivée, invalide l’Etat républicain pour le rôle de mobilisateur et d’arbitre des efforts de la nation à l’entrée de celle-ci dans la traversée, obligée et périlleuse, des décennies critiques de la révolution écologique.
La réparation de cette invalidation renvoie aux notions les plus élémentaires de l’éthique de la gouvernance : le désintéressement et la probité [12]. Elle implique, pour que l’honnêteté des mandataires de l’Etat républicain bénéficie de la confiance qui doit lui être attachée – en ce qu’elle conditionne le respect des institutions -, une codification exhaustive et scrupuleuse des critères et des règles de la probité, et un protocole détaillé des preuves de désintéressement qui sont à exposer dans la charge d’une fonction publique.
Avec en parallèle, un droit pénal spécial traitant des fautes susceptibles d’être commises à ce double égard, et une instance judiciaire à même de punir ces fautes au niveau d’exemplarité que leur gravité requiert – des peines d’inéligibilité de longue durée, ou d’inéligibilité définitive pour les cas où l’exemplarité est à cette aune.
Est-ce là accorder trop de place, parmi les pré-requis de la redéfinition de notre Bien commun, à ce qui touche au désintéressement et à la probité des responsables de l’Etat ? La comparaison, au vu des consensus politiques respectivement obtenus, entre les normes appliquées dans les pays scandinaves et les déficiences que nous affichons contient tous les éléments de réponse ;
– qu’un régime démocratique repose sur l’amour de l’égalité (et de la frugalité). Mais que reprendre cette définition, héritée de Montesquieu, ne règle rien : la majorité de l’Assemblée constituante n’a pas tardé à craindre que l’égalité des droits, tout juste déclarée, ne suggère au peuple de revendiquer l’égalité des ressources.
Une crainte accordée au reste à la pensée de Montesquieu, qui rejetait l’esprit d’extrême égalité comme producteur d’un nivellement pernicieux et vecteur du despotisme.
La République n’a été elle-même qu’en substituant au mot dépréciatif de nivellement, le projet assumé de construire une égalité en mesure de répondre à plus d’un siècle de luttes sociales et de servir d’assise à la solidarité nationale.
Un projet à double finalité sociétale et démocratique qui s’est concrétisé sur toute la période où la réduction des inégalités a été un but revendiqué de l’action publique. De ce point de vue, peut-on aujourd’hui se représenter qu’en l’état de fracturation du corps social, état qui amène à une régression dans un tribalisme multiforme, il soit possible de mobiliser la nation sur les enjeux et pour les parcours de l’écologie qui sont dressés devant elle – ceux du changement complet des perspectives communes, avec une mutation-retournement des logiques économiques et un branlebas des conditions d’existence, collectives et catégorielles – sans réduire les inégalités ?
Et sans les réduire considérablement, tant celles qui se sont démesurément creusées au profit des fameux 0,1% (sinon des 1%) les plus incroyablement riches que celles, plus échelonnées, qui diffusent un ressenti inégalitaire si puissant et si prégnant que la conscience d’un Bien commun ne parvient plus, ou à peine, à le traverser.
On ne réunira pas la nation sur la révision générale des modes de son vivre-ensemble et, pour le plus grand nombre, des conditions du vivre-de-chacun, que représente l’entrée dans une économie écologique sans avoir commencé par convaincre les citoyens d’une conversion majeure de l’Etat républicain : une conversion, ou un retour, à l’idée que l’égalité des droits sans une égalité suffisante des ressources n’est qu’un leurre.
Certitude qui s’exprime à gros traits en questionnant l’égalité des droits susceptible d’exister entre d’une part, un ultra-riche parmi les plus représentatifs et les plus en vue de sa caste, qu’il soit à la tête d’une holdingue mondialisée ou actionnaire majoritaire d’un grand groupe ‘’jouant à l’international’’ et concentrant de surcroît plusieurs médias nationaux – presse, radio, télévisions -, et d’autre part, une caissière d’hypermarché en ‘’temps partiel contraint’’ et en charge d’une famille monoparentale – et de surcroît en sursis de son remplacement inéluctable par un automate numérique…
L’égalité suffisante n’ayant rien d’une notion floue : c’est d’une figure du capitalisme américain qu’est venue, naguère, la recommandation de ne pas dépasser, pour l’écart entre les plus basses et les plus hautes rémunérations dans une entreprise, un rapport de 1 à 20. Transposée à l’échelle d’une société et de ses entités économiques, l’application de ce rapport administrerait le début d’une preuve, factuelle et tangible, de la réalité du corps citoyen et de son unité – une unité au sens républicain, i.e. ressortant de l’extinction des privilèges.
Reconstruire pleinement et durablement la cohésion de la nation autour de la République et de la démocratie supposant d’en arriver, en quelques années, à un rapport de seulement 1 à 10.
