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Accords d’Abraham à l’épreuve du réel : dissonance entre narratif et réalités géopolitiques

Bayt Dakira est un lieu emblématique d'Essaouira, au Maroc, qui incarne l'esprit de la coexistence, de la tolérance et du dialogue interreligieux.
(Crédit : Bayt Dakira )
Bayt Dakira est un lieu emblématique d'Essaouira, au Maroc, qui incarne l'esprit de la coexistence, de la tolérance et du dialogue interreligieux. (Crédit : Bayt Dakira )

Pour quiconque observe les dynamiques des Accords d’Abraham, le cas du Maroc est fascinant car il détonne. Ailleurs, la normalisation a souvent l’allure d’un contrat froid, signé entre élites sécuritaires. Au Maroc, c’est une tout autre histoire qui tente de s’écrire. Ici, la normalisation ne prétend pas seulement être stratégique ; elle se veut « naturelle », retissant les fils d’une mémoire judéo-musulmane millénaire. Mais c’est précisément là que le bât blesse : peut-on faire d’une histoire commune le ciment d’une diplomatie contemporaine, surtout quand le présent est saturé par les images de guerre ?

Au-delà de la transaction : le pari risqué de la « normalisation populaire »

Il ne faut pas être naïf : l’accord de décembre 2020 repose d’abord sur une alliance tripartite, la reconnaissance du Sahara marocain par Washington contre la réouverture des bureaux de liaison avec Tel-Aviv. Pourtant, Rabat et Tel Aviv cherchent à aller plus loin.

L’ambition n’est pas seulement d’avoir des ambassadeurs, mais de transformer une paix de régimes politiques en normalisation populaire. L’objectif ? Que les échanges ne soient pas seulement le fait de généraux ou de ministres, mais qu’ils jaillissent dans la société : tourisme, commerce, projets universitaires.​

En 2026, force est de constater que ce pari se heurte à un mur de réalité. Il existe aujourd’hui un fossé vertigineux entre la raison d’État et le sentiment de la rue.

Si l’État maintient le cap, parce que ses intérêts l’exigent, la société marocaine, elle, vibre toujours au rythme de la cause palestinienne. La guerre de Gaza a agi comme un puissant révélateur : elle a rappelé que l’affection pour le patrimoine juif marocain ne signifie pas une acceptation de la politique israélienne.

On assiste ainsi à une normalisation « à deux vitesses » : robuste dans les bureaux, mais silencieuse, presque clandestine, dans l’espace public pour éviter les étincelles.

La culture comme bouclier diplomatique ?

C’est ici que l’approche marocaine est unique.

Pour tenter de combler ce fossé, le Maroc mobilise une « diplomatie culturelle » sophistiquée. Là où les Émirats construisent la maison de la famille abrahamique pour célébrer le dialogue interreligieux, Rabat mise sur le concret : la restauration des synagogues, la patrimonialisation du droit hébraïque, la célébration des saints partagés. L’idée est séduisante : utiliser le passé pour adoucir le présent.​ Mais cette stratégie a ses limites.

La culture est un levier puissant en temps de paix, mais elle pèse peu face à la violence géopolitique. Les réseaux de la diaspora juive marocaine, souvent présentés comme des ponts naturels, se retrouvent eux aussi fragilisés. Ces acteurs de la « paradiplomatie », entrepreneurs, artistes, universitaires et religieux, sont les véritables moteurs de ce rapprochement humain. Mais quand le climat régional s’embrase, ces ponts deviennent des cibles symboliques.

La « normalisation par le bas » ne peut pas fleurir quand le ciel géopolitique est orageux.

Au terme de cette épreuve post-7-Octobre, que reste-t-il des ambitions populaires des Accords d’Abraham en 2026 ? Elles ont survécu, c’est indéniable. malgré tout, les échanges perdurent. Sur le plan du réalisme politique, c’est un succès : l’architecture politique tient bon.

Cependant, sur le plan du « tournant théopolitique », le bilan est beaucoup plus nuancé. L’idée qu’on pouvait utiliser la figure d’Abraham pour contourner le problème palestinien et créer une nouvelle identité régionale s’est révélée être une illusion. On ne remplace pas une injustice politique par un récit religieux, aussi beau soit-il. L’« Abrahamisme » diplomatique a réussi à créer des alliances entre États, mais il a échoué, pour l’instant, à créer une paix entre les peuples.​

Pour le Maroc, la leçon est claire : la mémoire est une ressource précieuse, mais elle ne suffit pas à elle seule. Pour qu’une normalisation devienne véritablement « populaire », elle doit être perçue comme juste.

Tant que la diplomatie culturelle semblera être en décalage, tant que la normalisation restera une affaire d’État, elle se solidifiera mais gardera sa froideur, incapable de générer la chaleur humaine qu’elle promettait initialement.

Le laboratoire marocain nous apprend finalement une chose essentielle : on peut signer des traités avec des gouvernements, mais on ne fait la paix qu’avec les imaginaires.

à propos de l'auteur
Blogueur, M.sc politique appliquée, propagande et communication politique, ÉPA PhDing, Diplomatie religieuse et culturelle
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