Adresse à une démocratie trop dégradée pour faire face à la révolution écologique II

Adresse à une démocratie trop dégradée pour faire face à la révolution écologique ou l’idée d’un Bien commun au service d’une refondation du contrat social

La garantie sociale consiste dans l’action de tous, pour assurer à chacun la jouissance et la conservation de ses droits ; cette garantie repose sur la souveraineté nationale.

Constitution du 24 juin 1793 – Articles 23, 29 et 32

« L’augmentation des extrêmes météorologiques et climatiques a entraîné des effets irréversibles, les systèmes naturels et humains étant poussés au-delà de leur capacité d’adaptation ».

Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) – second volet de son 6ème rapport d’évaluation publié fin février 2022

« CRÉER, C’EST RÉSISTER » 

(Novembre 2021)

Un nouveau contrat social conçu pour se mesurer à un défi que tout donne pour inouï.

Les deux refondations du pacte social qui ont pris place respectivement avec la Révolution française et à la Libération ont l’une et l’autre donné un nouveau visage à la nation.

D’un côté, la naissance d’une modernité sociétale et politique fondée sur l’égalité des droits et la garantie de leur exercice, sur la délibération de la loi par les citoyens ou leurs représentants, et, en amont, sur la liberté des opinions. De l’autre, l’insertion des droits sociaux et économiques dans le corpus des ‘’fondamentaux’’ républicains, par laquelle il est imparti à tous ces droits, désormais inclus dans l’acception courante et dans les buts de la démocratie, de régler la fraternité sur la solidarité nationale.

Il est hors de doute que la discussion attendue d’un nouveau contrat social comptera un autre type d’enjeu. A partir de la prise de conscience de ce que la priorité autour de laquelle les autres viennent aujourd’hui s’ordonner réside en la mobilisation des capacités et des ressources en état de répondre au péril écologique qui, au-delà de notre espèce, entoure le vivant en son entier ; et, en immédiat arrière-plan, la planète dont ce vivant n’est plus trop assuré d’y avoir longtemps encore sa place – en tout cas dans son nombre et dans sa pluralité.

Un péril si considérablement exposé sur tous les terrains où il se déploie, si activement étudié de par le monde, et si abondamment explicité et discuté sur la scène publique, que l’inscription des moyens de le combattre en tête de la charte du Bien commun universel et, par déclinaison, en toute première ligne du contrat social sur lequel se réunissent les nations, tend de place en place, et notamment en France, à devenir une intention, sinon une résolution, majoritaire.

Ce qui conforte la possibilité d’un consensus en faveur d’une reconstruction de notre contrat social autour d’une idée du Bien commun capable d’accorder à l’écologie le même niveau d’importance et d’exigence que celui que possèdent, pour un peuple en guerre, sa confrontation avec le conflit où il est engagé et l’objectif de sa victoire finale sur l’ennemi – en ce que cette victoire conditionnera sa survie.

Sans pour autant que d’une quelconque façon, passent en retrait les composantes du Bien commun qui appartiennent aux conquêtes progressistes tirées de notre Histoire, et qui constituent la part du bien, du juste et de la dignité humaine dans notre modèle de société. Des composantes dont découlent nécessairement les conditions ordinaires d’un pacte social ajusté sur les référents de notre République – les libertés démocratiques et leurs implications dans l’organisation politique, l’égalité et la solidarité, l’indivisibilité de la nation et la laïcité des pouvoirs publics – et sur les valeurs qui sous-tendent la conception d’une démocratie sociale.

Et d’autant moins en retrait que la révolution écologique, portée par la primauté qu’une vision nouvelle du Bien commun viendrait conférer à ses enjeux, se compose d’une somme presque incalculable de paris qui ne peuvent être qualifiés autrement que d’inouïs. Et comme tels, mettant au défi une démocratie, et éprouvant sa réalité, sa cohésion et sa pérennité.

Des paris dont les mises sont les injonctions qui s’articulent sur toutes les problématiques environnementales – avec (suivant un inventaire non limitatif, il va sans dire) les sauvegardes conjointes de la biodiversité, de l’air et de l’eau, des sols, des forêts et des océans, et l’émergence d’une économie/écolonomie, globale et interactive, des ressources de la planète, incluant la protection de la vie animale et la dimension éthique qui en est inséparable. En même temps qu’ils sont axés, pour leurs calculs de supportabilité et de calendrier, sur les dégradations intervenues dans chacun de ces domaines, que ces dégradations soient ou non encore réparables, ou tout juste amendables.