Et dans ce mouvement d’avancée vers une égalité qui certifie la sincérité de la démocratie, la fiscalité intervient comme l’outil le plus conclusif. Qu’il s’agisse d’augmenter fortement la progressivité des impôts sur les revenus, de plafonner les héritages par leur collectivisation en suivant une échelle des seuils d’outrance, ou de réduire à leur part incompressible les impôts indirects – qui dérogent au principe fondamental, posé en 1789, de la proportionnalité de l’imposition par rapport aux ressources.
Pour cette fiscalité indirecte subsistante, visant essentiellement à pénaliser des consommations anti-écologiques évitables ou des dépenses tirant vers le somptuaire (la République compte bien la frugalité dans les composantes de sa vertu), un changement complet de son mode d’imposition doit abolir l’injustice de son impact : il consiste, pour chaque taxe, à appliquer des taux assis sur le revenu imposable du citoyen appelé à l’acquitter ; des taux évidemment progressifs et résolument ajustés sur leur visée redistributive (ceci valant au reste pour les contributions qui ne sont actuellement que proportionnelles).
Une nouvelle cohérence d’imposition que l’ingénierie numérique rend aujourd’hui possible par l’insertion des données fiscales nécessaires à cette taxation différenciée dans une carte de paiement appelée notamment à servir aux pompes à essence et à toutes caisses de magasins. Et, au total, dans tous les règlements concernés, dont bien sûr pour les achats et services commandés sur le e-commerce ;
– que l’Etat républicain ne saurait assumer sa mission de protection s’il ne met pas en œuvre les instruments qui répondent aux attentes de sûreté et d’équité du corps social. Et ceux mus d’abord par des administrations et des services publics dont l’organisation et la déclinaison porteront de nouveau toutes les marques de leur adéquation à une démocratie sociale.
Ce qui entraîne en premier lieu que, par définition, doit préempter dans les arbitrages budgétaires ce qui assure à toutes et à tous la commodité de l’accès à la justice et l’obtention sous juste délai de sa décision, la présence des fonctionnaires ayant en charge, dans le quotidien du citoyen, d’être des gardiens de la paix – de la tranquillité des personnes et de la sauvegarde ou du bon usage des biens -, et la disponibilité permanente des secours adéquats en réponse aux urgences les plus diverses, y compris les moins attendues, et tant collectives qu’individuelles.
‘’Par définition’’ signifiant que la légitimité, au sens de la philosophie politique, de l’existence d’une institution étatique tient non seulement à ce que l’Etat en cause s’est doté de la faculté de prévenir ou de repousser toute menace extérieure visant la nation – agression, invasion, ou atteintes à ses intérêts fondamentaux -, mais aussi à l’extension de sa fonction défensive aux tout premiers droits dont le corps civil vivant dans ses frontières, et ses membres à titre personnel, attendaient qu’il leur donne une présomption sereine de leur jouissance. En ce que ces droits participent du corpus minimal de l’architecture protectrice qui fait l’objet initial de la formation d’un contrat social assorti à la réunion d’un groupe humain dans une entité commune.
Ce qui entraîne ensuite que ce qui relève des nécessités essentielles des citoyens, des besoins dont la satisfaction détermine des conditions de vie décentes et est donc inséparable de la notion de dignité humaine – accès aux soins à tout âge, au logement, à l’éducation et à la formation, à la fourniture de l’eau et des diverses énergies, aux modes et infrastructures de transports, aux moyens d’information et à la communication postale et numérique … – est, par principe de solidarité, garanti à chacun et se trouve, si nécessaire, réparti égalitairement. Et par conséquent ne se confond jamais avec une marchandise dont le prix est fixé au hasard des jeux de l’offre et de la demande.
Ainsi, l’économie de ces services et de ces biens n’est-elle pas marchande mais exclusivement sociale.
De sorte que le citoyen le plus démuni pourra bénéficier des uns et des autres, et s’il le faut en totale gratuité. Ce qui a pour pendant que les plus fortunés, pour les mêmes biens et services, et au regard des équipements et des moyens qu’ils nécessitent, acquitteront le surcoût qui équilibrera les prix pondérés, les prix les plus modiques et le prix de base le plus réduit, ou les gratuités attribuées ;
– que les leviers de l’Etat républicain ont à s’actionner très au-delà des administrations et des services publics. Comment, en effet, cet Etat pourrait-il mettre la nation ‘’en ordre de bataille’’ pour faire face démocratiquement à la révolution écologique, et conduire cette bataille au nom de l’intérêt général, s’il ne possède pas la maîtrise, ou au moins en dernier ressort l’arbitrage, des décisions stratégiques dans les secteurs les plus décisifs pour la défense et la promotion du Bien commun ?
