A la recherche du Père

Crédit : Pierre Orsey
Crédit : Pierre Orsey

Dans notre civilisation de culture chrétienne en déclin on constate l’émergence d’une nouvelle spiritualité tournée vers la terre. On pourrait qualifier cette inquiétude écologique de maternelle puisque il s’agit de prendre soin de notre terre-mère.

Dans certaines cultures comme en Amérique du Sud la terre est appelée « mère », la « Pachamama » au Pérou par exemple. Nous ne voulons pas disparaître avec elle ou la fuir pour habiter d’autres planètes comme le propose Elon Musk, un « Noé contemporain ».

Au-delà de cette angoisse causée par l’agonie de notre mère la terre, n’y aurait-il-pas aussi une recherche inconsciente du Père ? En effet, notre civilisation occidentale imprégnée de christianisme a perdu la connexion avec une représentation paternelle du divin. Au XIXème siècle, Nietszche l’exprimait déjà à sa manière en disant que « Dieu est mort ».

Le Cardinal Lustiger avait parfaitement résumé le problème : « L’un des drames de la civilisation chrétienne est qu’elle devient une civilisation athée tout en prétendant rester chrétienne, c’est-à-dire qu’elle fait du Christ une figure idolâtrique, un fils sans père –et donc sans Esprit–, où le seul esprit est finalement celui de l’homme. » (extrait de « La Promesse », Parole et Silence, 2002). Le pédopsychiatre Marcel Rufo le confirme : « Chacun cherche un père ».

Les trois religions dites monothéistes proposent chacune une approche différente du Père. Lorsque je demandais à un ami musulman si on pouvait considérer Allah comme un père il m’avait répondu « non, il est roi ». En effet, la notion de paternité étant liée à celle d’avoir des enfants, pour un Musulman cette vision du divin est inconcevable.

On pourrait aussi ajouter qu’un père étant de fait associé à une mère, dans l’islam il ne semble pas que le Divin ait en Lui un aspect féminin. Pourtant, lorsque les Musulmans affirment que Allah est compatissant ( رحيم « rahim ») il y a dans ce mot la même racine qu’en hébreu, רַחוּם « rahoum » qui provient du mot utérus (רֶחֶם « rehem »). Si l’on observe la place de la femme par rapport à celle de l’homme dans un couple musulman on constate l’effacement du féminin, même si cela peut être différent dans l’intimité du foyer.

Dans le christianisme, comme le dit le Cardinal Lustiger, la notion de fils s’est substituée à celle du père. Lorsque j’avais suggéré à un ami prêtre de s’intéresser au judaïsme pour mieux connaître le Père de Jésus-Christ, il m’avait répondu par un verset des Évangiles : « Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jean 14,9). Autrement dit, selon ce prêtre catholique le judaïsme est inutile pour accéder au divin, le Christ suffit. Cela revient à dire que le Messie suffit et que Dieu est inutile !

Dans le christianisme on peut percevoir une autre difficulté concernant la représentation du divin, un problème qui bien sûr a des conséquences sur la société occidentale. Le Christ étant « vrai Dieu et vrai homme » et « né de la vierge Marie », celle-ci est par conséquent « mère de Dieu ». La subtilité et la complexité de la théologie chrétienne aboutissent à une vision du divin confuse où une créature humaine devient « mère de Dieu » et un homme est à la fois humain et divin.

Ajoutons à cela que le Christ (Messie) n’étant pas marié et sa mère n’ayant pas eu de relations conjugales même après la naissance de Jésus, la notion de couple dans le christianisme est terne, le mariage perçu comme un pis-aller : « A ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je dis qu’il leur est bon de rester comme moi-même. Mais s’ils ne peuvent se contenir, qu’ils se marient ; car il vaut mieux se marier que de brûler. » (Saint Paul, 1ère Épître aux Corinthiens, 7,8).

En Occident le divin est donc l’homme-dieu, le héros, le « surhomme » dirait Nietzsche. Et le divin, c’est aussi sa mère, une femme née immaculée. Et le Père, où est-il ? Dans l’inconscient chrétien (et occidental) il est associé à « l’Ancien Testament », au « Dieu des Juifs », un dieu obsédé par la Loi, la vengeance, le sang, et qui aurait heureusement été remplacé dans le Nouveau Testament par un Dieu d’amour.

Ce Dieu d’amour étant son fils, il vaut mieux oublier son père méchant. La méchanceté de ce Dieu père est confirmée par le fait qu’il a sacrifié son fils qui une fois ressuscité a pris sa place…

Tout ceci est bien sûr très simplifié mais en tout cas cela persiste dans la psychologie de l’Occident malgré les progrès récents de la théologie chrétienne qui a (re)découvert le judaïsme au XXème siècle. Il y a cependant encore beaucoup de chemin à parcourir pour que le christianisme prenne réellement en compte son origine hébraïque et réalise que le Dieu d’Israël est vraiment un Dieu d’amour et de justice, un Dieu qui n’est ni père ni mère ou plutôt les deux à la fois.

Dans le judaïsme Dieu est père bien sûr : יְהוָה אָבִינוּ אָתָּה « HaChem tu es notre père » (Isaïe 64,8) mais il n’est pas uniquement masculin : on peut s’adresser à lui en disant « tu » au masculin אָתָּה ou « tu » au féminin אתּ. Et puis il a parfois une « attitude » maternelle comme par exemple dans Isaïe 66,13 : « Comme un homme que sa mère console, ainsi je vous consolerai ».

On pourrait dire que le Dieu d’Israël est comme Adam qui « contient » Eve, il a un côté (aspect) masculin et un côté féminin. D’ailleurs dans l’écriture de son Nom deux des quatre lettres sont masculines (youd et vav) et deux sont féminines (les deux hé).

Ce sont – étonnamment- les Chinois qui peuvent nous aider à voir dans la notion juive du divin un équilibre harmonieux puisque la spiritualité du Tao est très proche de celle d’Israël : le Yin (féminin) et le Yang (masculin) sont issus d’une unité primordiale, « l’unité dans la dualité ». Grâce aux Taoïstes nous pouvons voir « le Ciel dans la Terre », le divin en observant la nature. Ce qui est en haut se reflète en bas.

Cette brève réflexion sur la notion du divin a pour but d’encourager les croyants du christianisme et de l’islam à se rapprocher du judaïsme afin de corriger les déviances théologiques qui ont abouti en Occident à une divinisation de l’humain au détriment du Père, et dans les pays musulmans à une réduction du rôle de la femme à celui de mère. Certaines spiritualités de l’Extrême-Orient peuvent aussi nous aider à rectifier (réparer, guérir) ces dérives. Avec patience…

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
Comments