Adresse à une démocratie trop dégradée pour faire face à la révolution écologique I

Adresse à une démocratie trop dégradée pour faire face à la révolution écologique ou l’idée d’un Bien commun au service d’une refondation du contrat social

La garantie sociale consiste dans l’action de tous, pour assurer à chacun la jouissance et la conservation de ses droits ; cette garantie repose sur la souveraineté nationale.

Constitution du 24 juin 1793 – Articles 23, 29 et 32

« L’augmentation des extrêmes météorologiques et climatiques a entraîné des effets irréversibles, les systèmes naturels et humains étant poussés au-delà de leur capacité d’adaptation ».

Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) – second volet de son 6ème rapport d’évaluation publié fin février 2022

RELIRE « INDIGNEZ-VOUS ! » [2]

(Octobre 2021)

La question que nous pose l’impasse de la nation : la dissolution de l’idée d’un bien commun nous appelle-t-elle à refonder le contrat social ?

Autre façon, au travers de cette interrogation, de s’accorder à un diagnostic qui s’étaie sur une somme de constats hélas concordants. Un diagnostic que la convergence des faits et des analyses qui le confortent, secondée par l’expérience et l’observation personnelle du citoyen, a tout pour rendre irrécusable : la fracturation sociale menace d’emporter la République et la démocratie.

Un diagnostic d’autant plus terrible qu’il renvoie d’abord à l’objectivité des signaux qui entrent dans sa formation. Aussi puissants que leur message est clair dans l’alternative qu’ils posent : soit ils annoncent une catastrophe politique à court ou moyen terme, soit ils ont pour réponse le schéma d’une nouvelle perspective commune.

Celle qui verrait ces mêmes signaux s’éteindre les uns après les autres, et dont cette extinction définirait dès le départ le tracé et la projection. Entraînant une société qui, résolue à se montrer lucide devant le Grand corps malade qui image ce qu’elle est devenue, ne se résignerait pas, ou ne se résignerait plus, à abandonner ce corps fracturé et déprimé à des soins tout juste palliatifs, ou censés l’être – à ce qui cartographie, à ce jour, ‘’l’impasse de la nation’’.

Trois citations tirées de l’article mentionné supra dans la note 1 – respectivement prises dans le livre ‘’Municipales. Banlieue naufragée’’ [3], dans le dernier rapport du Défenseur des droits, Jacques Toubon, publié en juin 2020 ‘’L’urgence d’agir’’, et dans un rapport du Conseil d’Analyse Economique – se rejoignent pour dresser le tableau des symptômes, ou des processus, d’une dissolution du lien social tel que celui-ci se trouvait configuré dans la conception républicaine de la nation.

Par la libre association des citoyens autour de leur intellection, ou au moins de leur intuition, d’un Bien commun ; et par le consensus qu’ils accordent à la nécessité d’une autogestion démocratiquement raisonnée des contradictions, d’opinions et d’intérêts, qui habitent la nation ayant pris forme à partir de l’existence de ce Bien commun – une nécessité d’autant plus forte que cette existence emprunte davantage à une pétition de principe.

Des citations qu’il convient de reproduire car elles sont chacune sans appel :

– « Dans ces villes ghettoïsées pour partie par le clientélisme, les arrangements communautaires, la misère n’a cessé de prospérer. On y évalue aujourd’hui à près de 50 % la part des habitants qui vivent sous le seuil de pauvreté alors que la moyenne nationale flirte avec les 15 %, trois fois moins. »,

– « L’expérience répétée des discriminations et leur nature systémique ont des conséquences délétères sur les parcours individuels, les groupes sociaux concernés et plus largement sur la cohésion de la société française… Ces discriminations entament le rapport de confiance à la société et aux institutions ».

Le rapport du Conseil d’Analyse Economique pointant pour sa part,

– ‘’le lien entre le mouvement des Gilets jaunes et le relâchement du tissu des services publics, des commerces de proximité et des associations’’.

