Adhérer au judaïsme sans abandonner sa religion ?

Crédit : Pierre Orsey
Crédit : Pierre Orsey

Peut-on adhérer au judaïsme sans abandonner sa religion ? Les sages du Talmud (Sanhédrin page 96b) se sont posé cette question et ont donné une réponse. Avant de la citer je reprends en les résumant les propos du Rav Mordékhai Chriqui :

Actuellement la question se pose de façon aiguë : le peuple juif a-t-il le droit de garder sa connaissance de la Torah pour lui ? N’a-t-il pas pour fonction de propager cette « lumière aux nations » ? Israël – Lumière des nations ? David Ben Gourion pensait que l’État d’Israël serait cette « lumière des nations ». Si les Juifs n’expliquent pas la valeur intrinsèque de leur peuple et de sa terre à l’Origine même des origines, selon la Torah, alors ils resteront toujours des parasites pour les non-juifs. Au contraire, en enseignant la Torah aux nations, les Juifs engendreront un véritable amour envers eux et envers l’Éternel.

La Torah s’est propagée, d’abord par le biais des apôtres chrétiens et l’islam, d’une manière déformée, ensuite par la multitude des livres du judaïsme traduits par des juifs et des non-juifs. Aujourd’hui, tous ont accès à tout, par les médias, la presse écrite et électronique… mais d’une manière chaotique. Après que la Torah (orale) ait été brûlée et bafouée, elle est à présent exilée, mais convoitée, courtisée même. Il est temps de la relever, de la rehausser, de montrer sa beauté aux nations en l’enseignant authentiquement et en ouvrant les portes des centres d’études à tous les hommes désireux d’apprendre la Torah.

Le rav Chriqui s’adresse au peuple juif et en particulier aux rabbins de la Diaspora pour les encourager à enseigner la Torah à tous les goyim qui le désirent. Mais de quelle manière recevoir cet enseignement lorsqu’on a déjà une religion ? La Torah ne préconise pas forcément de la quitter. Un célèbre non-juif a d’ailleurs été béni par le prophète Elisée après qu’il lui ait expliqué vouloir adorer le Dieu d’Israël en continuant à se prosterner devant les idoles. C’est l’histoire du général syrien Naaman qui, se voyant guéri de la lèpre par le Dieu d’Israël, décide de se convertir au judaïsme. En réalité, selon le Talmud (traité Sanhédrin 96b), sa conversion n’a pas été totale, il nest pas devenu guer tsedek mais guer tochav. :

תנו רבנן נעמן גר תושב היה נבוזר אדן גר צדק היה מבני בניו של סיסרא למדו תורה בירושלים מבני בניו של סנחריב לימדו תורה ברבים ומאן נינהו שמעיה ואבטליון

« Les Sages enseignèrent dans une baraïta1 : Naaman l’Araméen (voir II Rois, chapitre 5) était un ger toshav2, ce qui signifie qu’il accepta de s’abstenir d’adorer les idoles mais ne se convertit pas au judaïsme. »

Naaman explique à Elisée sa situation :

« Voici toutefois ce que je prie l’Eternel de pardonner à ton serviteur. Quand mon maître entre dans la maison de Rimmon pour s’y prosterner et qu’il s’appuie sur ma main, je me prosterne aussi dans la maison de Rimmon : veuille l’Eternel pardonner à ton serviteur, lorsque je me prosternerai dans la maison de Rimmon ! Elisée lui dit : Va en paix. » (2 Rois 5,18-19)

Remarquons dans la déclaration d’amour au Dieu d’Israël de Naaman qu’il y a une déclaration d’amour à la terre d’Israël et simultanément au peuple Israël :

« Je reconnais qu’il n’y a point de Dieu sur toute la terre, si ce n’est en Israël » (2 Rois 5,16)

Le « guer tsedek » c’est celui qui veut être « complètement juif », « citoyen d’Israël » tandis que le « guer tochav » désire être « associé au peuple juif », « résident d’Israël ». On voit ici que les définition administratives et religieuses s’entremêlent. Cela complique les choses mais en même temps les rend plus claires. Être converti au judaïsme (guer tsedek) c’est être citoyen du pays, c’est appartenir à la nation Israël. Cela signifie par conséquent abandonner sa religion. En revanche, être associé à Israël c’est être résident dans le pays, comme l’était Abraham :

גֵּר־וְתוֹשָׁב אָנֹכִי « Je suis un guer tochav » (Genèse 23,4)

Même Abraham ne se considérait pas comme un habitant de cette terre mais comme un étranger résident ! Par conséquent on ne peut pas considérer ce statut comme inférieur à celui de guer tsedek. Ce sont deux statuts d’égale noblesse, de même valeur. Je pense d’ailleurs que ce statut pourrait être remis à sa juste place s’il était encouragé sans que cette démarche soit assimilée à un renoncement à sa culture religieuse d’origine. Comme pour Naaman le Syrien il est possible d’adhérer au judaïsme sans vouloir devenir juif.