En faisant rappel de ce que des années de la reconstruction post Seconde guerre mondiale à celles – incluses – de l’émergence et de l’expansion d’une ‘’société de consommation’’, ont été, en totalité ou pour leur plus grande part, la propriété de la nation, ou placés sous son contrôle, à la fois le crédit (notamment à travers les banques de dépôt nationalisées), l’énergie dans toutes ses sources, les transports et leurs réseaux, ainsi que les grandes compagnies d’assurance avec leurs ressources pour l’investissement et les industries de la défense et de l’aéronautique. Sans compter, et parmi d’autres entreprises d’influence majeure, le premier constructeur automobile national.
Au total, l’Etat, déjà seul maitre d’œuvre historique de la monnaie et de l’impôt, disposant des chemins de fer depuis le Front Populaire, et désormais investi de la politique des prix et des salaires, avait-il ainsi à sa main de quoi faire prévaloir le Bien commun, tant pour relever les ruines de la guerre et moderniser en reconstruisant qu’ensuite pour donner au pays un nouveau visage. L’incitation à se diriger collectivement suivant ces deux axes, l’un après l’autre prioritaires, s’accréditant par ‘’l’ardente obligation du Plan’’.
Aujourd’hui, est-il simplement envisageable de passer à une économie écologique, en ayant à gérer le renversement du raisonnement économique et la mutation des conditions de vie allant de pair avec un changement de culture, sans être emporté par des fragmentations de plus en plus violentes de la société, par des sécessions sociales atteignant l’irréparable, et en fin de compte par des déchirements mortels pour la nation, s’il n’a pas été acquis au préalable que l’Etat appuie sa fonction de garant d’une République démocratique sur une étendue de moyens comparable à celle dont il a disposé pendant quarante ans ? Y compris sous la forme de monopoles publics, tels qu’ils sont validés par notre histoire républicaine et tels qu’ils répondent à la logique de la démocratie sociale (SNCF, EDF, La Poste …).
Une étendue dont le domaine n’a pas cessé d’être amputé depuis les privatisations de la première cohabitation [13]. Une rétraction dictée par une idéologisation de l’abandon des leviers publics et, dans la phase engagée depuis le Traité de Maastricht, par l’intimation d’une ‘’normalisation’’ conformée sur les postulats qui cimentent l’économie de marché dite ouverte et sur les directives qui absolutisent l’hégémonie de la concurrence ‘’libre et non faussée’’.
Vu sous l’angle du marché et de la concurrence, nombre d’entreprises tireront évidemment profit de de la production et du négoce de biens et services estampillés écologiques.
Mais l’enjeu est ailleurs : pour notre entrée dans une nouvelle ère anthropologique, les dimensions inédites du Bien commun assorties à une rupture aussi radicale, et leur transposition dans le champ du contrat social – plus que jamais l’acte en vertu duquel une nation démocratique s’approprie son avenir -, ne seront pas tracées par une compétition ni par une combinaison d’intérêts privés intrinsèquement soumis à la puissance d’attraction de leur enrichissement maximal.
Conditionnement qui les rend étrangers à la conception de l’intérêt général – pensons aux GAFAM dont des pans entiers de la malignité ont déjà été mis largement en lumière, ou aux trusts qui manufacturent la profusion tentaculaire des chimies en multipliant sans fin les risques industriels et sanitaires, dont les pires et les plus sournois (et le cas échéant ceux qu’ils sont seuls en mesure de discerner comme tels), et en contraignant toutes les parties prenantes à la planète à s’y exposer. Ces ‘’opérateurs’’ et leur actionnariat sont aussi détournés de l’intérêt général que l’étaient, de par l’appétit de domination et d’appropriation qui constituait leur nature et leur espace, les grandes seigneuries de la féodalité médiévale dont les modernes multinationales sont, au fond, la réplique mondialisée. Avec une capacité de nuire tout aussi volontiers mise en œuvre, mais – faut-il le souligner ? – poussée par une rapacité beaucoup plus insatiable et démesurément plus irrésistible.
NOTES
[8] toujours dans son article mentionné en 1ère partie dans la note 1 de ‘’RELIRE « INDIGNEZ-VOUS ! »’’.
[9] Agathe Cagé, Respect, Ed. Equateus, mars 2021.
[10] Occasion de rappeler qu’à la différence de sécurité qui fait partie du vocabulaire des régimes dictatoriaux (cf. par exemple la Securitate roumaine de l’époque de Ceausescu), sureté appartient à la langue républicaine qui l’a reprise à la première de nos Déclaration des droits.
[11] Ainsi pour la survenue des cancers pédiatriques dénombrés sur une même localisation.
[12] Et ainsi à la vertu républicaine qui fut magnifiée au cours de la Révolution. Et qui signifiait que le principe du gouvernement en démocratie est la vertu civique, par laquelle les citoyens accordent plus d’importance à l’intérêt général et à la nation qu’à leur propre intérêt. L’amour de la richesse étant au demeurant inconcevable chez les magistrats d’un régime démocratique.
[13] Des privatisations qui revenaient sur des nationalisations parmi les plus significatives opérées à la Libération par les gouvernements présidés par le général de Gaulle.

