Abraham serait-il favorable à l’annexion ?

Vue sur le désert de Judée, telle qu'elle est vue depuis le point d'observation près de Mitzpe Yericho, le 30 janvier 2020. Photo par Sraya Diamant / Flash90
Vue sur le désert de Judée, telle qu'elle est vue depuis le point d'observation près de Mitzpe Yericho, le 30 janvier 2020. Photo par Sraya Diamant / Flash90

Abraham est le premier sioniste et le premier véritable monothéiste. Lorsqu’il entend HaChem lui parler de « terre promise » il reste le même, imprégné de bonté et de justice, sa tente demeure toujours ouverte aux quatre points cardinaux.

Sionisme, générosité et justice : trois mots qui devraient, qui pourraient être synonymes…

Le sionisme à ses débuts était un mouvement socialiste généreux (quel magnifique rêve que les kibboutzim !) inspiré non seulement par le désir d’avoir sa propre maison mais aussi par un idéal de justice avec les habitants de cette terre. Martin Buber envisageait un seul pays avec différentes populations ; Théodore Hertzl prévoyait un Etat juif ; André Chouraqui imaginait une confédération…

Aucun d’eux n’envisageait une nation exclusivement juive. Et aucun n’envisageait une dissolution de l’identité juive dans une nation laïque. Préserver la judéité d’Israël et accueillir -ou plutôt intégrer- les habitants de cette terre est à la base de l’utopie sioniste. Ce n’est d’ailleurs pas un idéal laïc sorti du cerveau de Hertzl, c’est l’idéal de la Torah. Le sionisme est biblique. 

Autrement dit le projet central de la Bible est l’établissement de la Nation d’Israël sur la terre promise, la terre d’HaChem. La Torah est avant tout la Constitution d’Israël (avec des lois civiles, politiques, agricoles, économiques…). C’est une constitution avec des principes moraux (les Dix Paroles ou Dix Commandements).

Dès les premiers mots de la Torah, dès les premiers versets, HaChem le dit clairement : « puisque c’est Moi qui ai créé la terre, Je la donne à qui je veux ». A la question « pourquoi la Torah commence par la Création du monde ? » Rachi répond : puisqu’HaChem est le Créateur du monde, toute la terre lui appartient, il peut donc attribuer la terre d’Israël à qui bon lui semble, mais tout en gardant l’option de la reprendre si Sa Torah n’est pas appliquée.  

La terre d’Israël est pour le peuple hébreu une épouse. C’est ainsi que la Torah conçoit ce don d’HaChem à son peuple. Selon la Bible, une épouse va habiter dans la maison de son époux qui par son travail lui permet d’élever leurs enfants. Ceux-ci seront appelé fils de leur père ; on peut par conséquent dire que l’époux donne son nom à son épouse.

Or, aujourd’hui le projet d’annexion d’une partie de la Judée-Samarie (Cisjordanie) ressemble à un mariage imposé. L’époux prend son épouse sans établir de contrat de mariage. Il ne lui donne pas son nom et ne lui donne pas à manger. Et il laisse son épouse hors de chez lui ! (ou elle habite dans sa maison sans en faire partie) Cela ne semble ni humain ni biblique. Les villages palestiniens qui vont se retrouver en Israël resteront palestiniens et leurs habitants n’obtiendront pas la nationalité israélienne. Cela ne semble ni généreux ni juste.

Pourtant la bonté, la générosité, la noblesse d’âme sont des qualités fondamentales d’Israël et du premier des patriarches du peuple juif. Comment expliquer cette apparente contradiction avec les vertus d’Abraham ? Comment comprendre les ultra-religieux Naturei Karta et Satmar qui font partie du pays et maudissent l’État d’Israël ?

Comment comprendre que des députés palestiniens à la Knesset puissent être antisionistes ? Comment comprendre que la plupart des Juifs américains préfèrent deux Etats au lieu d’un seul pays appelé Israël ? Comment comprendre que des Chrétiens américains veuillent expulser tous les Arabes de cette terre ? Comment Israël peut-il s’en sortir et avancer avec toutes ces divisions et contradictions internes et externes, avec ces vents contraires et contradictoires ? Où aller ? 

Le gouvernement d’Israël a choisi d’aller de l’avant. Dans le brouillard il a choisi d’avancer. Ce choix est compréhensible et même respectable. Cela n’empêche pas de le questionner.

On pourrait comprendre l’attitude d’Israël aujourd’hui comme une application de « nous ferons et nous comprendrons (ou entendrons) » (Exode 24,7). D’abord on avance et ensuite on ajuste. D’abord on agit et après on réfléchira. On fait et on verra bien ce qui se passe. C’est vrai qu’il faut agir. L’immobilisme est intenable. La porte est ouverte il faut entrer. Il est aujourd’hui possible d’élargir le pays, « il faut » le faire. Oui il est urgent d’abandonner l’idée ridicule, injuste et impossible de deux Etats. Oui le pays a besoin d’une identité juive nette. Oui mais…

Oui mais les habitants de cette terre ne peuvent ni en être expulsés ni être incités à partir. Oui mais les non juifs qui habitent en Israël ne doivent pas être discriminés comme ils le sont aujourd’hui. Oui mais… etc.