On peut confondre le statut de guer tochav avec celui de ben noah, ces deux statuts sont en effet très proches, presque synonymes. La définition du guer tochav est plutôt administrative (notion de résidence dans le pays) tandis que celle de ben noah est plus générale (adhérer au lois noahides). Le statut de ben noah est selon le rav Oury Cherki incompatible avec une autre religion. Il a raison et tord puisque le Talmud discute de cette question et y apporte des nuances.

Et c’est justement dans ce domaine de nuances que se situe le guer tochav, sur un lieu de fracture, un lieu de jonction entre Juifs et non-juifs, un « no man’s land », à la frontière d’Israël et des nations. Ce no man’s land a, à mon avis, beaucoup d’avenir. C’est dans ce lieu de rencontre, de séparation/union que se joue l’avenir d’Israël et de l’humanité.

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– Mordékhai Chriqui, LETTRE OUVERTE AUX RABBINS DE LA DIASPORA (27 juin 2012)

https://kabbale-ramhal-france.jimdofree.com/publications/articles/

À mes collègues, amis de par le monde, les Rabbins et enseignants de la Torah, au sujet des nations et de l’étude de la Torah de nos jours. Je suis conscient que plusieurs parmi nous refusent d’enseigner la Torah et ses commentaires appropriés aux nations. Notre histoire nous a transmis la prudence avec les gens qui ne sont pas de notre communauté et de partager avec eux le savoir ancestral de la Sagesse d’Israël.

Et de dire haut et fort : commençons à renforcer nos propres ouailles, en ce qui concerne les autres nous verrons par la suite ! Mais actuellement la question se pose de façon aiguë : avons-nous réellement le droit de garder cette connaissance pour nous ? N’avons-nous pas pour fonction de propager cette « lumière aux nations » ? Avons-nous le droit de fermer les yeux sur ces paroles insistantes du prophète Isaïe : « L’Éternel me dit : C’est trop peu que tu sois Mon serviteur, pour relever les tribus de Jacob et rétablir les ruines d’Israël ; Je veux faire de toi la lumière des nations, Mon instrument de salut jusqu’aux confins de la terre » (49, 6) ; ou bien : « Moi, l’Éternel, Je t’ai appelé pour la justice et Je te prends par la main ; Je te protège et Je t’établis pour la fédération des peuples et la lumière des nations » (42, 6) ; et encore : « Tandis que les ténèbres couvrent la terre et une sombre brume les nations, sur toi l’Éternel rayonne, sur toi Sa gloire apparaît. Et les peuples marcheront à ta lumière, les rois à l’éclat de ton aurore » (60, 2-3). Israël – Lumière des nations ? C’est une anecdote, c’est déjà obsolète, ou bien non, c’est pour la fin des temps !? David Ben Gourion pensait que l’Etat d’Israël serait cette « lumière des nations ».

Aujourd’hui, les nations ne cessent de rappeler, d’une manière injuste et erronée, nos erreurs et nos lacunes. Sommes-nous vraiment la « lumière  des nations » si notre Sagesse, dans toute son envergure, ne les éclaire pas ? Il ne suffit plus du faire-bien pour nous-mêmes et de leur imposer de l’accepter. Si nous n’expliquons pas la valeur intrinsèque de ce peuple et de sa terre à l’Origine même des origines, selon notre sainte Torah, alors nous resterons toujours des parasites pour eux.

En enseignant la Torah aux nations, nous engendrerons un véritable amour envers nous et envers l’Éternel. DIEU, d’après nos maîtres est allé d’abord chez les nations pour leur donner la Torah, ils l’ont refusé. Ils ne pouvaient pas la recevoir, ils n’avaient pas Jacob comme patriarche ; aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, la Torah s’est propagée, d’abord par le biais des apôtres chrétiens et l’islam, d’une manière déformée, ensuite par la multitude des livres du grand judaïsme traduits par des juifs et des non-juifs.

Aujourd’hui, tous ont accès à tout, par les médias, la presse écrite et celle électronique… mais d’une manière chaotique. Après que la Torah (orale) ait été brûlée et bafouée, elle est à présent exilée, mais convoitée, courtisée même. Il est temps de la relever, de la rehausser, de montrer sa beauté aux nations en l’enseignant authentiquement et en ouvrant les portes de nos centres d’études à tous les hommes désireux d’apprendre la Torah. On me rétorquera certainement l’interdiction d’enseigner la Torah aux non-juifs.