L’héritage du programme du Conseil national de la Résistance : une reconstruction du contrat social

La confrontation avec ces réalités, mortifères pour le corps social d’une démocratie, n’idéalise pas pour autant le passé. L’égoïsme social versus la misère la plus extrême, la pesanteur de l’ignorance ou de l’abrutissement, les fanatismes et leurs pulsions d’exclusion et de haine de l’autre, et tous les pires types de violence que ces tares et ces invalidations d’une intelligence humaine ont en propre de produire, ont traversé les siècles et les ont marqués de leur emprise et de leurs abominations.

En regard, l’Histoire ou le génie qui s’imprime dans une pensée, ou dans des groupes de pensée, ont dégagé des parades. Spirituelles, intellectuelles, politiques. Dans le champ politique, le contre-feu qui aujourd’hui encore représente notre première assurance a été conçu au siècle des Lumières sous le couvert de l’affirmation de la liberté de conscience.

Et dans le champ social, les luttes ouvrières du XIX ème siècle, et les contre-modèles qui ont été leurs repères – contre-modèles socialistes de différents courants ou chrétiens-sociaux – ont eu pour la France leur temps d’aboutissement sociétal et institutionnel le plus décisif, car le plus substantiel, avec la mise en œuvre du Programme du CNR.

Pendant trois décennies, les majorités qui gouvernaient la République ont maintenu et enrichi le contrat social réécrit à la Libération en s’attachant à ses dispositions les plus révolutionnaires : Sécurité sociale, redistribution exercée sur les revenus, droit à l’emploi, progression continue de la protection et des acquis sociaux… L’Etat incarnait ainsi l’intérêt général et, pour le plus décisif de la chose publique sur son versant des affaires intérieures, remplissait toute sa fonction de protection du corps social.

Pour ce faire, il disposait de la somme des moyens et des leviers nécessaires : un bloc de services publics dont ni les missions spécifiques ni la vocation à la solidarité n’étaient susceptibles de s’effacer au profit d’entreprises marchandes ; un secteur nationalisé qui avait la haute main sur le crédit, l’énergie et les transports, ainsi que sur les secteurs industriels les plus stratégiques ; le tout appuyé sur un projet politique qui en appelait à « l’ardente obligation du Plan », et sur une habilitation de l’Etat à intervenir qui, pour le court terme, ne se privait ni du contrôle des prix ni de l’encadrement de la politique des salaires.

Puis vint le temps du « il n’y a pas d’alternative ».

Mais, pour les décennies suivantes, et à compter de l’entrée dans l’ère thatchérienne et reaganienne, le néo-libéralisme, en devenant hégémonique, allait concrétiser la reconquête par le capitalisme de toutes les marges de manœuvre dont il avait dû concéder l’abandon ou la restriction : ici et d’abord avec le New Deal rooseveltien, là et après la Seconde guerre mondiale, avec l’adoption par les états démocratiques d’Europe du concept de Welfare State (ou de l’économie sociale de marché), et autres traductions ou déclinaisons d’un modèle économique et social axé schématiquement sur une configuration social-démocrate. Modèle généralisant ou développant des avancées antérieures, identiquement référencées, en Scandinavie ou dans la France du Front populaire par exemple.

Des décennies de reconquête donc, et d’une reconquête d’autant plus irrésistible qu’elle a été soutenue puis sanctuarisée par la propagande d’une foi exclusive de toute discussion : la religion du marché et de la Main invisible qui lui tient lieu de messie, est ainsi devenue la nouvelle religion d’Etat – i.e. des états. Une reconquête marquée par les démantèlements continus et de plus en plus étendus – jusqu’à en devenir irréparables – du contrat social issu en Europe occidentale de l’après-guerre.