Qu’elles soient exprimées en forme de déséquilibres trop menaçants ou de perturbations trop profondes pour que leurs corrections, quand elles sont concevables, s’envisagent à l’échelle des durées humaines – avec au premier chef, le dérèglement climatique dans toutes les natures et toute la violence de ses effets. Ou sous le recensement de fragilisations en chaine, d’épuisements irréversibles, de pollutions continues ou de contaminations répétées, et corrélativement d’atteintes à notre santé ou à notre intégrité – le tout dressant un inventaire de dénaturations aussi innombrables qu’insoutenables.

Pour autant que notre projection de pensée sur l’inédit de notre futur immédiat puisse dégager un aperçu suffisant à nos anticipations, il ne s’agit de rien moins, à travers ces défis cumulés, que du passage dans une nouvelle ère anthropologique. Caractérisée par une remise en conscience des apprentissages premiers de notre espèce en lesquels la chasse, la pêche, la cueillette, et tous autres prélèvements, s’étaient calés d’expérience sur la disponibilité et le renouvellement de la ressource.

Et par le retour en mémoire de la gestion contrainte vécue, pendant les millénaires de l’agriculture et de l’élevage préindustriels, par une humanité dépendante des aléas et des accidents climatiques – une courte période d’âge néo-glaciaire provoquant famine et décimation -, tributaire de l’hygrométrie et de l’ensoleillement, et inventive de tous ses modes de conservation, de disponibilité et d’acheminement de l’eau.

A l’aune de la pandémie planétaire en cours, peut-être faut-il ajouter à cette mémoire, et à la prudence qu’elle a dispensée, la prise en compte des facteurs humains des épidémies pour tenir à jour les ‘’ce à quoi faire face’’ de notre espèce et les préventions et les précautions discernées pour la préserver de son extinction.

Une nouvelle ère anthropologique ? Dans l’affirmative, jusqu’où irait le désaveu de l’existant ?

Si l’on tient que cette nouvelle ère ne nous laisse pas d’autre option viable que d’y entrer, la somme des changements à concevoir et à mener est à l’échelle de l’urgence de se défaire de l’économie fossile destructrice des écosystèmes [7].

Et à la mesure, gigantesque, du nombre et de la complexité des révisions à entamer pour engager l’anthropocène dans une mutation radicale, en faisant en sorte que son influence sur la biosphère et le système terrestre puisse devenir favorable : par l’avènement – pour schématiser – d’une espèce humaine jardinier de la planète et garante de son vivant, ou résolue à le devenir.

Des révisions et des rectifications, des bouleversements et des renversements, dans lesquels est englobée l’armature de notre existant pratiquement en son entier. En premier lieu, bien sûr, l’ensemble des activités économiques et financières, de leurs applications industrielles, agricoles et commerciales, de leurs supports logistiques, de services ou assurantiels ; mais suivies immédiatement par la conception et les modes de fonctionnement de l’institutionnel et du politique, et, partant, de la co-citoyenneté, par les finalités et les agencement des relations sociales et de la participation associative, et par la redéfinition de l’équité et de la probité applicables à la distribution des échanges, à la régulation des offres et à la protection de la consommation.

La partie de cet existant la plus distinctement remise en question à très court terme inclut tout ce qui a trait à l’espace naturel, à l’urbanisme et à l’habitat, aux moyens de transports, aux usages du déplacement et aux modes de distribution, ainsi qu’à l’industrialisation et à la mondialisation de la production d’alimentation – étant d’abord ciblées les incorporations de la chimie et les autres artificialisations sur lesquelles repose l’empire de l’agroalimentaire.

Et engage aussi, en parallèle, l’effacement de conduites individuelles et collectives systémiquement déterminées, ou conditionnées, par l’assujettissement consumériste à l’emprise publicitaire.

Comme il en va, au même titre, de l’agglomérat des comportements et des intérêts corrélés qui forment le tissu de la société dite ‘’de consommation’’ – s’entend pour celles et ceux qui échappent à la précarisation et à l’extension de la pauvreté -, en même temps que leur passif se pose à présent comme le bagage que l’humanité se voit enjoint d’abandonner pour entrer dans cette nouvelle ère anthropologique, dans son espace- temps conservatoire.

Une interpellation pour la démocratie, une assignation pour la nation.

Une interpellation et une assignation qui se résument en ceci : qui peut se représenter que la société française, en son état, soit en capacité de se confronter aux défis qui tracent le parcours et qui identifient une révolution écologique ?