Oui, c’était à une époque où ils étaient tous des idolâtres, mais les temps ont changé, les nations se sont rapprochées de Dieu, elles cherchent à présent l’Unique – le Yihoud, propre à Israël. Déjà à l’époque du Talmud, Rabbi Meir (fils de prosélyte) préconisait : «  Même un païen qui étudie la Torah est égal à un Grand prêtre, ainsi qu’il est écrit : « L’homme qui les réalise obtient par eux la vie » (Lévitique 18,5), le texte ne parle pas de prêtres, des lévites, des israélites, mais de l’homme, ce qui signifie que « même un païen s’il étudie la Torah vaut un Grand Prêtre » (Talmud Avodah zarah, 3a). Le Meïri sur HAGUIGA 13 a écrit : « On ne transmet pas les secrets de la Torah à un goy, s’il est idolâtre, car il renie Dieu… ».

Aujourd’hui beaucoup de non-juifs ont déjà quitté le paganisme par le fait même d’avoir dénigré leur propre religion, mais, partis à la dérive, ils recherchent la vérité et veulent connaître à présent la Sagesse primordiale – la véritable science de l’univers – qui les réorientera et les réintégrera au Dieu unique. Pour les zélotes, je dirai que l’unicité de Dieu fait partie aussi des sept lois de Noé. Quoiqu’il faille dépasser, à mon avis, maintenant la question des MITSWOT DES BNE NOAH, car pratiquement la plupart des hommes appliquent les sept lois. Il faut s’attarder plus au niveau de la Divinité et sa révélation à travers d’abord les enfants de Jacob et ensuite à travers toutes les nations.

N’est-ce pas cela que nous prions trois fois par jour dans AL QEN NEQAWE – « C’est pourquoi nous espérons en Toi ». En conclusion de nos prières, nous prions pour que l’impureté dans tous ses aspects soit éradiquée de la création, et « faire disparaître les idoles de la surface de la terre ». Aussi nous ajoutons : « לְתַקֵּן עוֹלָם בְּמַלְכוּת  – pour réparer le monde par Sa Royauté ». Le Ramhal (Maamar ha-Hokhma, Rosh Hashana) écrit : « Le Saint, béni-soit-Il, transformera le mal qui se trouve dans tous les êtres en bien, et c’est en cela que réside l’essentiel de sa magnificence – «  לְהַפְנוֹת אֵלֶיךָ כָּל רִשְׁעֵי אָרֶץ – pour que se tournent vers toi tous les hérétiques de la terre, etc. ».

Alors, tous [les habitants de la terre] connaîtront parfaitement la vérité qui à présent leur demeure cachée. Et parce que cette connaissance se sera imposée à eux, ils seront attirés par la sainteté, là [Alors] « יַכִּירוּ וְיֵדְעוּ כָּל יוֹשְׁבֵי תֵבֵל… – tous les habitants de la terre reconnaîtront et sauront … לְפָנֶיךָ ה‘ » אֱלֹהֵינוּ יִכְרְעוּ וְיִפֹּלוּ – devant Toi, Éternel notre Dieu [ils ploieront et se prosterneront…] etc. ». Car voici en quoi consiste la première réparation : tous les êtres seront sanctifiés par la sainteté de Dieu, Béni est-Il, du fait de leur soumission à sa Royauté. Puis ils s’élèveront pour atteindre un niveau très important… car ils accepteront de se soumettre au joug de la Royauté divine, et Dieu, Béni est-Il, régnera sur eux ».

Chers amis, qu’attendons-nous pour prendre les rênes de l’histoire en main ? Il y a là tout un programme à mettre en place, ensemble. Pourquoi laisser à des ignorants et autres gourous d’enseigner la science d’Israël, juste pour plaire et attirer des bénéfices à leurs sociétés ? Les véritables maîtres de la Torah doivent faire entendre leur voix, notre relation avec les nations doit changée et être tracée par les Sages d’Israël. Ce ne sont pas les politiciens, israéliens ou autres, qui doivent déterminer notre avenir, ce sont les prophètes de la Bible et leurs continuateurs, les maîtres de la kabbale : le Arizal, le Ramhal, le Hagra, le Baal shem tov, qui doivent faire entendre leur voix par les Rabbins et les enseignants de la Torah de notre génération.

Mordékhaï Chriqui, Rabbin à Jérusalem, ancien élève à la Yéchiva d’Aix-les –bains, a étudié dans des grandes Yéshivot en Israël. M.a. de sciences des religions à Concordia, il est chercheur dans le domaine de la métaphysique et la kabbale, crée et fonde l’Institut Ramhal. Il est conférencier dans plusieurs centres à travers le monde sur la kabbale. Auteur d’une trentaine de livres dont Les voies de la Direction divine, l’Essence de la Torah et Le Roi du monde ou Le règne de l’unité, Rav Mordékhai Chriqui s’intéresse à la pensée kabbalistique chez le Ramhal et ses implications dans l’histoire.

1. Baraïta (judéo-araméen ברייתא barayata, « extérieur » ; pluriel : baraïtot) est un terme générique désignant une tradition orale non incorporée dans la Mishna. Les baraïtot sont généralement énoncées par les Tannaïm (docteurs de la Mishna), mais certaines tirent leur origine des Amoraïm (docteurs du Talmud).

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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