Pour la France, interroger à cette aune l’état de la nation commence par un inventaire des forces qui ont fracturée le corps social, et par une mise en examen de l’idéologie qui s’est employée à convaincre que ces forces étaient celles du progrès. Et pire, qu’entre le libre jeu qui leur était désormais ouvert et toute autre vision de l’avenir des sociétés, « il n’y a pas d’alternative ».

Point de modernité par conséquent hors de cette certitude. Point de vérité non plus hors les postulats, entre autres, que les dividendes distribués, pour vertigineuse que soit leur augmentation, vont à l’investissement productif et à la création des emplois, que l’intérêt général ressort du jeu de la concurrence ‘’libre et non faussée’’, et que la citoyenneté prend sa mesure de la compétition de chacun contre tous.

Du concours de ces forces et de cette idéologie, de leurs prises du pouvoir, la conséquence était, ou aurait dû être, on ne peut plus prévisible.

Ainsi en a-t-il été :

  • de ce que l’emploi, à partir des ‘’chocs pétroliers’’ des années soixante-dix, était redevenu, sur les critères de la profitabilité, la variable d’ajustement naturelle du système de l’offre et de la demande ;
  • de ce qu’on se conformait à la pensée unique des économistes prescrivant la déconstruction des acquis sociaux, la promotion de la ‘’flexibilité’’ du ‘’marché du travail’’, et l’alignement sur un taux de chômage calculé aux fins de ‘’modérer’’ les salaires pour prévenir une inflation préjudiciable aux plus hauts revenus et aux patrimoines financiers ;
  • de ce que le dumping social, fiscal et environnemental dictait autour de nous une logique imparable de délocalisations mondialisées – et à l’intérieur même d’espaces économiques communs tel l’UE ;
  • de ce que le ressenti commun tant des inégalités de nouveau et sciemment creusées que des privilèges effrontément sur-élevés (qu’on pense aux rémunérations des pluri-millionnaires en euros du CAC 40, du business et de la finance) s’avérait socialement et sociétalement insoutenable au fil des ans ;
  • et de ce que se délibérait et se produisait en parallèle le mouvement de privatisation, de paupérisation, de rétraction ou de dénaturation des services publics – c’est-à-dire des premiers instruments préventifs ou correctifs de la relégation et de l’éviction sociales.
  • A savoir que le collectif citoyen, pris en tant que communauté nationale, s’est trouvé subir les chocs directs, répétés ou continus mais immanquablement dévastateurs, d’une économie de la précarisation tous azimuts. Une économie qui est réglée comme telle par l’enchaînement des plus violents contre-coups de de la primauté qui y est dévolue au profit.

Ce qui appelle en mémoire une célèbre admonestation et sa troisième sentence : « l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase… » [4].

Un délitement de la nation : vous avez dit ‘’fracturation sociale’’ ?

Le constat de la fracturation sociale en laquelle se résume et se conclut cette précarisation s’est formé, on le sait, dès 1995 et s’est installé ensuite dans le discours public.

Un constat dont le bon sens prévenait qu’abandonné à l’aggravation naturelle de ses facteurs, et à un ‘’laissez-faire’’ de l’Etat ayant cédé sur ses missions et ses moyens face à la dogmatique du ‘’tout-marché’’, il deviendrait celui d’une nation que le nombre de ses ruptures et de ses fragmentations internes, sur fond d’un quart de siècle de chômage et de cloisonnements dans les disparités et les vulnérabilités délibérément créées, livrerait à la ségrégation sociale ou identitariste et aux schismes communautaires. Et, globalement, à un paroxysme de discordes et à une combinaison de violences dont les manifestations feraient le quotidien des faits-divers et dont les explosions glisseraient du cyclique à l’ordinaire.

Etape par étape, la fracture sociale s’est ainsi conjuguée au pluriel au regard de la multiplicité des replis catégoriels ou sectaires qui se sont constitués en camps retranchés. Et l’addition des atteintes portées à la cohésion de la société a abouti à ce qu’on ne peut plus nommer autrement qu’un délitement de la nation – ce qui n’est pas loin de situer le dernier stade précédant la disparition de cette notion.

