Adon Olam, Maître de l’univers…

Voici l’un des cantiques les plus beaux et les plus élaborés de la liturgie synagogale. On n’en connaît ni l’auteur ni la date exacte de sa composition. En revanche, on sait de science sûre que ce beau cantique, reflet de la profonde religiosité du peuple d’Israël, a été unanimement adopté par la quasi totalité des communautés juives au cours du XVe siècle jusqu’à nos jours. On a tenté d’en attribuer la paternité littéraire à de grands sages talmudiques (dont rabbi Yohanan ben Zakkaï, le recteur du synode de Yavné et le vrai fondateur du judaïsme rabbinique). Mais cette attribution est peu probable, j’opte personnellement pour la période médiévale, une époque, où de l’avis de tous les grands historiens liturgistes, comme Léopold Zunz et Ismar Elbogen, la poésie religieuse était florissante et connaissait son apogée.

On parle aussi, avec bien plus de vraisemblance, du grand poète-théologien Salomon ibn Gabirol (1021-1058), l’auteur incomparable de l’ouvrage philosophique Fons Vitae, Mekor hayyim, et du Kéter malkhout, la couronne royale. Je rappelle que ce long poème religieux est lu la veille du Grand pardon (Yom Kippour). L’auteur y a transposé tous ses philosophèmes en théologoumènes. Une manière de théologiser sa pensée en articles de foi.

Lorsque le cantique Adon Olam a commencé à connaître une large diffusion, il a aussi subi certaines modifications. Mais avant d’entrer dans les détails et dans l’analyse doctrinale de ce texte, il faut souligner que ce joyau de la poésie religieuse est un chef d’œuvre de métrique. Sa prosodie est parfaite et signe la prestation d’un grand maître. C’est pour cette raison que l’hypothèse médiévale est très vraisemblable.

La récitation ou plutôt la cantillation de cette belle composition diffère légèrement selon les communautés, séfarades ou ashkénazes. Les Britanniques chantent Adon Olam à la fin de la prière le samedi matin à la synagogue, je l’ai vécu ainsi dans leur synagogue de Netanya, rue Mac Donald…. Et cela se fait posément, les orants, très british sont encore assis et ne sont pas pressés de quitter les lieux. On prend tout son temps pour réciter cet hymne jusqu’au bout. D’autres, comme les séfarades d’Afrique du Nord et d’autres pays arabo-musulmans commencent l’office du matin par ce poème que l’on prononce aussi dans la chambre du défunt. D’autres le récitent aussi à l’occasion d’un mariage.

Un mot de la longueur du poème : elle varie entre 10 et 16 vers dont la construction métrique est absolument parfaite.

L’unité liturgique du peuple juif relève presque du miracle : comment tant de communautés locales ont elles pu jeter leur dévolu sur des créations poétiques venant d’ailleurs, parfois même de très loin ? Seule une foi inébranlable en Dieu et en son alliance avec le peuple juif peut expliquer ce phénomène. L’exil et la dissémination sur toute la surface de la terre n’ont pas entravé l’unité religieuse de ce peuple-monde (am olam). On l’a vu déjà ici même concernant la centralité du Kaddish, de la prière Alénou et du cantique Ygdal. Le génie des poètes liturgiques s’est imposé de lui-même, transcendant les traditions locales tout en s’y adaptant.

Le contenu doctrinal ne diffère pas grandement de celui des autres textes envisagés par moi ici même : le vrai roi que le peuple aura jamais eu est et reste Dieu. Les juifs ont un problème avec la royauté, le seul monarque qu’ils reconnaissent comme étant le seul légitime , c’est Dieu. Tout l’enseignement théologique de cet hymne tourne autour de l’éternité de Dieu, sa primauté par rapport à tout le reste, son indépendance par rapport à ses créatures : tout peut disparaître, il n’en demeurera pas moins pour autant le seul maître à bord. Comme dit le Midrash : Dieu n’a pas de lieu en ce monde, il est le lieu du monde (mekomo shél olam)

C’est un Dieu qui étend sa main protectrice sur son peuple. On décèle aussi une polémique souterraine contre le dogme chrétien de la Trinité. On souligne bien qu’on ne doit rien associer à Dieu or la doctrine trinitaire repose là-dessus. Dieu transcende le temps il est le présent, le passé et l’avenir. Cela peut aussi être mis en rapport avec un passage de l’Evangile. Enfin, c’est Dieu qui est seul à pouvoir accorder une sécurité parfaite à son peuple persécuté de toutes parts. Enfin, le poème se clôt sur une ardente prière, la reconstruction du Temple de Jérusalem. C’est alors que les Lévites entonneront leurs chants, les Psaumes, pour chanter la redoutable gloire du Tout-puissant.

En raison de sa beauté et de sa religiosité unique, ce poème a connu de multiples traductions en de très nombreuses langues. Déjà en langue française, il a connu de nombreuses versions, dont une due au grand Edmond Fleg dans son Anthologie juive.

Traduction :

Maître de l’univers qui règne avant la création de toute créature, au moment où le Tout fut achevé selon sa volonté, alors le titre de roi lui échut. Et lorsque tout aura disparu, seul il régnera, lui, le redoutable. Il était, il est et il sera dans toute sa splendeur. Il est Un, il n’existe pas de second auquel on pourrait le comparer, ou lui associer quelqu’un. Il n’a ni commencement ni fin, à lui la puissance et le commandement. Sans comparaison, ni image, sans changement ni altération. Rien à lui associer ni rien à lui retirer, grande est sa force et grande sa bravoure. Il est mon Dieu, mon libérateur est vivant (livre de Job), mon rocher au jour de la détresse. Il est mon étendard (ou mon miracle), mon refuge, celui qui m’exauce le jour où je l’invoque. C’est lui mon médecin, c’est lui mon médicament. C’est lui qui prévoit (idée de Providence), c’est lui qui est mon secours. En sa main je confie mon âme, à mon coucher et à mon lever. Aussi longtemps que mon âme habite mon corps, Dieu est pour moi, je ne craindrai rien (Psaume 118 ;6). Dans son sanctuaire mon âme connaîtra. L’allégresse. Qu’il envoie vite notre Messie. Alors nous entonnerons des cantiques dans le lieu de mon sanctuaire. (que soit béni) Amen, Amen le Nom redoutable.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
Comments