A l’origine du christianisme et de l’islam
Aux débuts du christianisme et de l’islam et il y a eu une rupture avec l’origine juive des deux nouveaux monothéismes. Pour le christianisme ce moment correspond au Concile de Jérusalem en 48 et pour l’islam à l’hégire en 622[*]. Ces deux religions sont par conséquent en exil, en galout (גלות) par rapport à leur origine spirituelle.
Le Concile de Jérusalem
Dans le deuxième chapitre de l’épître aux Galates, Paul raconte qu’il reprocha à Pierre son « double jeu ». En effet, Pierre dissimulait aux Juifs et aux Juifs convertis (ou Chrétiens d’origine juive) qu’il mangeait avec des non-juifs (Chrétiens d’origine païenne). Puis il demandait aux non-juifs convertis de suivre les prescriptions du judaïsme. Paul lui reproche de ne pas vouloir donner la primauté à son identité chrétienne par rapport à son identité juive. Cette petite dispute (vers l’année 55) sera restée un malentendu pendant à peu près dix-neuf siècles. Ce n’est que depuis la deuxième moitié du XXème siècle que l’Église cherche à concilier les deux apôtres en scrutant son propre mystère.
Après le jour de la Pentecôte le christianisme n’existe pas encore, il s’agit d’un courant interne au judaïsme comme il y en a toujours eu. Les problèmes apparaissent quand les disciples de Jésus invitent des non-juifs à participer aux prières juives dans le Temple et les synagogues. Si des Juifs croient que le Messie est Jésus, cela n’est pas trop gênant, à condition de ne pas trop insister sur sa divinité. Mais prétendre être juif sans suivre les règles du judaïsme, ce n’est pas acceptable. Et lorsqu’en 48 le premier Concile (ou Assemblée de Jérusalem) décide que les non-juifs n’ont plus besoin d’être circoncis, la situation devient intenable : le courant juif des disciples de Jésus ouvre la porte du judaïsme à des gens qui ne respectent pas les mitsvot !
Pierre ne voulait pas abandonner le judaïsme puisque Jésus ne l’avait pas fait et ne l’avait pas explicitement souhaité. Cependant, il avait dit : « faites des disciples parmi tous les goyim » (Matthieu 28,19). Et puis, le judaïsme étant à cette époque la seule religion autorisée dans l’empire romain, en sortir signifiait entrer dans l’illégalité et risquer d’être persécuté. Aussi Pierre est-il réticent à prendre cette grave décision. Paul, en critiquant son double jeu, le contraint à choisir. Le christianisme va ainsi s’émanciper du judaïsme et se donner une identité propre. On distinguera alors deux groupes : d’un côté les Juifs convertis ou judéo-chrétiens (l’Église de Jacques), et de l’autre les non-juifs convertis ou Pagano-chrétiens. Plus tard, au IIème siècle, les judéo-chrétiens disparaîtront d’Eretz Israël lorsque vers 135 les Romains expulseront les Juifs de Jérusalem.
Que se serait-il passé si le christianisme était resté à l’intérieur de sa matrice juive ? Se serait-il dissout ? Aurait-il provoqué un schisme ? Aurait-il convaincu tous les Juifs ? Mais dans ce cas le christianisme ne se serait pas ouvert aux non-juifs, ou très lentement. Cette rupture est un déchirement qui semble avoir été à la fois inévitable et nécessaire. Le christianisme avait besoin de prendre conscience de lui-même. Il était comme un jeune adulte qui devait quitter ses parents pour devenir lui-même. Cependant, en abandonnant sa maison, n’a-t-il pas oublié sa mère, son père, son frère aîné, sa famille ? Certaines de ces questions se posent aussi pour l’islam…
L’hégire
L’hégire (arabe : هجرة [hiǧraʰ], émigration, exil, rupture, séparation) désigne le départ de Mahomet et de plusieurs de ses compagnons de La Mecque vers l’oasis de Yathrib, ancien nom de Médine, en 622. Quand Mahomet arriva à Médine, il se tournait encore vers Jérusalem pendant ses prières et cette pratique s’est maintenue durant presque deux ans avant qu’il ne décide de s’orienter vers La Mecque. Pour le Prophète et ses disciples ce changement a été exigeant car il n’a été accompagné d’aucune explication, il a été vécu uniquement dans l’obéissance : « Nous n’avions établi la direction (Qibla) vers laquelle tu te tournais que pour savoir qui suit le Messager [Mahomet] et qui s’en retourne sur ses talons. C’était un changement difficile, mais pas pour ceux qu’Allah guide. » (Coran, sourate 2, verset 143)
Il est incontestable que les piliers de l’islam et beaucoup de sourates du Coran puisent dans le judaïsme et le judéo-christianisme. Si à l’origine les judéo-chrétiens sont une communauté identifiée comme l’Eglise Mère de Jérusalem (dite « Eglise de Jacques »), le judéo-christianisme après 135 est plus difficile à cerner historiquement. Très tôt expulsés des synagogues par les juifs parce que Chrétiens, et ensuite rejetés par les Chrétiens parce que « Juifs », les judéo-chrétiens deviendront porteurs d’un courant de pensées et de pratiques qui apparait comme hétéroclite et traverse les siècles en se caractérisant par une « judaïsation » sans cesse résurgente sous forme de gnose prophétique et de messianisme apocalyptique.