Quant au ‘’vivre-ensemble’’, tellement invoqué, on a vu toutes ses composantes et conditions se retirer les unes après les autres de ce qui en faisait le tissu, dans une sorte de marée de basse de la co-citoyenneté découvrant tout au plus le jalonnement d’un champ d’épaves.

Nation, co-citoyenneté, ’’vivre-ensemble’’ : en fin de compte, autant de synonymes, et notamment en ce que le respect, dans sa verticalité politique, ascendante du citoyen à ses représentants ou descendante des élus à l’endroit de leurs mandants, et dans son horizontalité civique inter-citoyenne, en est à la fois le socle commun et, pour chacune de ces références, sa condition impérative d’existence ou d’exercice.

Dès lors, comment s’étonner de ce qu’au final, deux courbes se soient croisées : celle du crédit de plus en plus déclinant accordé au système qui régit la République – et, à travers ce système, à la République elle-même -, et celle de la fracturation montante, et de plus en plus étendue, de la cohésion sociale dont la crise des ‘’Gilets jaunes’’ a révélé à quel pic elle se tient désormais.

A leur point de rencontre, en France, se pose le diagnostic de la crise de la démocratie. Une crise dont le niveau de l’abstention aux élections régionales et départementales de 2021 a donné la mesure.

La part étant faite d’une insuffisante connaissance des compétences qui en étaient respectivement l’enjeu, et de l’illisibilité de la distribution des dites compétences entre les deux instances soumises à réélection – s’y ajoutant le caractère complètement ‘’hors sol’’ de la plupart des découpages régionaux depuis les regroupements de régions intervenus sous la présidence de François Hollande.

« Nous sommes en 1788 ».

L’effondrement éthique et politique en lequel, au-delà des considérants économiques, sociaux ou sociologiques, tient la crise de la démocratie, possède tous les traits d’une délégitimation historique.

Délégitimation de la représentativité de la nation – hors peut-être les célébrations des nuits et des lendemains d’une victoire en Coupe du monde de football, la nation telle qu’elle est comprise dans la notion républicaine qu’elle a vocation à incarner, a perdu l’essentiel de sa capacité fédérative en tant qu’expression d’un attachement collectif à une idée du Bien commun qui vaut adhésion à une citoyenneté partagée.

Et délégitimation parallèle et conséquente du système politique que la République a assis sur la figuration et l’intellection de la nation à laquelle il est censé correspondre et donc s’accorder.

Et de cette double dévaluation se fait jour que l’affaissement de l’architecture de la chose publique frappe la représentation commune de ce Bien commun autour de laquelle doit nécessairement se constituer le contrat social. Un pacte dont tant de clauses ont été abrogées, ou raturées, que sa valeur de référence et sa force probante sont à présent trop affaiblies pour qu’il soit question de (re) faire nation en s’y adossant.

De ce point de vue, et pour reprendre une formule prématurément lancée par Pierre Mendès France sous la IV ème république, « Nous sommes en 1788 » : par la même arrivée à un temps où la légitimité d’un système touche à sa fin, et plus encore les principes qui gouvernent l’organisation de la société – ce dont la séquence historique faisant du passé table rase qui s’ouvre en 1789 tire la conséquence et, d’emblée, dans une dimension révolutionnaire.

La réécriture du contrat social est ainsi l’intimation qui nous est signifiée. Elle englobe toutes les composantes qui forment l’assise du vivre ensemble dans l’entité-nation.

Avec en premier lieu une stipulation, très certainement demeurée primordiale, qui renvoie à l’intelligence de l’Histoire – cette intelligence qui a paru subalterne, ou qui a fait entièrement défaut, aux gouvernants qui ont laissé dépérir l’Etat garant de l’intérêt général, ou qui ont activé les politiques confiant la définition et la poursuite du dit intérêt général aux logiques et aux acteurs du marché.