Et d’abord en capacité de mesurer les enjeux de cette révolution dans un débat citoyen pour parvenir à une redéfinition démocratique de l’idée du Bien commun, axée et conformée sur ces enjeux. Pour dégager ensuite le ‘’compromis historique’’ sur lequel repose tout nouveau contrat social, et qui investit celui-ci comme garant aux fins de pourvoir au maintien et à la consolidation du corps social quand un temps de crises maximales menace la cohésion de la nation et sa survie.

Ce qui est assurément le cas vis-à-vis du capital conflictuel que possèdent les changements écologiques, dès lors qu’ils vouent à disparaître simultanément autant de normes et d’équilibres tenus aveuglément pour immuables que de situations acquises et d’intérêts qui promettent d’être passionnément défendus.

A cet égard, le franchissement de la durée d’une révolution écologique implique, non pas seulement une résilience sociétale, mais une agrégation de la nation autour de son pacte fondateur et de sa volonté de vivre-ensemble un destin commun et une idée d’elle-même solidement partagée. Et ce dans une résolution finalement du même ordre – pour reprendre une analogie qu’on a déjà avancée – que celle qui a fait si admirablement ‘’tenir’’ le peuple britannique durant ses plus dures épreuves de la Seconde guerre mondiale.

Une concertation de commune proximité : le préalable ?

Qu’en déduire pour qui accorde ses vues avec ce qui a été ici défendu et argumenté, à la fois sur l’état de la nation, sur la nature, l’étendue et la hauteur des obstacles cumulés que cette nation a à franchir sous l’obligation où elle se trouve d’affronter dans l’urgence les changements de cap écologiques les plus radicaux, et sur les contenants d’un pacte social en mesure de lui redonner une réalité et de mobiliser ses forces intellectuelles et morales devant un renversement historique et une révolution culturelle ?

Certainement pas l’intimation d’une adhésion spontanée à un catalogue de dispositions pratiques (et en même temps éminemment politiques) concrétisant les objectifs et les points de passage de ce renversement et de cette révolution. A ce stade, sans doute y aurait-il, dans tout catalogage de cette sorte, une accélération, ou une précipitation, néfaste pour l’approfondissement des thématiques du Bien commun, et donc pour l’appréhension des voies et contenus d’une refonte du contrat social.

Le temps public est bien sûr toujours compté – ses concordances avaient tout a priori pour le caler en France sur les mois à venir d’une campagne présidentielle. Une campagne dont rien, cependant, ne laisse espérer que sa teneur et son niveau d’appréhension des enjeux aient quelque probabilité de se distinguer – de tous les points de vue susceptibles d’emporter une distinction en termes d’élévation – de ceux qui caractérisent le discours politique et les débat actuels, de plus en plus réduits à une concurrence entre simplisme et démagogie dont jouent complémentairement les vents mauvais de la dénonciation compulsive et de la prohibition des différences, quand ce n’est pas de l’incitation à la haine xénophobe ou raciste.

Il n’empêche : vis-à-vis de toute échéance – de celle qui pour être compromise, est aujourd’hui la plus proche comme de toutes les suivantes qui ouvriront immanquablement leur propre compte à rebours -, un temps compté doit d’autant plus être un temps programmé. Et ordonné ici entre ce qui est imparti d’abord à la séquence de l’interrogation (pour ne pas dire de la méditation) civique individuelle, puis à la phase collective de l’action concertée.

Qu’on proposera ici sous les contours d’une concertation de commune proximité. En celle-ci réside très probablement l’étape majeure dans la direction d’un véritable changement de société et d’époque, car c’est dans cette proximité de discussion que peuvent le mieux se nouer, entre citoyens volontaires, au niveau du quartier ou de la ville, du bourg ou du canton, de l’arrondissement ou du département, des liens durables de convergences de vues et d’idées. Dont il faut parier qu’ils seront activés en faveur et dans la recherche du Bien commun.

Et qu’ils commenceront ainsi à endiguer la marée montante de la véhémence publique qui encercle une période où, jusqu’ici, chaque semaine a offert un gain supplémentaire d’espace aux expressions instinctives les plus primaires, formatées des pires pulsions et habillées des pires non-sens.