En comparant ce que nous savons actuellement du judéo-christianisme avec ce qui à partir de 622 deviendra les fondements de l’islam (la circoncision identitaire, l’interdit alimentaire et le jeûne fédérateur, le jour de prière et de rassemblement, le précepte du pèlerinage obligatoire et l’aumône) l’hypothèse que le judéo-christianisme ait donné naissance à l’islam est de plus en plus avancée. En effet, il est probable qu’après l’expulsion des Juifs de Eretz Israël au IIème siècle, un groupe de judéo-chrétiens soit allé se réfugier vers la Mecque. Des sources musulmanes postérieures à 622 mentionnent la présence de nazara, c’est-à-dire de judéo-chrétiens dans l’entourage de Mahomet et dans la première génération de l’islam : le moine « Bahira, Salman le Perse, Ka’b le juif, Ibn Salâm le rabbin, Ibn al Asi l’Arabe, Zayd, le secrétaire juif de Mahomet, et le cousin du prophète de l’islam, Waraqa.
Voici quelques points communs entre judéo-christianisme et islam de la première génération :
– La volonté de conquérir Jérusalem (première défaite attestée de Mahomet) ;
– Prière orientée vers Jérusalem (non vers la Mecque) ;
– Rejet explicite de la divinité de Jésus mais pas de sa mission de prophète devant revenir sous une autre forme pour soumettre toute la terre. La tradition musulmane de son passage par la porte face au mont des Oliviers est d’origine typiquement judéo chrétienne ;
– Le monothéisme abrahamique (opposé au polythéisme coutumier arabe) ;
– La circoncision ;
– L’interdit alimentaire (lié à la viande saignée).
On peut dire aussi que l’islam est une sorte de résurgence de la spiritualité d’Ismaël le fils aîné d’Abraham (ou plus précisément d’Abram, puisqu’Ismaël est né avant la changement de nom de son père). On peut remarquer que l’étymologie du nom de la mère d’Ismaël, Agar (en arabe هاجر : Hajar) est la même que le mot hégire (arabe : هجرة , exil). Sur l’insistance de Sarah, Abraham avait en effet exilé (renvoyé, banni, chassé) Ismaël et sa mère ; et les Musulmans, aujourd’hui encore, se sentent « exilés », rejetés par les « élus », les fils d’Isaac (d’où leur ressentiment envers Israël).
Galout גלות du christianisme et de l’islam
Islam et christianisme ont tous les deux la même origine hébraïque avec laquelle ils ont rompu pour pouvoir exister. Cette rupture a permis aux deux religions de créer chacune une communauté de croyants appelée dans l’islam « ouma » et dans le christianisme « l’Eglise ».
Chacune des deux religions a connu une période de très grande proximité avec le judaïsme. Pour les Musulmans cette période a duré de 610 à 622 et pour les Chrétiens de 33 à 48. Peu de Musulmans et de Chrétiens connaissent ces deux périodes et ont conscience de leur origine spirituelle hébraïque.
Pourtant, Musulmans et Chrétiens ne peuvent ignorer que le Dieu d’Israël est leur Dieu. Le mot Allah a la même étymologie que Elohim dont la racine est אֶל « el » en hébreu. D’ailleurs dans le Tanakh (la Bible hébraïque) on peut trouver le mot אֱלָהָא Allah, par exemple dans le livre de Daniel ou le livre d’Esdras (passages écrits araméen écrits en hébreu). Et dans le christianisme il est aussi évident que la notion de paternité divine provient du judaïsme : dans le livre d’Isaïe notamment (64,7 par exemple) Dieu est appelé אָבִינוּ « notre père ».
Par conséquent, puisqu’on constate une origine hébraïque commune aux deux religions issues du judaïsme, on peut aussi envisager une convergence. Celle-ci ne peut pas aboutir à une fusion des religions (cela n’est pas souhaitable du tout) mais à une jonction des spiritualités. En effet, il est possible d’étudier ensemble, Musulmans et Chrétiens, le livre qui a inspiré le Coran et le Nouveau Testament. Étudier la Torah dans sa version hébraïque et à la lumière des commentateurs juifs pourrait permettre aux Musulmans et au Chrétiens de mieux connaître le Dieu d’Abraham (et de mieux se comprendre).
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[*] Bien sûr la rupture s’échelonne dans le temps, peut-être sur plusieurs décennies et finalement sur des siècles. On peut même observer qu’elle n’a pas été totale mais partielle.