En France, la nation a procédé de l’Etat.

Une stipulation qui fixe un repère capital : en France, la nation a procédé de l’Etat.

En ce que sous la succession des règnes capétiens, de sa genèse à l’achèvement de sa formation, la nation s’est confondue avec la légitimation de la suprématie et de la souveraineté de la monarchie, une légitimation qui elle-même tenait d’abord à la capacité supérieure de protection que ses sujets reconnaissaient au pouvoir royal.

Nonobstant la diversité des provinces et de leurs statuts, les contre-pouvoirs de l’ordre seigneurial et ses rebellions incessantes, et la multiplicité des droits particuliers reconnus, des coutumes ayant force de lois [5] et des franchises ou privilèges accordés au long du parcours de l’agrandissement du royaume et de la consolidation étatique de la monarchie. Dans une première phase de l’effort millénaire de centralisation, cette puissance protectrice a agrégé les territoires dans un premier format de l’unité nationale et les anciens et nouveaux sujets qui s’en remettaient à cette unité.

Cette légitimité de protection est précisément celle qui a été désavouée par la fuite de Louis XVI arrêtée à Varennes [6]. Interprétée sur toute l’étendue du royaume comme l’exécution du dessein du Roi de rejoindre les armées coalisées contre la France révolutionnaire, elle fut immédiatement sanctionnée par une disqualification du monarque qui avait failli sur l’essence même de sa fonction.

La légitimité de protection est passée à la République, s’intégrant, dans l’acception moderne du champ de cette protection, à la conscience politique du corps citoyen. Et dès lors, par contre-coup, tout régime qui manquera à son obligation de protéger la nation sera voué à être renversé ou révoqué.

S’agissant de la sauvegarde vis-à-vis de la menace extérieure, deux illustrations historiques sont exemplaires de l’interaction légitimité/protection dans la relation entre Etat et nation. Ainsi, la déchéance du Second Empire et la proclamation de la III ème République le 4 septembre 1870, sont-elles concomitantes à l’arrivée à Paris de nouvelle de la défaite, l’avant-veille, de Napoléon III à Sedan devant les Prussiens et de la capitulation de l’armée française qui s’en est suivie.

De même, l’effondrement militaire de mai-juin 1940, au cours de ‘’la bataille de France’’, face à l’offensive des armées du III ème Reich, et l’armistice du 22 juin 1940 dicté à Rethondes, conduisent, le 10 juillet suivant, au vote par l’Assemblée nationale, au Casino de Vichy, des pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain.

Vote qui met fin à la Troisième République et institue « l’État français », dénomination de sinistre mémoire du régime de Vichy.

Une mise en demeure semblable pèse sur l’Etat en ce qui touche à la sauvegarde de l’état interne de la nation. A cet égard, de même que la disposition des rois capétiens à faire nation autour de leur personne et de leur autorité s’était mesurée à leur capacité à protéger leurs sujets des abus et usurpations des seigneurs et des dommages et pillages des guerres féodales, et à les abriter des brigandages et rançonnements, et autres violences et exactions les plus courantes qui les menaçaient, de même l’Etat démocratique moderne se voit assigné de conformer ses actes, et ses résultats, aux principes et aux objectifs fondamentaux que la nation, en reconnaissant leur réalisation comme ‘’le but de (l’)institution politique’’, lui a fixés. Et qui, comme tels, tracent le cadre de sa responsabilité devant le corps social.

Pacte social et pacte républicain.

Notre Etat, frappé par les réquisitoires que lui valent ses affaiblissements, et corrélativement les fracturations et les déchirures qu’il a laissé s’imprimer dans le tissu constitutif de la nation, est renvoyé aux pièces maîtresses du pacte républicain. Pour le plus fondamental, au triptyque, initialement proposé par

Robespierre en 1790, où s’inscrira la devise de la République – « Liberté, Égalité, Fraternité » -, dont le second terme a acté ce que la Révolution avait comporté de plus radicalement novateur et de plus politiquement décisif : l’abolition de la société d’ordres et de privilèges et l’égalité devant la loi.