Endiguer signifiant déjà détourner de cette débauche d’ignorance et d’addiction au rejet chaque citoyen qui en est resté à une distance d’adhésion ou d’attraction suffisante pour être à même de se poser, avec ses proches compatriotes, les questions de l’intérêt général, de la République, de la nation et de la démocratie. En lesquelles se résument les têtes de chapitres du cahier des charges du projet d’une concertation de proximité.

La ‘’mobilisation de la proximité’’.

Un projet qui, dans son dessein, son échelle et ses référents intellectuels évoque la profusion de cercles de discussion – sociétés savantes, clubs provinciaux et autres salons – qui, avant la Révolution, essaiment sur l’étendue du royaume et y étendent un réseau de libre pensée (à l’instar de ce qu’a opéré la franc-maçonnerie à travers l’Europe). Un mouvement où l’on a pu voir des « États Généraux de l’esprit humain » propices à l’épanouissement de la philosophie des Lumières et artisans de sa diffusion.

Dans la durée de ce mouvement révisionniste s’est conçue et réfléchie l’abolition d’un ordre immémorial et la révocation des principes et des modes de gouvernance en vigueur. Une fermentation des esprits qui connaitra son déploiement décisif sous la poussée revendicative entourant les cahiers de doléances de 1789, le moment révolutionnaire étant ouvert par l’addition d’une vague d’attentes sociales à un travail de sape déjà mené en profondeur.

L’Assemblée nationale concluant la conjonction de ces deux temporalités de la subversion par un changement radical de société et une conception entièrement nouvelle des raisons qui président à l’institution politique.

Rapportées aux échéances écologiques et climatiques dont nous pouvons identifier les proches dates-butoirs, ou dont il est pressenti qu’elles vont successivement ou conjointement survenir à court terme, et aux phénoménales mises à jour et refontes que leur anticipation exige – politiques, économiques, sociétales, techniques … -, il y a là (toutes différences de contexte et de problématiques bien sûr prises en compte à l’égard du précédent invoqué) comme une maquette de ce qu’une concertation de proximité, dans la dimension qu’on en attend et pour les itinéraires et les effets par lesquels on en a schématisé l’ambition, est à même de projeter.

Dans les perspectives qui s’offrent à cette ambition, et dans chacune des occurrences où la ‘’mobilisation de la proximité’’ peut trouver une motivation immédiate pour s’amorcer, se profile une séquence entendue, non dans le seul sens de sa durée, mais d’abord et davantage dans celui de la distance que la conviction des acteurs engagés aura à parcourir pour emporter une opinion majoritaire.

Une distance, donc, où tout se décidera et se déterminera non directement, ou non exclusivement, en fonction d’un calendrier préétabli, électoral notamment, mais dans la force d’entraînement que posséderont la mise en mouvement d’une vue nouvelle du Bien commun, puis l’agrégation et la synthèse des délibérations volontaires des citoyens à tous les niveaux de proximité.

Une dynamique dont l’évaluation de son temps pour agir, au regard du temps compté à la double échelle planétaire et sociale, est certes aussi peu assurée que le sont ses aboutissements. Mais si l’on se place dans une lecture de la situation présente où tous les constats de fractures et de ruptures, et tous les symptômes d’une crise historique, désignent une période pré-révolutionnaire, la puissance d’accélération qu’elle est susceptible d’imprimer en faveur d’une reformulation du Bien commun et du contrat social peut, après tout, se rapprocher de celle qui a propulsé les ondes de choc politiques et sociétales de l’année 1789. De quoi signifier que l’émergence d’un ‘’programme du Bien commun’’ fait partie des attentes raisonnables, voire de celles dont la réalisation ne s’avèrera point trop tardive.

NOTES

[7] « L’ANTHROPOCENE CONTRE L’HISTOIRE – Le réchauffement climatique à l’ère du capital » – Andreas Malm, 2017 / La fabrique éditions.

Walter Benjamin écrivait déjà dans « SENS UNIQUE » (publié en 1928 !), en un paragraphe intitulé ‘’Avertisseur d’incendie’’ : « Il faut couper la mèche qui brûle avant que l’étincelle n’atteigne la dynamite ». En insistant ainsi sur la nécessité d’en finir avec le capitalisme avant qu’il ne s’autodétruise et emporte tout avec lui.

à propos de l'auteur
Diplômé de l'institut d'études politiques de l'université de Paris (1969), séminaire de III ème cycle à la Fondation nationale des sciences politiques Didier a été assistant de direction à l'ORTF (concours 1973) - affecté au département du personnel/affaires réservées, cadre, puis administrateur et enfin chef de service à Radio France (1975-2012).
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