Je pourrais continuer à parler longtemps d’Israël que j’aime… Mais de quoi je me mêle ? Je n’y habite pas, je vis tranquillement en France, mon pays de culture chrétienne… Alors pourquoi je me permets de dire à mon ami des choses sincères mais pas forcément agréables ? Pourquoi je me sens concerné ? Je me sens concerné parce que l’identité d’Abraham est universelle ; son identité est un peu la mienne. 

La conquête de la terre par Israël doit (selon la Torah) s’accompagner d’une conquête spirituelle. J’aime le mot « conquête » parce qu’il est polysémique. En effet on parle aussi bien de conquête militaire que de conquête amoureuse. Dans le cas d’Israël il s’agit bien d’une double conquête au Nom d’HaChem. Il s’agit de conquérir son épouse, sa terre et les habitants qui en font partie. On ne peut pas forcer l’épouse à se marier, elle a besoin d’être séduite (conquise)…

Aussi il apparaît évident que les Palestiniens vivant depuis toujours sur cette terre doivent être intégrés au projet d’Israël : ils ont droit à la nationalité israélienne. Bien sûr, pour ne pas mettre en péril l’équilibre démocratique (démographique) cela ne peut se faire que progressivement. C’est cela le projet de la Torah, intégrer les habitants du pays en les considérant comme Abraham se considérait lui-même : un « étranger résident », un « guer tochav ». Les Palestiniens ont droit, au minimum, au même statut qu’Abraham.

Israël n’est pas seulement une nation comme les autres nations. Israël étant le réceptacle de la Lumière divine, il en est aussi le diffuseur. En s’installant sur sa terre, Israël devrait partager avec ceux qui y habitent déjà ses richesses spirituelles. Il ne s’agit évidemment pas de vouloir que les Palestiniens deviennent des guerim dans le sens de convertis mais… il serait injuste de ne pas en avoir l’intention. L’équilibre entre prosélytisme et égoïsme est subtil ; c’est néanmoins, à mon avis, le meilleur chemin vers la paix ; non pas une paix dans le sens de coexistence mais paix dans le sens de fraternité. 

Le prosélytisme est est-il contraire à la nature profonde du judaïsme ? Oui et non : 

– Quand Israël est sorti d’Egypte, en plus des 600 000 hommes il y avait 2,4 millions de non hébreux (le « erev rav »). Moïse ne les avait pas invités mais il ne les a pas refusés non plus. On les a accusés d’avoir entraîné le peuple hébreu à la faute du veau d’or mais finalement tous ces étrangers sont devenus enfants d’Israël.

– Au temps de l’Empire romain les Juifs étaient très actifs pour convertir leur entourage : 10% de la population de l’Empire était soit juive soit « guer tochav » (ou « Ben Noah »).

– La vocation profonde d’Israël est de répandre la lumière de la Torah sur toute la terre (et pas seulement en Eretz Israël). Bien sûr il ne s’agit pas de convertir tout le monde au judaïsme mais cela implique d’accueillir avec bienveillance ceux qui le souhaitent. 

– Ajoutons aussi que si la Torah a été donnée non pas à Jérusalem mais dans le désert cela veut dire qu’elle est pour toute l’humanité. Cela ne signifie évidemment pas que tout le monde doit pratiquer les mitsvot mais que toute l’humanité devrait s’inspirer de la Torah. C’est déjà le cas avec les Droit de l’homme, notamment. 

– Dans le Deutéronome (Devarim 1,5) Rachi est très clair : Moïse a commencé à expliquer la Torah en soixante-dix langues… Cela signifie qu’elle est bien pour TOUTE l’humanité. 

– Encore une illustration de ceci avec les propos d’un rav reconnu en Israël, Itshak Ginsburg. Pour lui le judaïsme évolue constamment et il y a eu, au cours de son Histoire, quatre révolutions (quatre choses interdites sont devenues non seulement autorisées mais recommandées) :

1) Les commentaires oraux de la Torah sont devenus écrits (Talmud) ;

2) Les rabbins ont été autorisés à abandonner leur profession pour se consacrer à leur communauté (au Moyen Age) ;

3) Les femmes ont été autorisées puis encouragées à étudier (il y a deux siècles) ;

4) Il était interdit d’enseigner la Torah aux goyim et depuis peu c’est, selon le rav Ginsburg, non seulement autorisé mais recommandé. 

Depuis 1948, Israël fait du prosélytisme inopinément. C’est d’ailleurs à mon avis le meilleur remède à l’antisémitisme. En effet, les antisémites les plus virulents sont très souvent des gens qui ont étudié le judaïsme et se sont fait refouler lorsqu’ils auraient voulu se convertir. La première personne dans ce cas s’appelle Timna (la mère d’Amalek).

Abraham ne se contentait pas d’acheter du terrain, il parcourait le pays pour amener tous ses habitants vers le monothéisme. N’est-ce pas cela le projet originel de la Torah ? Manitou utilisait le terme « identité hébraïque ». L’identité originelle du peuple juif et d’Israël c’est l’identité d’Abraham, « Abram l’Hébreu » (Genèse 14,13). L’identité hébraïque serait-elle un élargissement de l’identité « Israël » ? 

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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