Et pour l’insertion, un siècle et demie plus tard, dans ce pacte républicain de l’esprit et de la vision sociale du programme du CNR, à la Déclaration des droits figurant en tête du projet de constitution du 19 avril 1946 rédigé par la première Assemblée constituante élue après la Libération.

Que ce projet de constitution, qui prévoyait un régime parlementaire monocaméral, eût été rejeté par référendum – ses adversaires dénonçant dans sa conception un risque de dérive vers un régime d’assemblée – n’empêche pas que pour plus de 90% de ses énoncés, la Déclaration des droits qu’il comporte définit des principes et des conditions qui président encore aujourd’hui à l’établissement d’un démocratie authentique.

Autrement dit qui demeurent pleinement valides pour certifier une République qui, répondant à l’idéal affiché par la Constitution de 1958, aurait entrepris de se reconfigurer comme « indivisible » et foncièrement « laïque, démocratique et sociale ».

Un point d’appui, une prise d’élan : s’abstenir ou réfléchir.

Comment ne pas inciter à relire – en s’arrêtant sur chaque phrase sinon sur chaque mot – les 39 articles que compte cette Déclaration des droits de l’homme (la dernière en date, dans cette forme, de notre Histoire) ? A redécouvrir ainsi l’œuvre des rédacteurs constitutionnels de 1946 qui atteste que cette Déclaration, tant pour ce qui a trait aux bases de la démocratie politique qui y sont posées et aux libertés publiques et individuelles qui y sont garanties que pour les Droits sociaux et économiques qui y sont proclamés, représente assurément ce par quoi doit passer, à son point de départ, une réécriture de notre contrat social, pour autant que celle-ci soit menée sous la résolution de ‘’faire nation’’ et de redonner âme et vie à la chose publique et à la démocratie.

La représentation du Bien commun qui habite la Déclaration de 1946 est issue du compromis patriotique qui, après l’œuvre fédératrice de Jean Moulin, s’était dégagé dans le programme du Conseil National de la Résistance entre d’une part, les familles de pensée réunies dans la Résistance – chrétiens démocrates, communistes, socialistes, émanation directe du gaullisme et éléments de la droite patriote -, et d’autre part, les aspirations propres aux mouvements de la Résistance intérieure, et les attentes des représentants des organisations syndicales nationales. En cette forme, elle va rendre son honneur à une nation hier vaincue et occupée, et dont l’image avait été avilie par les collaborations, antagonistes puis de plus en plus confondues, émanant d’un Etat de fait aux mains d’un régime ultra réactionnaire qui ne cessera pas de s’enfoncer dans l’indignité, et d’un faisceau de partis et d’organes de presse affiliés au nazisme, satellites et auxiliaires criminels de l’Occupant.

Une nouvelle acception du Bien commun qui inspirera, surplombera et fédérera l’immense œuvre de reconstruction d’une France pillée, affamée et dévastée, telle qu’elle sort de la Seconde guerre mondiale, traînant au surplus les séquelles non réparées de l’hécatombe de 14-18 et le poids des retards ou des scléroses économiques additionnés sur près d’un demi-siècle.

Et une acception de ce Bien commun qui, la reconstruction achevée, arbitrera sur les vingt années suivantes les directions et les choix du parcours inédit d’une période d’expansion continûment soutenue qui, pour une part significative des catégories sociales, sera marquée par une élévation du niveau de vie rapide et substantielle, allant jusqu’à un changement des conditions de vie identifié comme l’entrée dans ‘’la société de consommation’’. Société dont, certes, les manques de tous ordres ne tarderont pas à se faire jour, puis un peu plus tard, les dommages causés à l’environnement par son conditionnement à une logique hyper productiviste et son incitation foncière et addictive au gaspillage.

Mais sur la longue période où s’enchaînent reconstruction et changement des modes de vie, les deux piliers du contrat social adossé depuis la Libération à une projection nouvelle de l’idée d’un Bien commun – le plein emploi et la protection sociale couplée à la redistribution des revenus qui en finance la couverture et la progression – avaient été tenus par le corps citoyen comme des faits acquis et entrés dans la raison d’être de la nation. Et, partant, avaient été regardés comme des clauses essentielles naturellement inscrites dans le cahier des charges de la gouvernance républicaine.

Du bref retour sur cet avant-dernier acte de notre scène politique (le tout dernier étant bien entendu celui – qu’on s’est efforcé ci-avant de retracer – du processus systémique de dégradation du pacte social) se confirme que, face à une rupture historique du cadre de la légitimité qui met en cause la continuité même du ‘’vivre-ensemble’’, et par conséquent la représentativité de la nation, la réécriture du contrat social est le point d’appui, la prise d’élan obligée.

Redéfinir le contrat social passe cependant aujourd’hui par une interpellation préalable : la décomposition des modes de fonctionnement de la démocratie, qui répond au morcèlement de la nation, place en effet le citoyen-électeur devant un choix personnel : s’abstenir ou réfléchir.

Qui comporte une autre formulation, plus radicale, en laquelle sa participation, à partir d’une position déjà raisonnée, à une instance collective s’appliquant à approcher d’une intellection et d’une appréciation du Bien commun pour notre temps, s’oppose à un parti-pris de dénigrement trivial du tout en général et de l’autre en particulier, et à la satisfaction vindicative, sinon haineuse, de compulsions primaires.

NOTES

[1] Cette adresse, qui se développe en suivant l’enchaînement de quatre articles écrits pendant les premiers mois de la pré-campagne présidentielle, a eu pour origine un texte destiné à prolonger celui de Guy Roustang, fondateur de ‘’l’Encyclopédie du changement de cap’’ (ECCAP), « Et si l’abstention s’expliquait par le manque de respect ? », paru le 19 juillet 2021 sur le blogue ‘’Garrigues et Sentiers’’ – un lieu d’échanges et de débats qui se signale par la hauteur de vue et la liberté de pensée et d’expression qui s’attachent à ses publications.

[2] En 2010, Stéphane Hessel, alors âgé de 93 ans, a publié « Indignez-vous ! ». Dans ce manifeste, éclatant de conviction et de jeunesse d’esprit, Stéphane Hessel convoque et ranime le programme du Conseil National de la Résistance pour affirme que « C’est tout le socle des conquêtes sociales de la Résistance qui est aujourd’hui remis en cause ». Le texte se termine par le slogan de l’appel publié pour le soixantième anniversaire du programme du CNR : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ».

[3] Didier Daeninckx, Municipales. Banlieue naufragée, Tracts Gallimard. N°13, février 2020.

[4] François Mitterrand – dans le célèbre discours d’Epinay /1971 : « … le véritable ennemi c’est (…) toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ! ».

[5] Ces coutumes étaient si nombreuses, au point qu’on ne faisait plus clairement la part de celles qui étaient toujours actives et de celles à considérer comme tombées en désuétude, qu’un inventaire en fut entrepris, à des fins de rationalisation juridique, au temps des débuts de la ‘’monarchie administrative’’ ; à la chute de l’Ancien Régime, un bon siècle plus tard, cet inventaire n’était pas achevé. La simplification – radicalement conclusive – fut l’œuvre de l’Assemblée constituante.

[6] Cf. l’admirable « VARENNES – La mort de la royauté » de Mona Ozouf.

à propos de l'auteur
Diplômé de l'institut d'études politiques de l'université de Paris (1969), séminaire de III ème cycle à la Fondation nationale des sciences politiques Didier a été assistant de direction à l'ORTF (concours 1973) - affecté au département du personnel/affaires réservées, cadre, puis administrateur et enfin chef de service à Radio France (1975-2012).
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